‹ Les morts bizarresChapitre 10 sur 36 · L ASSASSIN NU · texte numérisé non relu

L ASSASSIN NU

bit de la lumière, le père Berlot s’était dressé sur son séant, effaré. Mais il n’eut pas le temps de pousser un oh ! et retomba en arrière, la tête fendue. Muette, immobile, les yeux grands ouverts, la paralytique regardait l’épouvantable chose, tandis que l’assassin, par coups secs, retirait sa pioche du crâne troué. Une, deux, la pioche, rouge de sang et blanche de cervelle, sortit de sa gaine, se releva formidable, et se planta avec un coup sourd dans le bonnet tuyauté de la pauvre vieille.

Tout marchait bien. Il n’y avait plus qu’à ouvrir l’armoire.

Un tour de couteau dans la serrure en cuivre, et la porte s’ouvrit. Un sac, deux sacs, trois sacs, un quatrième plus petit. La main en les palpant sent des pièces de cinq francs dans les trois premiers et des louis dans l’autre. Cela suffit! Inutile de tout retourner dans l’armoire. Il faut filer avec les quatre sacs engloutis dans la musette. Houp ! celaj est lourd au cou. Il ne faut pas lâcher la pioche. Si l’enfant ne dormait plus !

Tout en réfléchissant et en agissant par saccades, avec frénésie, Pierre Lurier n’avait pas quitté des yeux les deux cadavres. Un seul instant il avait à demi tourné la tête pour ouvrir l’armoire, et à ce moment il s était senti passer un froid terrible dans le dos. C’est un sentiment instinctif, quand on a tué, de regarder le cadavre jusqu’au moment où un objet matériel le masque. Pierre Lurier s’en alla donc à reculons, la lanterne toujours braquée sur le lit, la

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pioche à la main. Il arriva ainsi jusqu’à la porte qui s’était par son propre poids refermée derrière lui. D’un coup, brusquement, pour l’ouvrir et pour fuir, il tourna vers elle la lanterne, les yeux et le corps.

Un hoquet d’horreur le saisit à la gorge, ses yeux se fermèrent de peur. Un homme était là devant lui. Sans attendre, sans réfléchir, sans regarder, sans même voir que cet homme était, comme lui, nu, une lanterne à la main, une pioche dans l’autre, un sac au cou, Pierre Lurier n’eut qu’une idée : tuer l’apparition. Il lança violemment son arme ; et au même instant, n’ayant rencontré qu’une glace, le corps entraîné par son mouvement, la tête tirée par le poids de l’or, il chancela, et plongea la face en avant dans un fracas de verre cassé.

L’enfant réveillé au bruit, et pensant que le père Berlot malade avait besoin de son aide, accourut avec une chandelle. Mais en arrivant sur le palier, il tomba sans connaissance.

Quand le lendemain soir, venus pour éclaircir le mystère de la maison Berlot, les hommes de justice eurent monté l’escalier, voici ce qu’ils trouvèrent :

La porte, qui dans l’intérieur de la chambre servait de panneau à une grande glace, avait été largement crevée; par ce trou on apercevait le lit dont les oreillers formaient une masse rouge où s’encbassaient deux têtes ouvertes. Par ce trou aussi un homme nu, dont la peau était rayée de coupures, avait passé à moitié. Il tenait une pioche à la main. Ses pieds étaient roidis en l’air, son ventre s’affaissait sur le bois

LJASSASSIN nu

de la porte. A son cou pendait un gros sac. L’artère de sa gorge déchirée avait lancé cinq ou six jets de sang sur le papier jaune de la muraille, et maintenant était attachée au parquet par un long caillot. Dans le coin le plus noir jlu cabinet était accroupi un enfant, les yeux énormes, les cheveux ébouriffés. Il ne répondit aux questions que par un rire effrayant.

Le petit Pierre était idiot.

— Le vice est toujours puni, dit sententieusement le maire du village en montrant l’assassin.

Mais si le petit Pierre, qui était monté au secours de ses maîtres, avait pu parler, il aurait dit de reste que la vertu n’est pas toujours récompensée.

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