MORT DE MARI US MAZUCLARD DIT LA SAUTERELLE
Quand le vieux sorcier avait vu tuer Barbellez, il s’était sauvé précipitamment.
— Fuyez! fuyez! avait-il dit aux soldats. Les deux forçats ont été frappés par le fusil de votre chef. Mais lui-même a voulu entrer dans la grotte, et le plus grand des deux hommes lui a fracassé la tête contre la muraille. Maintenant ils sont morts tous les trois.
— Barbellez est mort! grogna le sergent. Eh bien! ma foi ! il ne l’a pas volé. C’était un vieux coquin.
— Un vieil imbécile aussi, ajouta un autre. Il voulait toujours en savoir plus que les autres. Il est entré
UNE HISTOIRE DE L’AUTRE MONDE
là dedans tout seul. C’est bien fait pour lui s’il a écopé. Pauvre idiot, va! Et quand je pense que ça faisait son malin hier en nous annonçant sa fameuse expédition !
On partit sur cet oraison funèbre.
Une demi-heure après, environ, quand Marius arriva, il n’y avait personne à l’entrée du souterrain, et rien ne décelait que quelqu’un y fût venu.
Il pénétra donc sous la galerie. Il avait du poisson salé, des ignames, des taros et des torches. C’était de quoi manger et voir clair pendant plus de huit jours. Il a\ait aussi deux lances et trois grands coutelas. C’était de quoi se défendre.
— Vont-ils être contents! disait-il.
Puis, en avançant, il ajouta:
— C’est singulier, on ne voit pas de lumière au bout du souterrain. Il devrait pourtant en arriver quelques rayons, puisqu’ils ont une torche allumée. Bah! Elle s’est peut-être éteinte. Mais on ne les entend pas du tout. Peuh ! c’est qu’ils se parlent sans doute tout bas.
Ainsi Marius essayait d’expliquer toutes ces circonstances inquiétantes. Dans le fond de son cœur, il se sentait peu à peu envahi par je ne sais quelle crainte vague, et il pressait le pas dans l’ombre.
Il se trouva bientôt à la bouche intérieure du souterrain. Etfectivement il n’y avait aucune lumière dans la grotte.
Un silence de mort y planait.
— Est-ce qu’ils dorment? pensa-t-il. [Il n’est pas
to
possible qu’il leur soit arrivé malheur! Quoi? quel malheur? Et il cria :
— Hé! Jean! Jean Pioux! Mademoiselle Jeanne!
L’écho lui répondit ironiquement.
— Seraient-ils partis? Oh! ce n’est pas possible. Partis! Eux partis! Allons donc! Ce ne sont pas des lâches. Mais alors, alors c’est qu’ils sont morts. Oh! non. Et puis, morts sans moi! Ah! s’ils sont morts, je me tuerai aussi.
En ce moment, il alluma une torche qui éclaira la grotte. A sa lueur rougeâtre et fumeuse, Marius aperçut les trois corps étendus contre la muraille.
— Ah ! s’écria-t-il sourdement. Ils sont morts ! Mais qui donc est mort avec eux? Il v a eu une bataille sans doute, et je n’étais pas là! Misérable! lâche! il faut que je meure! Je veux être avec eux !
Le premier cadavre qui était sur le chemin de Marius le fit reculer d’horreur. C’était celui de Barbellez, dont le crâne et la figure ne formaient plus qu’une boue de chair, d’os et de cervelle. Au costume, Marius reconnut l’adjudant, et il devina ainsi tout ce qui s’était passé.
Plus loin étaient Jean et Jeanne, encore dans les bras l’un de l’autre, la tête de Jean reposant sur le sein de Jeanne.
Marius s’agenouilla lentement auprès d’eux. Les corps n’étaient pas encore froids; mais ils avaient déjà cette inertie à la fois molle et rigide qui caractérise la mort. Marius comprit qu’il n’y avait plus d’espoir. Il se pencha vers Jeanne et lui baisa le front. 11
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prit la main de son ami. Puis ne pouvant contenir sa douleur, il éclata en sanglots, et resta ainsi pleurant, la tête à côté de celle de Jean, sur le sein de Jeanne.
Là mille réflexions confuses et incohérentes lui traversèrent l’esprit, mille souvenirs, mille projets.
IL cherchait à se représenter comment ils étaient morts. Il se rappelait tel ou tel détail de leurs paroles ou de leurs habitudes, un mot de Jean, un regard de Jeanne. Il pensait à ce qu’il allait faire.
Cequûl allait faire? hélas! pouvait-il prendre coeur à quelque chose, maintenant? Lui serait-il possible de vivre seulement? Son amour déçu l’avait déjà bien abattu. Mais cet amour perdu aurait été à la longue remplacé par l’amitié. Qu’importait que Jeanne fût à Jean 1 On pouvait encore se sacrifier pour elle, travailler à son bonheur, être le second dans ses affections. Jeanne elle-même serait morte seule, qu’il y aurait encore eu Jean à aimer. Mais à présent, tous deux étant morts, il ne restait rien au pauvre Marius, rien qui pût le rattacher à l’espoir, lui rendre courage, lui dire de vivre.
Alors il se dit de nouveau qu’il fallait mourir.
Une idée lui vint, idée folle qu’il chassa d’abord, mais qui l’obséda bientôt au point de devenir une idée fixe : il rêvait de s’ensevelir vivant avec les deux êtres qu’il avait le plus aimés au monde.
Mais comment faire? Marius en était arrivé à ce degré de douleur désespérée qui fait perdre la raison et chercher froidement les choses les plus extraordinaires, les plus monstrueuses ouïes plus sublimes. Il
discutait en lui-même les différents moyens d’accomplir son projet.
Une inspiration insensée illumina soudain son esprit.
Il ramassa sa torche qu’il avait jetée; il la planta dans une pointe de corail. Puis il commença sa besogne. Ayant pris les corps de Jean et de Jeanne, il les enroula de ses cordes comme de bandelettes, de façon à ce qu’ils ne pussent se détacher des bras l’un de l'autre. Puis il les mit sur son dos, et, tandis qu’il les appuyait au rocher pour les maintenir dans cette position, il se lia lui-même avec eux, par les épaules et par le cou. Ainsi il ne formait plus qu’un avec ces deux cadavres.
Alors, ployant sous le fardeau, mais néanmoins d’un pas délibéré, il s’avança vers le lac, la torche en main.
Pourquoi cette torche? Il n’en savait rien. Il marchait ainsi, comme poussé par une fatalité. Il était dans un de ces moments où l’esprit affolé ne guide plus le corps, mais se laisse entraîner lui-même par un souffle d’égarement.
Il entra dans les flots lourds et noirs qui miroitaient sous la lumière fauve. Il s’y enfonça peu à peu, pas à pas.
Quand il eut de l’eau jusqu’au cou, il jeta au loin sa torche qui s’éteignit en sifflant dans le lac. Puis il s’arrêta un instant, les yeux grands ouverts dans la nuit, la bouche souriante à l’idée de la mort. Un lambeau de chanson lui passa dans la cervelle, et il chanta machinalement en se laissant couler :
UNE HISTOIRE DE L’AUTRE MONDE
Mon matelot à l’eau tombé, Mon matelot à l’eau tombé,
On n’retrouva que son chapeau, Et traderi tra la la la,
On n’retrouva que son chapeau, Et traderi tra la la la,
Et traderi tra la 1ère.
On n’retrouva que son chapeau, On n’retrouva que son chapeau.
Et son âme est partie sur l’eau, Et traderi tra la la la,
Et son Ame est partie sur l’eau, Et traderi tra la la la,
Et traderi tra la 1ère.
LA PAILLE HUMIDE DES CACHOTS
A Théodore de Banville
Dans l’courant d'là s’raain' prochaine, Si le temps est beau,
Nous irons près de Fontaine- Bleau.
(Raoul Ponchon).
11 passa ses dix premières années de prison sans rien faire, le temps de se retourner, de s’installer, de prendre les habitudes de la maison.
Cependant, comme il lui restait encore vingt ans sur la planche, il se dit un beau matin qu’il était honteux de mener une vie de fainéant, et qu’il fallait se créer une occupation digne (non pas d’un homme libre, puisqu’il était prisonnier), mais simplement d’un homme.
Il consacra un an à réfléchir, à peser les différentes idées qui lui passèrent par la tête, à chercher quel serait le but définitif de son existence.
Élever une araignée ? C’était bien vieux, bien connu. Copier Pellisson, peuh ! un pur plagiat !
Compter sur ses doigts les rugosités du mur? amusement ridicule, inutile, sans résultat appréciable !
— Il faudrait, se dit-il, trouver quelque chose qui fùt à la fois curieux, profitable et vengeur. Il faudrait inventer une besogne qui fit passer le temps, qui
produisît quelque bien-être, et qui eût la valeur d’une protestation.
Une nouvelle année fut employée à cette trouvaille, et le succès récompensa enfin tant de persévérance.
Le prisonnier habitait un véritable cachot, où le soleil n’entrait guère qu’une demi-heure par jour, et encore par un mince filet semblable à un cheveu de lumière. La couche où le malheureux reposait ses membres endoloris était bien réellement de la paille humide.
— Eh bien ! s’écria-t-il avec énergie, je vais ennuyer mes geôliers et blaguer la justice ; je ferai sécher ma paille !
Il compta d’abord les brins qui composaient sa botte. Il y en avait mille trois cent sept. Une pauvre botte !
Il fit ensuite une expérience pour savoir combien il fallait de temps pour sécher un brin. Il fallait trois quarts d'heure.
Cela faisait donc en tout, pour les mille trois cent sept brins, une somme de neuf cent quatre-vingts heures et quinze minutes, soit, à une demi-heure de soleil par jour, dix-neuf cent soixante et un jours.
En mettant que le soleil ne brille, en moyenne, qu’un jour sur trois, on arrivait à un total de seize ans, un mois, une semaine et six jours.
C’était, à six mois près, ce qui lui restait à faire.
Il se mit donc h l’œuvre.
LA PAILLE HUMIDE DES CACHOTS
Chaque fois que le soleil brillait, le prisonnier portait un brin de paille dans le rayon, et usait ainsi tout son soleil. Le reste du temps, il gardait au chaud sous ses vêtements ce qu’il avait pu sécher.
Dix ans se passèrent. Le prisonnier ne couchait plus que sur un tiers de botte humide, et il avait la poitrine bourrée des deux autres tiers, qui avaient sué peu à peu.
Quinze ans se passèrent. O joie ! Il ne restait plus que cent trente-six brins de paille humide. Encore quatre cent huit jours, et le prisonnier pourrait enfin se dresser, fier de son œuvre, vainqueur de la société, et crier d’une voix vengeresse avec le rire satanique des révoltés :
— Ah ! ah ! vous m’aviez condamné à la paille humide des cachojs. Eh bien ! pleurez de rage ! je couche sur de la paille sèche.
Hélas ! le sort cruel guettait sa proie.
Une nuit que le prisonnier rêvait à son bonheur futur, dans son ivresse il fit des gestes fous, renversa sa cruche, et l’eau tomba ruisselante sur sa poitrine.
Toute la paille était mouillée.
Que faire maintenant? Recommencer le travail de Sisyphe? Passer encore quinze ans à faire entrer des brins de soleil dans des brins de paille?
Et le découragement ! Vous, les heureux du monde, qui renoncez à un plaisir quand il faut faire vingtcinq pas pour l’avoir, oserez-vous lui jeter la première pierre ?
Mais, direz-vous, il n’avait plus qu’un an et demi à attendre !
Et comptez-vous pour rien l’orgueil blessé, l’espoir avorté ! Quoi ! cet homme aurait travaillé quinze ans pour dormir sur une botle de paille sèche, et il consentirait à quitter sa prison en portant dans ses cheveux des brins de paille humide ! Jamais ! On est digne ou on ne l’est pas.
Huit jours et huit nuits il se débattit dans les angoisses, luttant avec le désespoir, essayant de reprendre pied dans l’anéantissement qui l’envahissait.
Il finit par lâcher prise et par s’avouer vaincu. Il avait perdu la bataille.
Un soir, il tomba sur les genoux, brisé, désespéré.
— Mon Dieu ! dit-il en pleurant, je. vous demande pardon d’être sans courage aujourd’hui. J’ai souffert pendant trente ans, j’ai senti mes membres maigrir, ma peau se mortifier, mes yeux s’user, mon sang pâlir, mes cheveux et mes dents tomber. J’ai résisté à la faim, au froid, à la solitude. J’avais un désir qui soutenait mes efforts, j’avais un but à ma vie. Maintenant mon désir est impossible à satisfaire. Maintenant le but a fui pour toujours. Maintenant je suis déshonoré. Pardonnez-moi de déserter mon poste, d’abandonner la bataille, de me sauver comme un lâche. Je n’en puis plus.
Puis un accès d’indignation le reprit :
— Non, cria-t-il, non, mille fois non ! Il ne sera
LA PAILLE HUMIDE DES CACHOTS
pas dit que j’aurai perdu ma vie pour rien. Non ! je ne suis pas vaincu ! non, je ne déserterai pas ! Non, je ne suis pas un lâche ! Non, je ne coucherai pas une minute de plus sur la paille humide des cachots ! Non, la société n’aura pas raison de moi !
Et le prisonnier mourut dans la nuit, vaincu comme Brutus, grand comme Caton.
Il mourut d’une indigestion héroïque. Il avait mangé toute sa paille.
Sainte-Pélagie, septembre 1876.