LA UHLAN
Le capitaine avait raison dans ses prévisions. Nous attendîmes jusqu’au soir, sans voir les uhlans. Ils s’étaient retirés à la première attaque. Malheureusement, nous n’avions pas vu non plus Piédelot. Était-il prisonnier? ou mort ? La nuit venue, le capitaine proposa d’aller à la découverte. Nous partîmes à trois. Au tournant de la Croix-Verte il y avait du sang, un fusil brisé ; le sol était piétiné; on s’était rudement battu là. Mais il n’y avait ni blessé ni cadavre. Nous nous mîmes à battre tous les buissons d’alentour. Rien encore !
A minuit nous revenions sans aucun renseignement sur notre malheureux camarade.
— C’est tout de même fort, grondait le capitaine. Ils doivent l’avoir tué et jeté dans quelque broussaille. Il n’est pas possible qu’ils l’aient pris. Il aurait appelé. Je n’y comprends rien.
Comme il disait ces mots, une belle flamme rouge s’éleva dans la direction de l’auberge sur la grande route, et illumina le ciel.
— Gredins ! lâches ! hurla-t-il. Je parie que pour se venger, ils mettent le feu aux deux maisons du marché. Et puis ils ficheront le camp sans rien dire. Avec un homme tué et deux masures, qui flambent, ils sont contents. Eh bien ! cela ne se passera pas comme cà. Il faut y aller, cela les embêtera de quitter leur leu de joie pour se battre.
— Si nous pouvions en même temps délivrer Piédelot, dit quelqu’un, quelle chance !
Et on partit tous.les cinq, pleins de colère et d’es-
poir. En vingt minutes, nous avions glissé dans la coulée jusqu’en bas; et nous étions à cent pas de l’auberge que nons n’avions encore vu personne. Le feu était derrière la maison, et le reflet seul, au-dessus du toit, était visible pour nous. Cependant nous •marchions assez lentement, craignant un piège, quand nous entendîmes la voix bien connue de Piédelot. Mais elle était étrange, à la fois sourde et vibrante, étouffée et claire, comme s’il criait de son plus haut avec des chiffons dans la bouche. Il avait l’air de râler et de siffler, et le malheureux disait : Au secours ! au secours !
Au diable la prudence ! En deux bonds nous étions derrière l’auberge. Un épouvantable spectacle nous y attendait.
Piédelot brûlait vif. Au centre d’un de ces tas de bois fait par les bûcherons, il se tordait, attaché à un pieu, et la flamme le mordait de ses langues aiguës. Quand il nous vit, sa voix lui resta au gosier, il baissa la tête et sembla mourir.
Renverser le foyer, éparpiller les tisons, couper les liens, fut l’affaire d’un moment.
LA UHLANE
Pauvre ami ! dans quel état nous le retrouvions. Il avait eu la veille l’avant-bras gauche brisé, et depuis il semblait qu’on l’eût bétonné, moulu de coups, tant son malheureux corps était bouffi et couvert de cicatrices, de bleus, de sang. La flamme avait commencé aussi son œuvre sur lui, et il avait particulièrement deux énormes brûlures, l’une au bas du dos, sur le gras des reins, l’autre à la cuisse droite. Sa barbe et ses cheveux étaient roussis. Pauvre Piédelot!
Oh I quelle rage nous empoigna alors! Comme nous nous serions jetés tête baissée au millieu de cent mille Prussiens ! Comme nous avions soif de vengeance! Mais les lâches s’étaient enfuis, laissant leur crime derrière eux. Où les trouver maintenant?
En attendant, la femme du capitaine soignait et pansait de son mieux Piédelot, dont le capitaine serrait fiévreusement la main. Au bout de quelques minutes il revint à lui.
— Bonjour, capitaine, dit-il, bonjour les amis ! Ah ! les coquins! les gueux ! Dire qu’ils sont venus à vingt pour nous surprendre?
— Vingt, dis-tu ?
— Oui, toute une bande! c’est pour cela que j’ai désobéi, mon capitaine, et que j’ai tiré sur eux. Ils vous auraient massacrés tous en arrivant. J’ai mieux aimé les arrêter. Cela leur a fait peur, et ils n’ont pas osé aller plus loin que la Croix-verte. Ils sont si lâches ! Ils m’ont tiré à quatre, comme à la cible à vingt pas ; puis, ils me sont tombés dessus à coups de sabres» J’avais le bras cassé, je ne pouvais me
servir de ma baïonnette que d’une seule main.
— Mais pourquoi n’as-tu pas appelé au secours?
— Je m’en serais bien gardé. Vous seriez venus, et n’auriez pu me défendre , ni vous défendre vous mêmes, à cinq contre vingt.
— • Tu sais bien que nous ne t’aurions pas laissé prendre, mon pauvre vieux.
— J’ai mieux aimé mourir seul, voyez-vous ! Je ne voulais pas vous attirer là. C’aurait été un guet-apens.
— Allons ! ne parlons plus de cela. Te sens-tu un peu mieux?
— Non 1 non ! j’étouffe. Je sais bien que je n’en ai plus pour longtemps. Les gueux ! ils m’ont attaché à un arbre, et m’ont battu tant que je me suis trouvé mal; ils secouaient mon bras cassé. Mais je ne criais pas. J’aurais mieux aimé me manger la langue, que de crier devant eux... Maintenant, je peux dire ce que je souffre, je peux pleurer. Cela me fait du bien. Merci, mes bons amis !
— Pauvre Piédelot ! nous te vengerons, va !
— Oh ! oui ! cela, je le veux. Il y a surtout parmi eux une femme, celle du peinte que le capitaine a tué hier. Elle est habillée en uhlan ; c’est elle qui m’a le plus martyrisé. C’est elle qui a proposé de me faire brûler. C’est elle qui a mis le feu au bois. Coquine ! brute!... Oh! comme je souffre ! mes reins! mon bras!
Et il retomba épuisé, pantelant, se tordant sous l’agonie épouvantable qui le torturait. La femme du capitaine lui essuyait le front. Nous pleurions tous comme des enfants, de douleur et de rage,
LA UHLANE
Je ne vous raconterai point la fin. Il mourut une demi-heure après. Avant de passer, il nous avait dit vers quel point avait détalé la bande. Nous prîmes le temps de l’enterrer, et nous nous lançâmes à leur poursuite, furieux.
— Nous nous jetterons au cœur de l’armée prussienne, s’il le faut, avait dit le capitaine ; mais nous vengerons Piédelot. Il nous faut ces gredins-là. Jurons de mourir plutôt que de ne pas les trouver. Et si je suis tué avant vous, voici mes ordres : tous les prisonniers faits par nous seront fusillés immédiatement. Quant à la uhlane, on la violera avant de la passer par les armes.
— Il ne faut pas la fusiller, dit la femme du capitaine. C’est une femme. Si tu vis, tu ne voudras pas fusiller une femme , l’outrager suffira. Mais si tu meurs dans cette pousuite, je veux une chose, moi ; c’est me battre avec elle. Je la tuerai de ma main. On en fera ce qu’on voudra, si elle me tue.
— Nous la violerons ! nous la brûlerons! nous la déchirerons en morceaux ! Piédelot sera vengé, œil pour œil, dent pour dent.
Et nous partîmes.
Le lendemain matin nous tombions à l’improvisle sur un poste perdu de uhlans à quatre lieues de là. Surpris par notre brusque attaque, ils no purent ni monter à cheval, ni même se défendre. En deux temps et trois mouvements, nous avions cinq prisonniers, autant que nous étions d’hommes.
Le capitaine les interrogea. Sur leurs réponses, on fut certain que c’étaient ceux de la veille. Alors eut lieu une bizarre opération. L’un de nous s’assura des sexes. Rien ne peut peindre notre joie féroce quand on découvrit parmi eux ce que nous cherchions, la femme-bourreau qui avait torturé notre ami.
Les quatre autres furent fusillés sur-le-champ, le dos tourné, à bout portant.
Puis on s’occupa de la uhlanel... qu’en ferait-on?
Je dois l'avouer, nous étions tous pour la fusillade. La haine, le désir de venger Piédelot, avaient éteint en nous toute pitié. Nous avions oublié que nous allions tuer une femme. Ce fut une femme qui nous le rappela : celle du capitaine. On se décida, sur ses instances, à garder la uhlane prisonnière.