LA UI1LANE
baïonnette au bout du canon. Nous la perdîmes de vue au moment où un second appel retentissait.
Quelques minutes après, nous l’entendîmes nous crier :
— Arrivez ! arrivez ! il est vivant ! c’est lui !
Nous pressâmes le pas, et nous vîmes en effet, à l’entrée du village, le capitaine qui fumait sa pipe; mais ce qui nous sembla étrange, il était à cheval.
— Eh ! eh ! nous dit-il, vous voyez bien qu’il y a quelque chose à faire par ici. Me voici déjà monté, j’ai dégoté là bas un zurlan, et j’ai pu prendre son cheval. Figurez-vous qu’il y en avait dans l’auberge toute une petite bande. Ils gardent probablement la grande route, mais c’est en buvant et godaillant à gogo. Je me suis approché au son de leur voix. L’un d’eux, de sentinelle à la porte, n’eut pas le temps de me voir, que je lui flanquai un berlingot dans la paillasse ; puis, avant que les autres fussent là, je sautais à cheval et filais comme un dard. Ils ont voulu me suivre à huit ou dix, que je crois ; mais j’ai attrapé les chemins de traverse, sous le fourré; je me suis un peu déchiré, et me voici. Je suis venu par le tournant de la Croix-Verte, vous savez bien, en prenant le village à revers. Maintenant, mes lapins, attention et gare ! Ces brigands là n’auront plus de cesse qu’ils ne nous aient trouvés, il faut les recevoir à bons coups de fusil. Allons ! à nos postes !
Nous voilà en observation. Un de nous s’installe seul, en sentinelle perdue, en grand’garde pour ainsi dire, au tournant de la Croix-Verte ; c’est encore loin
du village. Je suis placé à l’entrée même de la grande rue, du côté où le chemin du plat pays arrive aux maisons. Les deux autres, le capitaine et sa femme 1 étaient au milieu du village, près de l’église, dont le petit clocher servait d’observatoire et de citadelle.
Nous n’étions pas là depuis longtemps, quand nous entendons un coup de feu, suivi d’un, puis deux, puis trois. Le premier est évidement un chassepot; cela s’entend au crachement sec de la détonation qui ressemble à un coup de fouet. Les trois autres viennent des pistolets-carabines dont se servent les uhlans.
Le capitaine est lurieux. Il avait donné l’ordre au poste avancé de la Croix-Verte de laisser passer l’ennemi, de le suivre seulement de loin s’il marchait vers le village, et de venir me rejoindre quand la petite troupe serait bien engagée dans les maisons. Alors, on devait se montrer tout à coup, prendre la patrouille entre deux feus et n’en pas laisser échapper un seul homme. A six, nous faisions une sorte de mouvement tournant et aurions entouré même dix Prussiens au besoin.
— Sacré Piédelot, disait le capitaine, ce bougre là vient de leur donner l’éveil, et ils n’oseront plus s’avancer à l’aveuglette. Et puis lui, je suis sûr qu’il s’est fait mettre une prune dans quelque membre ; on ne l’entend ni appeler, ni riposter. C’est bien fait, il n’avait qu’à obéir.
Puis, après un moment, il grommelait dans sa barbe : — Ce pauvre garçon tout de même, il est si brave I et il tire si bien 1