‹ Les morts bizarresChapitre 25 sur 36 · NOCES DE SANG DANS UN TOMBEAU · texte numérisé non relu

NOCES DE SANG DANS UN TOMBEAU

Jean et Jeanne furent tout étonnés de se trouver seuls, ensemble, libres de se parler à cœur ouvert. Cette liberté les gêna, etils ne purent d’abord prononcer un seul mot. Jean surtout, plus gauche en amour qu’en toute chose, restait silencieux et presque froid, ne sachant comment entamer la conversation, et désirant pourtant dire à Jeanne tout le bonheur qu’il éprouvait. De son côté, Jeanne pensait avec raison qu’elle n’avait déjà été que trop claire dans ses démonstrations d’amour; elle jugeait que son choix valait bien un remerciaient, et elle attendait ce remerciaient. Ils étaient donc tous deux fort embarrassés d’eux-mêmes.

Avec cet art merveilleux qu’ont les femmes pour trancher les situations difficiles, Jeanne trouva un moyen d’engager la conversation.

— J’ai peur, cria-t-elle tout à coup.

— Peur de quoi? demanda l’hercule.

— Mais de tout ce qui nous entoure. Tiens, là-bas, là-haut, regarde comme cela remue. Il me semble que ce sont des bêtes. Tu ne vois donc pas?

Et elle lui montra les anfractuosités du corail où la lumière de la torche faisait danser et grimacer des apparitions.

Mais lui ne regardait pas. Il pensait bien à la grotte , aux fantasmagories! Dans ce que Jeanne lui avait dit, il n’avait vu qu’une chose : c’est que Jeanne l’avait tutoyé. Cette nouvelle marque d’amour lui fit monter le sang à la joue.

En même temps, il sentait Jeanne tout près de lui. Leurs mains étaient mêlées ; leurs poitrines se touchaient. 11 comptait tous les battements de cœur de sa bien-aimée; il était pressé par cette gorge charmante, émue, qui se gonflait et s’apaisait tour à tour avec des mouvements délicieux; il était brûlé par ce contact; il plongeait au fond de ses yeux; il se noyait d’amour dans une ardente et muette extase.

— Pourquoi ne me réponds-tu pas? fit Jeanne.

— Mais si, je réponds, je...

Et il la serra à son tour dans ses bras. Cette muette réponse était si énergique, si amoureuse, si pleine de désirs, que Jeanne, tout à l’heure familière, en eut presque peur. Elle résista à son étreinte, et se recula en disant :

— Jean, que faites-vous?

— Oh! s’écria-t-il, par pitié, mademoiselle Jeanne, ne soyez pas fâchée ! Pourquoi ne me tutoyez-vous plus? J’étais si heureux! j’étais si fier! songez donc!

UNE HISTOIRE DE 1,’aUTRE MONDE

Depuis l’instant où vous m’avez en somme déclaré que vous m'aimiez, depuis cette minute d’ivresse, aije pu vous dire ce que je ressens? ai-je pu vous remercier seulement? Et maintenant que nous sommes seuls, maintenant que je puis enfin tout vous dire, maintenant que mon cœur trop plein, comblé de toutes vos bontés, gonflé de tout mon amour, ose éclater et s’ouvrir à vous, maintenant...

— Oh! oh I mon cher Jean, interrompit la jeune fille, comme vous êtes devenu bavard!

— C’est que je vous aime tant, allez!

— Eh bien! reprit-elle, et moi, grand enfant, estce que je ne t’aime pas?

Et elle lui tira la barbe en souriant.

— Oh! merci! merci! mademoiselle...

— Comment! mademoiselle! je te tutoie, et tu me dis vous !

— Jeanne, ma Jeanne, je t’aime!

Et leurs lèvres se joignirent dans un baiser.

Mais encore une fois, comme effarouchée, Jeanne se recula aussitôt. Au moment de céder à tous ses désirs de femme, elle était reprise par toutes ses pudeurs de jeune fille. En sentant sur sa bouche la bouche brûlante de son amant, elle avait eu un frisson de peur en même temps qu’un frisson d’amour. Elle craignait ce qu’elle espérait. Il lui semblait que le vin de l’amour montait trop rouge et trop fumeux à la tête de l’hercule.

— Soyons sages, dit-elle.

Ils furent sages en effet. Un grand silence se fit. De

quoi pouvaient-ils bien parler sinon de leur amour? Mais ces silences-là ne servent qu’à souffler sur le feu qu’on veut éteindre. Pour ne rien dire, on n’en pense pas moins. Au contraire, on pense davantage. Les désirs s’excitent dans le songe.

Au bout de peu d’instants, malgré leur bonne résolution d’être sages, ils s’étaient rapprochés de nou- • veau. Leurs mains s’entrelacèrent sans demander la permission à personne, la jeune fille revint naturellement poser sa tête sur la poitrine de son bien-aimé.

Mais lui, pendant le temps du silence, avait fait quelques tristes réflexions.

— Ma pauvre Jeanne, dit-il en la serrant dans ses bras, qu’est-ce que nous allons devenir? Hélas I j’ai bien peur...

— Peur ! Ah ! voilà la première fois, mon cher Jean, qie je t’entends prononcer ce mol!

— Et je n’ai jamais eu peur en effet, tant qu’il s’est agi de moi, et tant que je me suis cru de taille à faire face aux dangers qui pouvaient te menacer. Mais maintenant, je ne sais pourquoi, il me semble que je ne puis te défendre. Ici, dans cette grotte, s’il nous faut périr de faim, que veux-tu que je fasse ? Je ne puis lutter contre cela.

— Ce n’est pas une raison pour avoir peur !

— Si! j’ai peur pour toi, mignonne, pour toi, si jeune, si belle, exposée à de si cruelles aventures.

— Bah ! nous en sortirons, va! Tu es un oiseau de mauvais augure ! moi j’ai au contraire d’heureux pressentiments. Marius va nous rapporter des provi-

UNE HISTOIRE DE L’AUTRE MONDE

sions. Nous resterons ici une semaine. Puis une belle nuit nous partirons. Et nous trouverons bien moyen de quitter l’île ! Nous irons à Sidney, si tu veux ?

— A Sidney? Et par quelle roule, ma chérie? Sur quel vaisseau ? enfant !

— Nous irons, te dis-je ! moi j’en suis sûre. Les archipels des environs sont remplis de caboteurs qui font le commerce avec l’Australie. On nous prendra bien à bord t Marius et toi , d’abord, vous serez d’excellents matelots. Et moi je ferai la cuisine de l’équipage, s’il le faut. Mais nous partirons, nous irons, nous arriverons ! Quelle joie ! quel bonheur 1 II me semble que j’y suis déjà !

— Oh ! si tu disais vrai! oh ! oui, quelle joie! Comme nous serions heureux! comme je travaillerais de toutes mes forces, de tout mon cœur ! car je ne resterai pas saltimbanque, tu penses bien. Je ne veux pas que tu sois la femme d’un faiseur de tours Je prendrai un état. Je n’en sais aucun à fond, mais j’ai commencé à en apprendre plusieurs. Je pourrai être forgeron, charron, charpentier. Je suis fort. J’aurai du courage. Ne seras-tu pas là pour me soutenir, me fortifier, m’aimer? Quelle bonne vie nous mènerons l Qandje reviendrai de l’ouvrage le soir, je trouverai ma Jeanne à la maison, et mes petites Jeannettes et mes Jeannots; et pour me reposer, je les embrasserai bien fort.

— Comme ta Jeanne t’embrasse en ce moment, répondit la jeune fille, qui lui coupa la parole par un baiser.

— O Jeanne, ô mon adorée, ne m’embrasse pas ainsi ! Cela me rend fou. Et puis, vois-tu, cela réveille mes terreurs. Quand je pense à tout le bonheur que tu me promets et que je rêve, il me semble que c’est trop, que ce n’est pas possible, et que tout cela va s’évanouir, et je vois plus affreuse la réalité, et j’ai peur! Oh ! perdre tant de joies, c’est épouvantable I Avoir entrevu le ciel et retomber dans cette nuit, et se retrouver dans ce tombeau !

— Tu m’effraies à ton tour. Si c’était toi qui disais vrai ! Si nous devions mourir ici ! Oh! je ne veux pas que tu meures ! Je ne veux pas mourir! Je yeux vivre avec toi ! Je t’aime ! Je t’aime !

Elle se pressa plus éperdûraent contre lui. Leurs haleines étaient confondues, leurs membres enlacés; ils avaient soif l’un de l’autre.

— J’ai peur de mourir ! répétait Jeanne.

Et, se penchant à l’oreille de Jean, elle lui dit tout bas, tout bas, mais d’une voix ardente :

— Si nous devons mourir, avant de mourir, je -veux être à toi !

Jean lui répondit par une étreinte folle, avec des baisers entrecoupés de sanglots ; et parmi les soupirs les cris, les caresses, les larmes, les morsures, leurs deux corps roulèrent fondus en un seul sur le sable rouge de la grotte.

Ce tombeau fut leur chambre nuptiale.

Quand iis se réveillèrent de leur ivresse, la torche •était presque éteinte. De l’angle sur lequel elle était posée tombaient goutte à goutte d’épaisses larmes de

UN K HISTOIRE I)E L’AUTRE MONDE

résine. La lumière fumeuse vacillait et faisait danser •au plafond des ombres palpitantes. Le trou du souterrain était enseveli dans l’obscurité.

— Oh ! dit Jeanne, comme il fait sombre! voici que la clarté meurt. Si Marius ne revient pas tout à l’heure, nous allons être dans la nuit.

— Je vais chercher s’il y a encore une torche derrière le rocher, répondit Jean.

— Tu vas me laisser toute seule ?

— Viens avec moi, ma chérie, viens ! D’ailleurs, •c’est là, à trois pas.

— Non, val je ne suis pas poltronne. Et puis je suis lasse. J’aime mieux rester ici, couchée à terre. Je me repose. Je resterai sous la lumière. Tu me parleras seulement!

Elle s’étendit nonchalamment, le dos tourné vers l’entrée de la grotte, regardant aller et venir son -amant qui chercha d’abord sous la partie antérieure du rocher.

— Je ne vois rien, fit l’hercule, au bout d’un instant. C’est peut-être de l’autre côté ! Je vais fouiller par là. Tu n’as pas peur, ma petite Jeanne?

Comme elle ne lui répondait pas, il se retourna et vit qu elle s’était assoupie. Il lui envoya un baiser et passa de l’autre côté du rocher, en marchant sur la pointe des pieds, en évitant de remuer les cailloux, ■afin de ne pas la réveiller.

Le silence de la grotte n’était troublé que par le murmure lointain du lac et par la respiration douce ■et paisible de la jeune fille. Une ou deux fois il sem-

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bla bien à Jean qu’il entendait un bruit vague; mais il n’y fit pas attention. C’était sans doute un insecte bourdonnant, une liane qui frissonnait au plafond, un pli de l’eau qui clapotait.

Jean était loin de penser à quelque danger. Il ne songeait qu’à de douces choses, au bonheur que sa Jeanne venait de lui donner, à l’avenir que la joie présente dorait d’espérance. Le bruit lui sembla comme le souffle d’un baiser qui s’était envolé des lèvres de Jeanne pour venir se poser sur les siennes.

Hélas! c’était Barbellez qui arrivait.

Il était parti avec vingt-cinq hommes à la recherche de sa fille et en même temps à la recherche des évadés. Grâce à la terreur qu’inspirait sa petite troupe, et grâce aussi aux cadeaux qu’il avait faits aux sauvages, on lui avait appris d’abord l’enlèvement de Jeanne, puis son rapt par le vieux prêtre. Le vieux coquin lui-même, interrogé et menacé de la mort, avait révélé la cachette.

Heureusement pour Marius, il avait déjà quitté la hutte du sorcier avant l’arrivée de l’adjudant. Mais curieux de sa nature, et voulant mettre à profit sa liberté pour étudier le terrain, afin de voir si on ne pourrait pas se sauver sans l’intervention dangereuse du vieillard, il n’était pas revenu directement à la grotte. D’ailleurs il était chargé de vivres, de torches, de cordes, d’armes, qui ralentissaient sa marche.

Aussi Barbellez était-il arrivé avant lui. Mais 1 adjudant, d’après le dire du traître qui avait vendu le

UNE HISTOIRE DE L’AUTRE MONDE

secret, était convaincu qu’il allait trouver au piège à la fois les deux évadés et sa fille.

Il ne s’imaginait guère qu’elle fût avec eux de son propre gré. Il pensait plutôt, dans sa cervelle d’argousin habituée à voir le crime, que les deux forçats avaient manoeuvré pour s’emparer de Jeanne et la séquestrer, afin de s’en servir comme d’otage en cas de malheur.

Aussi ne voulait-il pas faire irruption dans la grotte avec tous ses hommes.

— Diable ! pensait-il , si mes deux gaillards se voient cernés et sûrs de mourir, ils tueront ma fille pour se venger. Ils en sont capables, les crapules!

Il avait donc laissé ses hommes à l’entrée du souterrain, et avait rampé jusqu’à la bouche de la grotte, suivi du vieux prêtre seulement. Il comptait sur sa carabine à deux coups et sur sa prodigieuse adresse de tireur pour tuer les deux fugitifs avant qu’ils eussent le temps de soupçonner le danger.

— Il y a de la lumière là dedans, n’est-ce pas? demanda-t-il à son guide.

— Oui! oui, tu les verras et eux ne pourront te voir.

— C’est bien ! Piano, piano! Ah! les gueusards! Je vais les pincer comme des rats dans le cul d’une marmite. Je parie que je les aurai au bout démon fusil sans qu’ils aient seulement dit : ouf!

Il ne s’était pas trompé dans ses prévisions. En débouchant à l’ouverture du souterrain , caché dans ■l’ombre, il vit à la lueur tremblante de la torche que quelqu’un était couché près du mur.

— Je reconnais ce costume-là, pensa-t-il, c’est évidemment Marius. Mais où diable est Jean? Je voudrais les voir tous les deux, afin de tirer sûrement mes deux coups. Celui-ci dort! C’est bien. Mais l’autre?

Il (it du bruit assez pour attirer l’attention de celui qui était caché, pus assez pour réveiller le dormeur.

Cette fois Jean entendit parfaitement, et distingua même que ce bruit venait du souterrain.

— Marius, dit-il, est-ce toi ?

Et, sortant de l’ombre du rocher, il se montra à son tour à la lumière.

Tout à coup, un coup de feu retentit. Jeanne se dresse en poussant un cri déchirant, et retombe sur le dos. Jean, qui avait bondi vers elle à son cri, reçoit comme un coup de poing dans la poitrine, et tombe sur les genoux, atteint aussi par une balle.

En même temps il entend quelqu’un sauter dans la grotte en craint ;

— Jeanne! Jeanne! ma fille! j’ai tué ces misérables! Où es-tu?

Jean se releva et se trouva face à face avec Barbellez.

— Ta fille, lui cria-t-il, tiens, regarde, bourreau! Elle avait les habits de Marius. C’est elle que tu viens de tuer...

— Qui? où? ma fille !

— Là! là, par terre. C’est Jeanne.

Comme Barbellez se penchait vers elle, Jean, fou de douleur, ramassa ses forces, ravala son sang qui lui montait à la gorge, et prenant Barbellez par les deux pieds, le souleva en l’air d’un élan furieux.

une msToinu de l’autre monde

Barbellez hurlant tournoya deux fois au-dessus de l’hercule, et alla s’aplatir contre la muraille, où sa cervelle écrasée fit une large étoile blanche et rouge.

Jean fit encore quelques pas en chancelant. Une sueur froide mouillait ses tempes. Des hoquets desang lui secouaient la poitrine. Des nuages passaient devant ses yeux.

La torche s’éteignit.

— Jeanne, Jeanne, balbutiait-il, où es-tu?

Et il cherchait dans l’ombre avec des gestes égarés..

— Jean, répondit une voix faible, au secours! Je vais mourir! Viens!

Il courut de ce côté en trébuchant, les bras grandsouverts, et il tomba auprès de Jeanne.

— Jean, mon bien-aimé, lui dit-elle tout bas, d’une voix mourante, où es-tu? embrasse-moi! Embrasse ta petite femme! Mon pauvre chéri! Je t’aime tant! Oh! je souflre! 11 me semble que je vais étouffer! Embrasse-moi donc!

Jean la serrait faiblement contre son cœur, dont les battements diminuaient. Il sentait la vie s’en aller de lui.

— • Mets ta tête sur mon sein, continua la jeune femme. Là ! repose-toi ! Est-ce que tu souffres beaucoup? Tune dis rien. Moi j’ai besoin de parler, de parler encore! Je voudrais le voir, voir ta figure, voir tes yeuxl Je t’aime !

Jean, déjà à moitié assoupi par la mort, se réveilla en sentant le corps de Jeanne se roidir convulsivement. Il n’avait plus la force de parler; mais il eut

celle de comprendre que c’était l’agonie. Il voulut; soulever sa tête, qui pesait sur la poitrine de la jeune femme. Il voulut pousser un cri, dire un mot. Mais l’effort qu’il fit l’acheva. Un flot de sang lui remplit la bouche et déborda.

Et Jean resta mort sur le cadavre de Jeanne.

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