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LE CHEF-D'ŒUVRE DU CRIME

Vous parlez trop vite, vous embrouillez tout, et il faut me mettre au courant nettement, si vous voulez que je vous rende un service. Je ne demande pas mieux, si c’est possible ; mais j’ai besoin de bien comprendre.

A ce moment, Oscar Lapissotte ne songeait nullement au crime. Il se laissait simplement aller à sa curiosité d’homme de lettres, flairait un roman et se préparait de la copie.

— Eh bien ! reprit la bonne, voici ce que c’est. Je vais tâcher d’être claire. Je suis tombée malade tout d’un coup, d’une attaque d’apoplexie, dans la rue, et on m’a amenée à l’hôpital. Madame m’y a laissée, parce qu’on ne pouvait pas me transporter d’ici. Je lui ai écrit, et elle m’a répondu. Sa femme de ménage est venue de sa part. Mais ni à madame, ni à la femme de ménage je n’ai pu parler de ce qui me tourmente. J’ai un paquet do lettres du cocher, vous savez bien, du père. Dans les lettres il y a tout plein de vilaines choses, des vols qu’il me conseille et des remerciements qu’il m’envoyait quand je les avais commis. Car j’ai volé, oui, j’ai volé pour lui, volé ma maîtresse. J’aurais dù les brûler, ces lettres maudites. Mais il y avait aussi dedans des mamours et des promesses de mariage, et des assurances qu’il reconnaîtrait le petit. Alors je les gardais. Un jour, le vaurien m’a menacée de me les prendre pour me compromettre. Je lui refusais de l’argent, et il m’a laissé comprendre qu’une fois maître des papiers, il ferait de moi tout ce qu’il voudrait. J’ai eu diablement

peur. Tout de même je n’ai pas voulu me séparer des lettres. Pour les mettre en sûreté, j’ai demandé à madame de lui confier des papiers de famille auxquels je tenais beaucoup, et j’ai ainsi fourré mes lettres dans son secrétaire. Madame m’a donné un tiroir pour moi, avec la clef. Je sais bien que je pourrais lui faire dire que j’ai besoin de mes papiers. Mais je me méfie de la femme de ménage, qui me les apporterait. A des mots qu'elle m’a lâchés, je crois bien deviner qu’elle a aussi le cocher maintenant. C’est un enjôleur, je vous dis. Et s’il l’enjôle, c’est pour avoir le paquet, dont il connaît la cachette. Alors, vous comprenez mon embarras. Oh ! .si vous étiez assez bon! Je ne le mérite pas, c’est vrai; mais ce serait beau de votre part, de me rendre ce service.

— Quel service?

— De m’apporter mes lettres.

- — Mais comment voulez-vous que je les aie ?

— C’est bien simple, allez ! Le soir, sur les dix heures, madame a pris son cldoral pour dormir, et elle dort fort à ce moment. Pendant ce temps, la femme de ménage n’est pas là, puisqu’elle s’en va à sept heures après le dîner. Vous pensez bien que madame ne lui a pas dit qu’elle prenait du chloral, crainte du vol. Elle ne le disait qu'à moi, en qui elle avait pleine confiance, la pauvre. Eh bien ! vous entreriez alors, qu’elle ne vous entendrait pas, et vous pourriez sortir et m’apporter mes lettres. Personne ne vous verrait du reste. Vous savez qu’il y a deux entrées à la maison. Par l’escalier de service le con-

le chef-d'œuvre du crime

cierge ne s’apercevrait de rien. Oh ! faites cela pour moi, dites !

— Mais vous êtes folle. Et le secrétaire, comment l’ouvrir? Et la porte de l’appartement, comment la passer?

— J’ai une double clef du secrétaire. Je l’avais fait fabriquer pour ma bonté, pour voler madame. La voici, avec celle de mon tiroir. Voici aussi la clef pour entrer par la cuisine, sur l’escalier de service. Je vous en supplie. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai foi en vous, je suis sûre que vous ferez cela, pour que je meure en paix.

Oscar Lapissotte prit les clefs. Il avait les yeux fixes. Une subite pâleur couvrait sa figure. Des contractions nerveuses tiraillaient le pli de ses lèvres minces. Brusquement, la possibilité du crime lui était apparue. Cette femme morte, et la chose était facile à exécuter.

— Oli ! j’étouffe, j’étouffe, dit la malade que sa longue confidence avait épuisée. A boire ! donnezmoi à boire !

Le dortoir était dans l’ombre, vaguement éclairé par une veilleuse. Dans les lits voisins, tout le monde dormait. Oscar souleva la tète do la malade, relira l’oreiller, et le lui posa sur la bouche où il le maintint d’un poignet de fer pendant au moins dix minutes. Il eut l’épouvantable courage d’attendre, la montre en main.

Quand il découvrit la figure, la malade était asphyxiée. Elle n’avait pu faire un mouvement ni pousser

un cri. Elle semblait avoir succombé à un coup de sang. Il replaça l’oreiller sous la tète, ramena les couvertures sous le menton. Le cadavre avait l’air de dormir.

Le lit de la bonne étant assez près de la porte, l’assassin sortit sans bruit. Il enfila le corridor des internes, passa par une poterne de la rue de la Pitié, et se trouva dehors sans avoir été vu.

11 était neuf heures vingt minutes.

Sans perdre de temps, tout à la fièvre de l’exécution, le misérable partit à grand pas pour la rue Saint- Denis. Il entra dans la maison avant dix heures.

En route il avait mûri tout son plan.

Il pénétra d’abord dans l’écurie, où devaient être les affaires du cocher. Il y prit une cravate, en déchira un petit lambeau, et mit ce lambeau dans sa poche.

Puis il monta par l’escalier de service, quatre à quatre. C’était au premier et on pouvait enjamberles dix-huit marches sans risquer d’être aperçu.

Il ouvrit la porte, entra sans bruit, arriva dans la chambre à coucher, et d’un coup étrangla la vieille femme qui dormait. Là encore il eut le sang-froid de tenir la gorge serrée pendant un bon quart d’heure.

Il ouvrit ensuite le secrétaire. Dans le grand tiroir du milieu il y avait des actions et des obligations; dans le tiroir de gauche, des billets de banque; dans celui de droite des rouleaux de louis. Il fit un tri des titres au porteur et laissa les autres. En tout, titres, or et billets, il y avait cent quarante mille francs, dont il bourra ses poches.

LE CÜEF-d’CEUVUE DU CRIME

II s’occupa ensuite des lettres. Il les trouva facilement dans le petit coin, en haut, où la bonne lui avait dit qu’elles étaient.

Il les brûla dans la cheminée, mais en ayant soin de laisser intacts les morceaux les plus compromettants pour la bonne et le cocher. Quelques-uns seulement, bien choisis, suffisaient pour reconstituer toute l’histoire de l’enfant, des provocations au vol, des vols commis. Il les mit en évidence, près du garde-feu, admirablement arrangés pour faire croire qu’on les avait brûlés à la hâte et qu’on était parti avant qu’ils fussent complètement consumés.

Il chiffonna et déchira le lambeau de cravate dans la main droite, fermée et crispée, de la morte.

Il sortit alors, fila comme un éclair jusqu’à la rue, et se mit immédiatement à marcher avec l^ias tranquille et distrait d’un rêveur.

Décidément Oscar Lapissotte ne s’était pas trompé en se croyant un homme de génie. Il avait le génie du crime et avait travaillé de main de maître.

Un crime, en effet, n’est véritablement un chefd’œuvre que si l'auteur reste impuni. D’autro part,

l’impunité n’est complète que si la justice condamne un faux coupable.

Oscar Lapissote eut l’impunité complète.

La justice n’hésita pas un seul instant pour trouver l’assassin. Évidemment, c’était le cocher. Les fragments des lettres étaient des indices infaillibles. Quel autre que le cocher, amant de la bonne, pouvait connaître si bien les choses favorables au crime? Quel autre pouvait avoir les clefs? N’avait-il pas commencé par voler la veuve de concert avec la bonne? N’était-il pas logique qu’il eût franchi le pas qui sépare le vol de l’assassinat? D’ailleurs, le bout de cravate accusateur parlait clairement. Pour comble de malheur, le cocher avait de mauvais antécédents. Commedernière circonstance accablante, il ne put justifier del’emploi de son temps à l’heure fatale. Il eut beau nier, protester de son innocence, tout était contre lui, rien ne plaidait en sa faveur.

Il fut jugé, condamné à mort, exécuté; et les juges, les jurés, l’avocat, les journaux, le public, s’accordèrent pour avoir la conscience tranquille à cet endroit. Il ne resta qu’un point obscur dans son alfaire, c’est la fortune qu’on ne put retrouver. On pensa que le coquin l’avait cachée en lieu sûr, mais personne ne douta qu’il ne l’eût volée.

En somme, si jamais criminel fut reconnu coupable de son crime, c’est bien celui-là.

LE CÜEF-d’OEUVRE DU CRIME

On dit que la conscience d’une bonne action donne une paix profonde. Mais peu de gens ont eu la hardiesse de dire que l’impunité d’une mauvaise action procure aussi sa félicité. Barbey d’Aurevilly, parmi ses admirables Diaboliques , n’a pas craint d’écrire une nouvelle intitulée le Bonheur dans le crime, et il a eu raison; car les scélérats connaissent la sérénité.

Oscar Lapissotte put jouir pleinement de son double meurtre et en savourer les fruits dans une sérénité absolue. Il n’éprouva ni remords, ni terreur. La seule chose troublante qu’il ressentit et qui s’accrut peu à peu, fut un orgueil immense.

Orgueil d’artiste surtout. Ce qui lui fit oublier toute considération morale, c’est précisément la perfection de son œuvre, et le sentiment qu’il avait de s’être montré vraiment impeccable.

Or, en cela seulement, sa soif de supériorité trouva de quoi s’abreuver jusqu’à l’ivresse.

Dans tout le reste, il restait un homme médiocre, obscur, justementinconnu.il avait beau profiter de sa fortune nouvelle pour forcer la porte des journaux et

des revues; il avait beau fêter la critique; il ne pouvait se faire écouter du public. Ses vers, sa prose, ses essais de théâtre, étaient marqués aucoindelanullité. Les gens du métier connaissaient un peu Anatole Desroses, l’homme de lettres amateur qui avait plus de rentes que de talent; mais les lecteurs se moquaient de ses rentes, et tout le monde s’accordait pour lui refuser môme le plus petit brin de talent. Il était dûment convaincu d’impuissance.

Et pourtant ! se disait-il parfois avec un éclair dans les yeux, pourtant, si je voulais! Si je racontais mon chef-d’œuvre! car j’ai fait un chef-d’œuvre. Il n’y a pas de doute pour celui-là. Anatole Desroses est peut-être un crétin, soit; mais Oscar Lapissotte est un homme de génie. C’est tout de même épouvantable à penser, qu’une chose aussi bien machinée, aussi puissamment conçue, aussi vigoureusement exécutée, aussi complètement réussie, restera éternellement inconnue. Ah! ce jour-là, j’ai eu l’inspiration, la vraie, celle qui fait faire les choses parfaites. Mon Dieu! l’abbé Prévost a barbouillé plus de cent romans détestables et n’a écrit qu’une Manon Lescaut. Bernardin de Saint- Pierre ne laissera que Paul et Virginie. Il y a beaucoup de ces génies singuliers qui ne produisent qu’une œuvre. Mais aussi, quelle œuvre! Cela reste comme un monument dans une littérature. Moi, je suis de cette famille d’esprits. Je n’ai fait qu’une belle chose. Pourquoi l’ai-je vécue au lieu de l’écrire? Si je l’avais écrite, je serais célèbre. Je n’aurais qu’un conte à montrer, mais tout le monde voudrait le lire,

LE CIIEF-DQEUYRE DU CRIME

car il serait unique dans son genre. J’ai fait le chefif œuvre du crime.

Cette idée devint à la longue une obsession.

Pendant dix ans il lutta contre elle. Il se laissa dévorer, d’abord par le regret de n’avoir pas fait le rêve à la place de l’action, puis par le désir de raconter l’action comme un rôve. Ce qui le hantait, ce n’était pas le démon de la perversité, celle puissance singulière qui pousse les personnages d’Edgar Poë à crier leur secret; c’était seulement une préoccupation littéraire, le besoin de renommée, le prurit de la gloire.

Comme un subtil conseiller qui réfute une à une les objections et qui fait valoir les arguments captieux, son idée fixe le poursuivait de mille raisonnements :

Pourquoi n’écrirais-tu pas la vérité? que crains-lu ? Anatole Desroses est à l’abri de la justice. Le crime est vieux. Pour tout le monde il est oublié. L’auteur en est connu, il est mort et enterré avec sa tète entre les jambes. Tu auras l’air d’avoir arrangé artistiquement un ancienne histoire judiciaire. Tu mettras làdedans toutes tes pensées obscures, toutes les rancunes qui t’ont poussé au meurtre, toutes les habiletés que tu as combinées pour le commettre, toutes les circonstances que l’a fournies ce merveilleux inventeur qui s’appelle le hasard. Toi seul es dans le secret de l’œuvre, et personne ne devinera que tu l’as puisé dans la réalité. On ne verra dans ton conte que l’effort d’une imagination extraordinaire. Et alors tu seras l’homme que tu veux être, le grand écrivain qui se révèle tard, mais par un coup de maître. Tu jouiras de

ton crime comme jamais criminel n’a pu jouir du sien. Tu en auras tiré non-seulement la fortune, mais encore le laurier. Et qui sait? Après ce premier succès, quand tu auras un nom, tu feras lire tes autresœuvres, et on reviendra sans doute sur l’injuste opinion qu’on a de toi. Sur le chemin de la célébrité, il n’y a que le premier pas qui coûte. Courage! Retrouve un peu de cette hardiesse étonnante que tu as eue un jour dans ton existence. Yois comme elle l’a réussi. Elle ne peut manquer de réussir encore. Tu as su prendre une fois l’occasion aux cheveux. Tu la tiens encore dans ta main aujourd’hui. La laisseras-tu fuir? Tu sais bien que l’œuvre est belle, n’est-ce pas? Eh bien! racontelà, sans peur, sans ambages, fièrement, dans sa majestueuse horreur. Et, si tu veux m’en croire, va jusqu’au bout de ton orgueil, sois crâne outrageusement, et renonce au pseudonyme qui a l’air d’être ton nom, pour signer de ton nom qui aura l’air d’un pseudonyme. Ce n’est pas Jacques de la Mole, Antoine Guirland, ni même Anatole Desroses, ce n’est pas ce tas d’inconnus sans talent qu’il faut illustrer, c’est toi seul, c’est Oscar Lapissotte.

Et un beau soir, Oscar Lapissotte s’assit devant du papier blanc, la tête en feu, la main fiévreuse, comme un grand poète qui se sent prêt à accoucher d’une grande chose, et il écrivit d’un trait l’histoire de son crime.

Il raconlaitles débuts misérables d’Oscar Lapissotte, sa vie de Bohême, ses insuccès multipliés, sa médiocrité prouvée, ses rancunes terribles, les idées de sui-

LE CllEF-D’OEUYRE DU CRIME

eide et de crime qui dansaient dans sa cervelle, les révoltes d’un cœur que la chimère a trompé et qui veut se venger sur le réel, tout un roman de psychologie pénétrante, l’anatomie de son esprit. Puis, en traits sobres et d’une effrayante netteté, il décrivait la scène de la Pitié, la scène de la rue Saint-Denis,, la mort du faux coupable, le triomphe du vrai meurtrier. Alors, avec une subtibilité de détails curieuse et satanique, il analysait les causes qui avaient décidé l’auteur à publier son crime, et il finissait par l’apothéose d’Oscar Lapissotte, qui mettait sa signature au bas de cette confession.

Le Chef-d’œuvre du crime parut dans la Revue des Deux-Mondes et eut un succès prodigieux.

On en peut avoir une idée par les quelques extraits suivants des articles de critique qui saluèrent son apparition :

« Tout le monde sait que sous le pseudomyme d'Oscar Lapissotte (un nom d’une fantaisie peut-être un peu trop gauloise) se cache un auteur qui se plaît à ces sortes de déguisements, M. Anatole Desroses. Après avoir longtemps gaspillé

LES MORTS BIZAPRES

son talent dans le petit journalisme, M. Anatole Desroses vient de nous donner sa vraie mesure. La nouvelle est tirée d’un drame judiciaire qui s’est passé il y a environ dix ans rue Saint-Denis. Mais l’imagination du romancier a su transformer un vulgaire assassinat en une œuvre étonnante de combinaison. Le pauvre Gaboriau lui-même n’aurait pas trouvé les complications qu’a inventées M. Anatole Desroses. Nous donnerons le Chef-d’œuvre du crime dans notre numéro double de dimanche prochain. » — (Philippe Gille. — Figaro.)

« Pendant que je parle de la poule au riz, je dois dire un mot de la chair de poule que m’a donnée le Chef-d'œuvre du crime. Il y a dans l’analyse des sentiments une pointe de métaphysique qui me gâte un peu la fantaisie vraiment extraordinaire du récit. Mais quel est le livre sans défaut? La bizarrerie même de ces détails subtils est comme un ragoût agréable. Grimod de la Reynière et Restif de la Bretonne ont de ces obscucités amusantes. M. Anatole Desroses est de leur famille. Il a écrit comme eux un fatras de choses inconnues parmi lesquelles cinquante pages tout à fait remarquables. Il sera le plus célèbre parmi les oubliés et les dédaignés de notre temps. » — Charles Monselet. — Evènement.)

« L'auteur de cette nouvelle n’est pas un lyrique comme nous l’entendons : mais-ce n’est pas non plus un réaliste. Son génie fantastique a les ailes de l’ode. Toutefois il faut bien avouer qu’Anatole Desroses est plutôt un nourrisson des Euménides, des chiennes sanglantes qui aboient sur les traces d’Orestes meurtrier de la grande Klytaimnestra, qu’un nourrisson des Grâces à la belle gorge. Mais qu’importe le terrain, pourvu qu’on y voie croître le laurier ? » — (Théodore de Banville. — National.)

« Pas de remords! c’est bien là le crime d’un athée. Si un rayon de foi chrétienne traversait ces ténèbres, M. Anatole

ne cuef-d’œuvre du crime

Desroses pourrait passer pour le Dante de l’enfer moderne. Il n’en est que le Disdéri. Mais c'est de la photographie en couleurs. Il a la touche. Il écrit. Il va même jusqu’à savoir analyser. Il sondera peut-être les reins de sa génération, qui les a bien malades. » — (Louis Veuillot. — Univers.)

« Chef-d’œuvre en effet, ce Chef-d’œuvre du crime ! Et pas si crime ! Car cette plume a des éclairs d’épée et des tranchants de scalpel. Elle pousse des bottes terribles à la sérénité du crime et la découpe en anatomie, bien qu’elle lui fasse une auréole de moulinets flamboyants. On y voit plus clair, voilà tout ! C’est la clarté sulfureuse que jette l’œil du diable, d’ailleurs; et c’est aussi le doigt du diable, que ce doigt enragé de M. Anatole Desroses troussant la robe du crime et montrant le cœur humain sans feuille de vigne. Il me plaît, ce M. Anatole Desroses, qui aurait dû s’appeler Desépines ou Desorties; il me plaît comme un vice. » — (J. Barbey d’Aurevilly. — Constitutionnel.)

Sarcey fît sur le Chef-d'œuvre du crime une conférence au boulevard des Capucines.il établit des comparaisons avec Hoffmann et Edgar Poë, toucha deux mots de l’art dramatique à propos des préparations psychologiques qui amenaient les scènes de meurtre, fit une digression sur le genre du vaudeville, une autre sur l’école normale, une troisième sur l’essence de la digression, et finalement appela l’auteur un quart de génie, tout en lui tapant familièrement sur le ventre.

En somme, il y eut un concert d’éloges, à part les criaillei ies indispensables des envieux, des sots, des prud’hommes et autres menus vérons du journalisme.

Toutefois, dans tous les articles, même les plus flatteurs, deux choses se retrouvaient qui irritèrent beaucoup Oscar Lapissotte.

La première, c’est qu’on s’obstinait cà prendre son vrai nom pour un pseudonyme et à l’appeler Anatole Desroses.

La seconde, c’est qu’on parlait trop de son imagination et qu’on ne faisait pas assez ressortir la vraisemblance de son récit.

Ces deux desiderata le tourmentèrent à tel point qu’il en oublia tout le bonheur de sa gloire naissante. Les artistes sont ainsi faits que, même quand la critique les couche sur un lit de roses, ils souffrent si quelque feuille fait le moindre pli.

Aussi, un beau jour, comme un quidam félicitait le grand homme qui avait écrit le Chef-d'œuvre du crime, et lui donnait de l’encensoir par le nez à tour de bras, le grand homme lui répondit à brûle-pourpoint :

— Eh 1 monsieur,, vous me féliciteriez bien autrement si vous saviez le fin mot des choses. Ma nouvelle n’est pas un roman; elle est arrivée. Le crime a été

le chef-d'œuvre du crime

commis tel que je l’ai raconté. Et c’est moi qui l’a1 commis. Je m’appelle de mon vrai nom Oscar Lapissotte.

Il disait cela froidement, avec un grand air de conviction, détachant bien ses phrases, comme quelqu’un qui veut être cru.

— Ah ! charmant ! charmant I s’écria son interlocuteur. La plaisanterie est d’un lugubre renversant. C'est du meilleur Baudelaire !

Et le lendemain tous les journaux répétaient l’anecdote. On trouva délicieuse la tentative de mystification par laquelle Anatole Desroses voulait se faire passer pour un assassin. Décidément, il était original et digne d’occuper Paris.

Oscar Lapissotte devint furieux. En faisant cette confession terrible, il avait agi machinalement en quelque sorte. Maintenant il avait réellement besoin d’être cru par quelqu’un.

Il renouvela sa confession à tous les amis qu’il rencontra sur le boulevard. Le premier jour cela parut drôle. Le second jour on trouva qu’il avait la farce monotone. Le troisième jour il fut jugé ennuyeux. Au bout de la semaine, il finit par passer pour un franc imbécile.

Il ne savait pas se maintenir à la hauteur de sa réputation de grand homme. Ses plus chauds partisans le blaguèrent.

Ce commencement de dégringolade l’exaspéra.

— Ah! c’est trop fort! dit-il aux incrédules, en plein café ; ainsi personne ne veut ajouter foi à ce qui

est l’exacte vérité; personne ne veut reconnaître que j’ai non-seulement écrit, mais exécuté le Chef-d'œuvre du crime 1 Eh bien ! j’en aurai le cœur net. Demain, tout Paris saura qui est Oscar Lapissolte !

YII

Il alla trouver le juge d’instruction qui avait mené l’affaire de la rue Saint-Denis.

— Monsieur, lui dit-il, je viens me constituer prisonnier. Je suis Oscar Lapissotte.

— Inutile de continuer, monsieur, lui répondit le juge d’un air aimable. J’ai lu votre nouvelle, dont je vous fais mes compliments. Je connais aussi l’excentricité à laquelle vous vous amusez depuis huit jours. Un autre que moi se fâcherait, peut-être, de voir que votre plaisanterie pousse jusqu’à la magistrature. Mais j’aime les lettres, et je ne saurais vous en vouloir d’essayer sur moi aussi votre spirituellefarce, puisque cela me vaut le plaisir de faire votre connaissance.

— Eh ! monsieur, dit Oscar impatienté de ces politesses, il s’agit bien de plaisanterie ! Je vous jure que je suis Oscar Lapissotte, et que j’ai commis le crime, et je "vais vous le prouver.

— Eh bien ! monsieur, reprit le magistrat, vous

LE CIIEF-d’œUVHE DU CRIME

allez voir comme je suis de bonne composition. Pour la curiosité du fait, je veux bien me prêter à ce jeu. Je vous écoute; je vous avouerai même que je me fais d’avance une fête de voir comment un esprit aussi subtil que le vôtre pourra s’y prendre pour me prouver l’absurde.

— L’absurde ! Mais ce que j’ai raconté est la vérité absolue. Le cocher n’était pas coupable. C’est moi qui ai disposé...

— Je crois vous avoir dit, cher monsieur, que j’ai lu votre nouvelle. S’il vous plaît de me la raconter vous-même, j’en aurai une joie infinie. Mais cela ne me prouvera rien du tout, sinon ce qui m’est prouvé déjà, à savoir que vous avez une imagination singulièrement riche et étrange.

— Je n’ai eu d’imagination que pour commettre mon crime.

— Pas pour commettre; pour l’écrire, cher monsieur, pour l’écrire. Et tenez, laissez-moi vous dire toute ma pensée là-dessus : Vous avez eu un peu trop d’imagination, vous avez passé les bornes permises à la fantaisie de l’écrivain, vous avez inventé certaines circonstances qui pèchent contre le vraisemblable.

— Mais puisque je vous dis...

— Permettez ! permettez ! Vous souffrirez bien que je me reconnaisse quelque compétence en matière de crime. Eh bien ! je vous assure, la main sur la conscience, que votre crime n’est pas combiné naturellement. La rencontre avec la bonne à la Pitié est trop une chose de hasard. Le chloral (passez-moi le jeu

de mot) est dur à digérer. Et bien d’autres détails de même. En tant qu’œuvre d’art, votre nouvelle est charmante, originale, bien machinée, ce que vous appelez empoignante; et j’admets que vous avez eu parfaitement raison, vous écrivain, de travestir ainsi la réalité. Mais votre fameux crime en lui-même est impossible. Mon cher monsieur Desroses, je suis désolé de vous faire de la peine ; mais si je vous admire comme homme de lettres, je ne saurais vraiment vous prendre au sérieux comme criminel.

— C’est ce que tu vas voir ! hurla Oscar Lapissotte. en bondissant sur le magistrat.

Il avait l’écume aux lèvres, le sang aux yeux, tout le corps soulevé par un accès de colère. Il aurait étranglé le juge, si l’on n’était venu au cris.

On maîtrisa ce furieux, on le lia, et il fut immédiatement enfermé.

Cinq jours plus tard, on le conduisait à Charenton comme fou.

— Voilà pourtant où mène la littérature ! disait, le lendemain, je ne sais quel chroniqueur. Anatole Desroses'a fait une fois, par hasard, une belle chose. Il en a été tellement troublé, qu’il a fini par croire à la réalité de son rêve. C’est la vieille fable de Pygmalion devenant amoureux de sa statue. Ce pauvre Murger me disait un jour... etc... etc...

LE CIIEF-d’OEUVRE DU CRIME

Et ce qu’il y a de plus épouvantable, c’est qu’Oscar Lapissotte n’était pas fou. Il avait bien toute sa raison, et n’en était que plus torturé.

— Ainsi, pensait-il, j’ai tous les malheurs. On ne veut croire ni à mon nom, ni à mon crime. Quand je serai mort, je passerai simplement pour Anatole Desroses, un écrivassier qui a eu la veine d’imaginer un seul beau conte; et on prendra pour un personnage de roman cet Oscar Lapissotte, cet être que je suis, l’homme de sang-froid, de décision, d’action, le héros de la férocité, la négation vivante du remords. Oh ! qu’on me guillotine, mais qu’on sache la vérité! Ne fut-ce qu’une minute, avant de fourrer mon cou dans la lunette; ne fut-ce qu’une seconde, pendant que le couperet tombera ; ne fut-ce que le temps d’un éclair, je veux avoir la certitude de ma gloire et la vision de mon immortalité !

On traitait cette exaltation parles douches.

Enfin, à force de vivre dans son idée fixe, et dans la compagnie des fous, il devint fou lui-mème.

C’est justement alors qu’on le renvoya en le déclarant guéri.

Oscar Lapissotte avait fini par croire qu’il était bien Anatole Desroses et qu’il n’avait jamais assassiné.

Il est mort avec la conviction d’avoir rêvé son œuvre et de ne pas l’avoir faite.

LE CHASSEPOT DU PETIT JESUS

A Germain Nouveau

Si l’on savait les dangers de la guerre!.

(Hkrvk.)

C’est un drôle de conte de Noël, allez!

Le vieux père Rolland, un marin qui commandait la division, et qui n’avait pas froid aux yeux, nous avait envoyés en reconnaissance le long du Doubs, jusqu’à Plommecy, à douze lieues de Besançon. On avait marché tout le jour, tantôt sur le chemin de halage, où la neige avait un pied de haut, tantôt par des sentiers de traverse, qu’un troupeau de bœufs avait changés en fondrières de boue. Grâce aux détours du fleuve, et malgré les raccourcis, nous avions fait plus de dix lieues depuis quatre heures du matin, quand nous arrivâmes à Plommecy à la nuit tombante. Mornes, harassés, muets, nous traînions la jambe, avec ce balancement lourd et régulier des soldats las, qui de temps en temps donnent un coup d’épaule pour remonter le sac. Seul, un vieux contrebandier, que nous appelions le sapeur à cause de sa grande barbe, avait conservé de l’allure et de l’en-

train. Il allait du même pas allègre, solide; et, à travers ses moustaches pleines de glaçons, il chantonnait son interminable refrain :

• Mon habit a deux boutons,

Marchons légère, légère,

Mon habit a trois boutons,

Marchons légèrement.

On reprit un peu de vigueur en approchant de Plommecy. Là-bas, au bord de l’eau, sur le ciel d’un gris terne, les toits, couverts de neige, faisaient de grandes taches blanches.

— Allons! allons! dit le sapeur, du cœur aux semelles, les enfants! Et il chantait :

Y aura la goutte à boire là-haut,

Y aura la goutte à boire.

On redoubla le pas pour arriver.

Les Prussiens, on n’y pensait guère. Depuis le matin qu’on trimait pour les signaler, on ne les avait pas rencontrés une seule fois.

— Des farceurs! disait un loustic, ils ne se laissent pas voir, et il faut les reconnaître.

On y songea cependant aux abords du village. Aucun mouvement! Pas de lumière! Un silence de mort! Est-ce que les paratonnerres seraient embusqués là dedans ? Chacun lit passer son chassepot du cran de sûreté au cran de départ, et mit le doigt sur la gâchette. Les jarrets fatigués redevinrent élasti-

LE CLIASSEPOT DU PETIT JÉSUS

ques; les reins raidis s’assouplirent pour prendre la position de marche aux aguets, et on entra entre les premières maisons, prêts à se reposer d’un jour de marche par une nuit de combat.

— Ah çà! c’est un cimetière, ici, dit quelqu’un. Si on frappait à cette porte ! Les gens nous diront ce qu’il y a, nous trouverons au moins à qui parler, quand ce ne serait qu’à coups de fusil.

On frappa. Personne ne répondit.

On frappa aune autre porte. Personne encore.

A la troisième, le lieutenant donna un grand coup de pied dans le panneau de bois, et, la porte s’étant ouverte sous le choc, il pénétra dans la maison, le revolver au poing. Dix hommes le suivaient. Nous restions cinq dans la rue pour veiller au grain.

Trois minutes après, nos hommes revenaient, la mine inquiète. La maison était vide. Une autre, une autre encore, furent ouvertes. Toujours la même chose : le village était abandonné.

— Diable! diable! fit le lieutenant. Les Prussiens sont venus par ici, pendant que nous regardions l’eau couler dans le Doubs. Les paysans auront filé sur Baume. Il faudra faire bonne garde cette nuit.

Il plaça donc une sentinelle à chaque bout de la rue, une autre sur le pont qui menait à la plaine, et conduisit le reste de ses hommes vers la ferme qui paraissait la plus importante, afin qu’on y fît la soupe et qu’on s’arrangeât pour y dormir.

Mais à peine eut-il poussé la grand’porte de la cour, que tous nos soupçons furent confirmés. C’est

là que les Prussiens s’étaient logés; on le voyait au bac renversé, au foin jeté prodiguement du grenier et laissé dans le coulin, à la porte de la cave défoncée, et aux bouteilles vides éparses dans la paille du cantonnement. Un poste de uhlans avait dît passer la nuit dans la cour, les officiers occupant la maison.

En trois bonds nous fûmes dans l’intérieur. Plus de doute. Une table couverte d’assiettes sales, de verres à demi vidés, de flacons cassés au col, les restes d’une orgie de goinfres. Dans la cheminée, des bûches empilées de champ et en tas, brûlant encore. Le lit était défait, comme éventré. Des bottes boueuses avaient maculé les draps de belle toile blanche.

Comme le lieutenant délibérait s’il n’y avait pas moyen de poursuivre ces gueux, le sapeur, qui était allé fureter dans les étables avec l’espoir de dénicher quelques œufs, nous appela du fond de la cour. On courut à sa voix.

Le sapeur était en train de consoler un petit garçon de douze à treize ans, qui pleurait à fendre l’àme. Il l’embrassait, étouffant dans sa grosse barbe les sanglots de l’enfant, et lui disait :

— Je le promets que nous les attraperons. Ne pleure pas. Je t’en donnerai un à tuer.

Nous n’y comprenions rien. Mais le lieutenant ayant allumé une lanterne qui éclaira soudain l’étable, nous comprîmes tout. Dans un coin, près de la crèche, deux corps gisaient, un homme et une femme. Derrière eux, sur le mur, s’étalaient deux larges

LE CHASSEPOT DU PETIT JÉSUS

étoiles de cervelle et de sang. Les deux cadavres se tenaient par la main.

— Papa ! maman ! criait le petit sans écouter les consolations du sapeur.

Il se calma pourtant à notre vue, et put enfin nous raconter son malheur. Les paysans avaient quitté le village depuis trois jours à la nouvelle des uhlans qui s’approchaient ; son père et sa mère seuls avaient voulu rester; les Prussiens étaient venus, avaient tout mis au pillage; mais au moment de les voir partir, le père n’avait pu s’empêcher d’insulter l'officier qui les commandait; l’officier avait souffleté le père; le père s’était jeté sur lui pour l’étrangler; et alors l’of" ficier avait fait conduire le père et la mère dans cette étable, et leur avait brûlé la cervelle avec son revolver.

— Oh ! disait l’enfant, je le reconnaîtrai bien, le brigand, et je le tuerai aussi.

Puis, se tournant vers le lieutenant, il lui demanda soudain :

— Voulez-vous m’engager dans vos francs-tireurs ?

Le lieutenant comprit qu’il ne pouvait désoler le

pauvre petit, et qu’il serait toujours temps de lui faire comprendre plus tard l’impossibilité de sa demande.

— Oui, répondit-il.

— Alors, donnez-moi un fusil, et je vais aller tuer des Prussiens.

— Je n’ai pas de fusil, mon petit ami, reprit le lieutenant. Viens avec nous à Besançon. Nous verrons, quand nous serons là.

Un peu consolé par cette promesse, l’enfant se laissa emmener dans la grand’chambre pendant que nous enterrions tant bien que mal ses parents.

Le lendemain, il revenait avec nous; et, comme au bout de cinq ou six lieues il n’en pouvait plus de lassitude, le sapeur le mit à califourchon sur son sac et le porta jusqu’à la fin de l’étape, en marchant toujours de son pas allègre et solide, et en chantonnant son interminable refrain :

Mon habit a cent boutons,

Marchons légère, légère,

Mon habit a cent-un boutons,

Marchons légèrement.

Le lendemain et le surlendemain, l’enfant vécut avec nous, et personne n’eut le courage de lui dire qu’on n’engageait pas des francs-tireurs de treize ans. Chaque jour plus ardemment il demandait un fusil, et s’irritait de ne pas être habillé et armé en soldat.

— Si vous partiez demain, disait-il, je ne serais pas prêt, et vous ne voudriez pas m’emmener.

LE CIIASSErOT DU PETIT JÉSUS

Ce soir-là, c’était Noël. On s’arrangea pour faire un petit réveillon chez le brave homme qui nous logeait à dix aux Chaprais, faubourg de Besançon. Le petit devait en être. Cela l’égayerait. On le mit donc coucher sur les sept heures, et on lui promit de venir le réveiller à minuit.

A onze heures et demie, j’étais là, un peu en avance. Je montai à la chambre où dormait l’orphelin, pour laisser la salle d’en bas à la mère Gaudot qui préparait le réveillon. L’enfant dormait et ma lumière ne le réveilla pas. Il faisait froid dans cette pièce, et machinalement je regardai la cheminée.

O force des habitudes douces ! L’enfant, oubliant sa douleur, avait mis dans l’âtre ses souliers, comme au bon temps où le petit Jésus lui apportait son Noël. L’innocent ne savait pas que, sa mère étant morte, petit Jésus aussi était mort; et confiant, il attendait dans un tranquille sommeil le présent du bon Dieu. Quelle désillusion, au réveil ! Comme cela lui semblerait triste, de se voir abandonné du ciel ! Ses parents tués, lui seul au monde, voilà donc que le petit Jésus aussi l’oubliait! Comme il allait se sentir doublement orphelin !

Tout àcoupuneidéeme prit. Dégringolantl’escalier :

— Mère Gaudot, m’écriai-je, le petit dort là-haut. Faites en sorte qu’on ne le réveille pas avant mon retour. Dites à mes amis que c’est dans son intérêt. Attendez-moi pour commencer le réveillon.

Et je filai vers l’arsenal, où je connaissais un maître armurier.

A minuit quelques minutes, j’étais là. Tout le monde m’attendait.

— Ah çà, qu'est-ce que cela signifie? dit le sapeur.

— Laisse, laisse, répondis-je en dissimulant quelque chose sous ma capote. L’enfant n’est pas réveillé au moins ?

— Mais non, parbleu !

Je montai alors à pas de loup, sans vouloir dire ce que j’allais faire.

— Là, maintenant, fis-je en redescendant, appelezle si vous voulez, mais d’ici.

On cria, on cogna au plafond,, et presque aussitôt on vit arriver l’enfant radieux, en chemise, avec un képi, une cartouchière au flanc, et brandissant un petit chassepot de cavalerie.

— Vive Noël ! criait-il ; voyez le beau chassepot du petit Jésus !

Le lendemain nous partions en expédition. Quatre jours après nous trouvions les Prussiens, près de Belfort, et une escarmouche s’engageait.

C’était sous bois, le matin. La brume accrochée aux broussailles se déchirait à l’éclair des coups de

LE 'CHASSEPOT DU PETIT JÉSUS

fusil. On se voyait à peine. Tout à coup l’enfant poussa un grand cri.

— Il est là! il est là! je le vois! là, derrière ce gros chêne.

Il montrait un arbre isolé dans une clairière, et derrière lequel, en effet, semblait se mouvoir un cavalier. Il avait reconnu l’officier de uhlans. Il voulut s’élancer de ce côté. Le bond qu’il fit le démasqua, et il tomba avec une balle dans la poitrine. L’officier avait tiré un coup de revolver.

— Sale lâche ! cria le sapeur. .

Et, de sa main assurée il épaula lentement.

Paf! le cheval de l’officier avait la jambe de devant cassée, et s’abattait, prenant son maître sous lui.

— En avant !' vengeons le petit ! dit le sapeur.

Au pas de course, on franchit la clairière. Les Prussiens, voyant leur chef à terre, filaient devant nous. Le sapeur arriva le premier sur l’officier, et reçut une balle dans son képi, qui s’envola comme un oiseau.

— Tire toujours, mon bonhomme ! lui dit-il, en lui saisissant le poing dans sa main d’acier.

Les quatre derniers coups du revolver partirent en l’air , et le sapeur, retirant son prisonnier engagé sous le cheval, lui mit un genou sur la poitrine.

— Apportez le petit, cria-t-il.

Le petit râlait en ce moment.

— On ne peut pas, répondit-on, il va mourir.

Sacrebleu ! dit le vieux contrebandier, il ne faut

pourtant pas qu’il s’en aille sans être content.

.Et prenant l’officier à bras-le-corps, lui tenant les mains derrière le dos, il le porta auprès de l’enfant.

L’enfant eut un sourire de joie, et la vie lui revint.

— Lâche ! lâche 1 murmurait-il.

On l’avait assis contre un arbre, et le sapeur tenait devant lui l’officier à genoux.

— Tue-le, mon petit; tue-le, va t tu sais bien que je te l’ai promis.

L’enfant tourmentait d’une main convulsive son chassepot gisant à terre entre ses jambes. Tout d’un coup, par un brusque mouvement, réunissant tout ce qui lui restait de vigueur pour ce dernier effort, il appuya la crosse de l'arme sur sa poitrine blessée, dirigea le canon vers la figure de l’Allemand, et lâcha le coup en fermant les yeux.

L’officier avait la tête fracassée, et l’enfant était mort

— Pauvre petit ! dit le sapeur en mangeant une grosse larme, il a tout de même eu de belles étrennes.

BONJOUR, MONSIEUR

A André GUI

La modernité, de l’elixir de fièvre!

(Adrien Juvign'Y).

Ferdinand Octave Bruat se réveilla un matin avec une idée qui lui sembla bonne.

Ferdinand Octave Bruat était ce qu’on appelle vulgairement un homme de lettres. Il avait fait des vers que personne n’avait voulu éditer, des romans que tous les journaux avaient rendus sans les lire, des pièces de théâtre que le directeur des Funambules lui-même avait refusées.

Pourtant il avait, à défaut de talent, une théorie, un idéal. Il se croyait appelé au rôle de chef d’école, et il pensait fermement avoir inventé le genre moderne. 11 entendait par là l’expression de tout ce qui constitue la vie de nos jours, si tourmentée, si bizarre, si pratique par certains côtés, si folle par d’autres. Il soutenait qu’il est temps de rompre en visière avec lesimitations,tantclassiques que romantiques, et qu’il fallait fouiller la société contemporaine pour en extraire des idées, des sensations, des images, des formes, une langue, absolument neuves et originales. Il disait que chaque époque ayant eu son expression propre, la nôtre devait à son tour avoir la sienne.

LES MOUTS BIZARUES

Il n’avait pas tort.

Malheureusement il n’était pas de taille à porter au combat ce drapeau qu’il arborait, et toute sa vaillance se bornait à discuter beaucoup, à pérorer dans les cafés. Il renversait plus de mazagrans que de préjugés, et il faisait plus de dettes que de chefs-d’œuvre.

Or, un matin, il trouva au saut du lit Je chef-d’œuvre qu’il cherchait depuis si longtemps. Quand je dis qu’il trouva, je me trompe; je veux dire qu'il crut trouver.

Il avait accouché d’un titre.

Qu’en ferait-il ? Il n’en savait rien encore. Mais le titre lui parut éloquent, sonore, facile à retenir, riche en variations, plein de modernité , et résumant tout le siècle d’une façon à la fois simple et complexe.

Ce titre, c’était une formule d’autant plus étonnante qu’elle était plus banale, c’était une phrase de deux mots qui se dit des milliers de fois chaque malin, une phrase sans recherche, sans prétention, sans pédantisme, ni classique, ni romantique. C’était tout bonnement : Bonjour, Monsieur !

Sous ce titre, il fit d’abord un sonnet.

Le sonnet fut lu aux amis, naturellement accompagné de préliminaires, commentaires, tant philologiques que philosophiques, destinés à en faire bien goûter le suc, à en faire comprendre toute la portée.

Il n’y eut qu’une voix pour dire que c’était admirable.

— Il faut le publier au plus vite, crièrent les plus enthousiastes. Cela va donner la note de 'la poésie nouvelle.

BONJOUR, MONSIEUR

Un grincheux qui n’osait pas dire franchement son avis, mais qui était agacé par ce succès, tourna sa critique dans un compliment.

— Moi, dit-il, je crois que le sujet demandait plus de développements. Certes le sonnet est beau. Mais ne vous semble-t-il pas qu’il ne suffit point à une idée de cette importance? Songez donc ! Une chose si profonde, si variée, si compliquée, cela ne peut pas tenir dans quatorze vers. La pensée trop puissante fait craquer la forme. A la place de Bruat, je ferais de mon sonnet un drame.

Tout le cénacle opina du bonnet, enchanté au fond de voir le fameux sonnet reçu ainsi à correction.

Bruat ne comprit pas l’ironie du grincheux.

— Tu as raison, s’écria-t-il en se rengorgeant. J’avais rapetissé mon idée dans ce moule étroit. Merci de ta critique, qui prouve combien tu m’estimes. En effet, mon idéal vaut mieux que quatorze vers. J’en ferai un drame en cinq actes et neuf tableaux.

Et, malgré les protestations hypocrites de ses amis, il déchira en miettes le sonnet chef-d’œuvre.

Il vécut pendant cinq ans sur le souvenir de ce sonnet. Il promettait toujours le drame étonnant intitulé Bonjour , Monsieur ! Il était devenu presque célèbre avec cette pièce en portefeuille. On savait qu’il n’y avait plus que quelques scènes à faire ; on se disait que la besogne avançait; des naïfs et des convaincus, qui n’avaient jamais vu l’auteur, se portaient garants de son génie, et colportaient sa renommée. A les en croire, c’était un grand avenir, une merveil-

leuse espérance; on devait s’attendre à un coup de tonnerre. Sans doute il y mettait le temps ; mais l’aloës ne met-il pas cent ans à fleurir?

Enfin le drame fut achevé. Ce fut un grand événement dans les petits journaux. Quel théâtre allait servir de champ de bataille à la nouvelle école? Sans doute les directeurs se disputeraient l’honneur de présenter au public l’œuvre capitale du dix-neuvième siècle? Y aurait-il des artistes capables de l’interpréter?

Avant tout, Bruat réunit sa petite cour, et voulut lui donner la primeur de sa victoire.

Il n’eut pas le même succès que la première fois. Peut-être les esprits s’étaient-ils fait d’avance une trop haute idée du drame? Peut-être Bruat n’avait-il pas été aussi étonnant qu’on l’espérait? Peut-être se mêla-l-il un peu d’envie au jugement des auditeurs? Peut-être aussi ces auditeurs étaient-ils moins jeunes et partant moins enthousiastes? Bref, ce fut un four de lecture.

Seul, le grincheux protesta contre la froideur générale, et fit parade d’une admiration sans bornes.

— A la bonne heure, disait-il, voilà qui répond à l’idéal cherché. Il y a du mouvement, de la vie, du fouillé, du chien, du coudoyé. Enfoncé, le sonnet! Mon vieux, tu as trouvé le drame nouveau, le drame de l’avenir, le drame moderne!

Mais Bruat était consterné.

Au fond, il se méfiait du grincheux, qui lui avait conseillé de substituer un drame au sonnet. Il lui

BONJOUR, MONSIEUR

gardait rancune de ce que le drame ne faisait aucun effet quand le sonnet en avait fait un si grand.

— Voyons, dit-il aux autres, qu’est-ce que vous me reprochez?

— Mais rien, rien du tout, répondit le chœur des amis.

— Cependant, mon drame ne vous semble pas bon, je le vois bien.

— Veux-tu que je te dise la vérité ? interrompit quelqu’un que l’insuccès de Bruat rendait brave.

— Dis la, mon ami, tu sais que j’ai pour principe de chercher la vérité en tout.

— Eh bien! je pense que la vie moderne est trop touffue pour la mettre en drame. Il y a des causalités, des phénomènes de milieu, des complications de sentiment, des descriptions matérielles et spirituelles, des sondages physiologiques et psychologiques qui ne s’accomodent pas de la scène. Tu l’es débattu contre cette difficulté. Tantôt tu l’as tournée, ce qui produit des lacunes ; tantôt tu t’es rué sur elle, ce qui engendre des violences. Malgré tout ton talent, tu n’as pu venir à. bout du monstre. Ton intrigue est obscure, tes personnages mal expliqués, ta conclusion peu naturelle. Et cependant, que d’observations! quels éclairs d’analyse! quelle force de pénétration! quelle langue! Ah ! pour t’en être tiré ainsi, en dépit des obstacles, il faut que lu sois un rude lapin ! Mais que veux-tu faire? A l’impossible nul n’est tenu. A ta place, je refondrais tout cela, j’allongerais, j’éclaircirais, je développerais, je prendrais toutes mes aises,

j’agrandirais mon cadre à la taille de mon idée. Je ferais de mon drame un roman.

— Il a raison, reprit le chœur, il a raison. Voilà le joint. Il faut faire un roman de Bonjour , Monsieur!

L’opinion était unanime. Bruat était trop sincère pour ne pas s’y ranger. Héroïque, il jeta son drame au feu, et se mit à faire le roman.

Il passa dix ans à le travailler. Ce fut pour lui le moment de l’apothéose. Il eut plus de prophètes qu’un bon Dieu. Les uns l’exaltaient par réelle admiration. D’autres, plus malins, pensant qu’il ne ferait jamais rien de sa vie, colportaient son éloge parce qu’il ne leur semblait pas dangereux. Les critiques se servaient de son nom pour écraser les auteurs qui produisaient. Les journalistes à bout de copie trouvaient des lignes de remplissage dans l’annonce de son roman, dans les anecdotes sur son travail, dans les mille et une transformations de son œuvre. Les ignorants, les imbéciles, les répéteurs de banalités, parlaient de lui parce qu’on en parlait, sans savoir au juste pourquoi. Il devint aussi connu que l’obélisque.

Toutefois on finit par se lasser d’attendre. Des générations passèrent, et l’écho de sa gloire alla s’affaiblissant de l’une à l’autre. A soixante ans, il était presque oublié. On ne citait plus son nom que de loin en loin, et encore, comme le nom d’un excentrique, presque d’un toqué. On se rappelait vaguement qu’il travaillait à un grand roman, mais on doutait qu’il le terminât un jour, ou plutôt on était

BONJOUR, MONSIEUR

sûr qu’il n’en viendrait jamais à bout. Même on ne parlait plus qu’avec un sourire de cette gigantesque besogne, de ces vingt volumes qui voulaient résumer tout notre monde, de cette création qui devait être la Babel et le pandémonium de la vie moderne.

On aurait ri bien plus encore si on avait su à quoi Bruat occupait sa vieillesse.

Le malheureux l’avait fini, ce formidable roman. Il avait écrit la matière de vingt-sept volumes sous son titre mirobolant : Bonjour , Monsieur ! Mais à la fin de son labeur, effrayé d’en avoir dit si long, il n’avait pas osé affronter l’épreuve de la lecture. Alors, il s’était mis à abréger, à couper, à condenser. A force de condenser, il en était venu à réduire cette bibliothèque peu à peu, d’abord en dix volumes, puis en cinq, puis en deux, puis en un. En fin de compte, il avait tout ramassé dans une nouvelle de cent pages.

Ferdinand Octave Bruat était alors âgé de quatre vingts ans. Il n’avait plus qu’un ami, confident de son ambition toujours aussi vivace.

— Publie donc ta nouvelle, disait l’ami. Je te jure qu’elle fera un trou dans le monde. C’est le parangon de la modernité.

— Non, non, répondait Bruat, je ne suis pas encore arrivé au point de condensation que je désire. Yois-tu, je connais mon métier, je connais le public. Pour faire œuvre qui dure, pour empoigner, pour laisser une note à la postérité, il faut faire intense. Faire intense, tout est là. Cent pages, c’est trop délayé. Dans mon inspiration juvénile, j’avais trouvé la vraie forme

de tua pensée, une forme brève, précise, ciselée, étroite, enserrant l’idéal comme un corset et comme une cuirasse, je veux dire le sonnet. Ah ! si je me rappelais mon merveilleux sonnet d’autrefois! Mais il était encore trop lâché. Aujourd’hui je ferai mieux. Mon expérience entière entrera là dedans. Que je puisse vivre encore une dizaine d’années, et les hommes verront ce que peuvent exprimer quatorze vers, et la postérité pourra connaître notre vie moderne si vaste dans ce poème si petit, comme on respire une essence subtile enfermée dans le diamant d’une bague !

Il vécut les dix années demandées, et la nouvelle fut abolie comme le roman, comme le drame; et lente* ment, vers par vers, mot par mot, lettre par lettre, fut écrit le sonnet colossal qui devait tout contenir.

A quatre-vingt-douze ans, Ferdinand Octave Bruat se coucha pour mourir. L’ami fidèle était à son chevet, pleurant, sanglotant, désespéré de voir s’éteindre une si haute intelligence.

— Ne pleure pas, mon ami, dit Bruat, ne pleure pas ! je meurs, mais mon idée ne mourra pas avec moi. J’ai déchiré mon sonnet premier, j’ai brûlé mon drame, j’ai brûlé un à un les vingt sept volumes de mon roman, puis les dix, puis les cinq, puis les deux, puis le seul et unique, puis la nouvelle. Mais enfin j’ai fait mon chef-d’œuvre.

— Le sonnet ! le sonnet suprême ! Dieu soit loué ! cria l’ami. Donne, donne I Tu ne me l’as pas lu, mais je sais que c’est l’œuvre par excellence. Donne, je le

BONJOUR, MONSIEUR

publierai, je me ruinerai s’il le faut pour qu’il paraisse gravé sur de l’or en lettres de diamants. Il le mérite, il éblouira le monde. Donne !

— Le sonnet! quel sonnet? balbutiait Bruat en râlant.

— Mais ton grand sonnet ! soupira l’ami qui voyait arriver le délire de l’agonie.

— Ab ! oui, oui, le sonnet, le grand sonnet ! Trop grand, mon ami, trop long ! Il faut faire intense.

— Quoi ! aurais-tu brûlé aussi ton dernier sonnet ?

— J’ai trouvé mieux. J’ai trouvé tout. La vie moderne, la modernité, je la tiens, je l’ai, je l’exprime. Elle n’est ni dans un sonnet, ni dans un quatrain, ni même dans un vers. Elle est...

La voix s'affaiblissait, devenait rauque, sifflante, perdue.

L’ami, les yeux hagards, la bouche béante, se pencha sur le lit pour boire la dernière parole, la parole qui déchirerait les voiles, la parole qui donnerait la clef du mystère, le Sésame ouvre-toi de l’art à venir.

— Parle, parle, disait-il.

— Tout dans un mot, tout dans un mot, murmurait Bruat.

Et le vieillard se redressa dans un soubresaut d’agonie. Son regard était extatique. On sentait que sur le seuil de la mort il voyait l’idéal rêvé. Il fit un effort terrible pour l’exprimer, et le mot extraordinaire sortit de ses lèvres avec son dernier souffle.

Il expira en disant : Bonjour , Monsieur !

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LA MACHINE A METAPHYSIQUE

A Paul Bourget

*• je-

Fiat lux!

(Un inconnu.)

Pourquoi dit-on que je suis fou?

Parce que je 11e vis pas absolument comme tout le monde, parce que je ne joue pas mon rôle de mouton de Panurge, parce que je reste enfermé des semaines, des mois entiers, est-ce une raison pour m’appeler fou? Sait-on pourquoi je vis ainsi? quelqu’un s’est-il demandé ce que je faisais dans ma solitude? Et si quelqu’un a voulu le savoir, et si je 11’ai point voulu le dire, est-ce une raison pour m’appeler fou?

Je crois au contraire être un sage, grâce à la vie que j’ai toujours menée, grâce surtout à l’idée que j’ai conçue dans cette vie. Certes, quand cette idée commença de naître en moi, je n’étais point fou.

J’avais beaucoup lu, beaucoup étudié. Les philosophes m’attiraient particulièrement. Mais je n’aime pas les philosophes de nos jours ; car ils 11e sauraient

être vraiment philosophes. Pour concevoir un système, il faut la vie contemplative, solitaire, absorbée. Or, comment voulez-vous trouver ces conditions d’étude dans notre monde remuant, où l’on respire par tous les pores la distraction? Je me plaisais donc au commerce des philosophes anciens. Par un raffinement d’étude, je recherchais ceux dont les œuvres mutilées ne nous sont arrivées que par fragments, ou à travers des traductions, Leucippe, Démocrite, Empédocle, Héraclite, Parménide. J’éprouvais une joie singulière à reconstruire ces vieux systèmes à l’aide des débris qui en restent, comme Cuvier a reconstruit avec quelques os les espèces antédiluviennes. Les hommes qui s’occupent de ces choses pourront seuls comprendre le bonheur que j’eus à retrouver ainsi la théorie des Homéoméries d’Anaxagore et quelques autres. A côté de ces fragments, je chérissais aussi les systèmes complets, mais si obscurs, des mystiques et des théologiens, subtiles profondeurs où plonge avec délices un esprit rompu aux exercices métaphysiques. Les Alexandrins, Plolin, Porphyre et Jamblique, m’ont ravi ; et j’ai goûté des voluptés ineffables avec saint Anselme et saint Thomas d’Aquin.

Si je parle de toutes ces lectures, dont la moindre suffit à prouver un savant, ce n’est pas pour en tirer vanité; c’est d’abord pour montrer que j’étais simplement un travailleur et non un fou ; et c’est surtout pour expliquer comment naquit en moi l’idée dont je parlais tout à l’heure. Voici 1

Dans toutes ces lectures je remarquai une chose,

LA MACHINE A MÉTAPHYSIQUE

qui est le point de départ de mon système : à savoir qu’au milieu des hypothèses cosmogoniques et théologiques, l’esprit humain se meut moins par raisonnement que par intuition. Il ne s’agit point ici de syllogismes, puisqu’on ne va pas du connu contenants, l’inconnu contenu. Il s’agit de poser V inconnu contenant , c’est-à-dire, en d’autres termes, de voir l’absolu. Prouver ne signifie rien ; il faut voir. On voit ou on ne voit pas. Je l’expérimentais à chaque instant sur moi-même. Telle affirmation, où jusqu’alors je n’avais pu saisir aucun sens, s’illuminait tout à coup pour moi après une longue méditation. L’absurde devenait une vérité évidente. J’éprouvais ce que devrait ressentir un aveugle, à qui l’on aurait longuement expliqué lés couleurs sans pouvoir lui rien faire entendre, et dont les yeux s’ouvriraient soudainement.

Si je comprenais par ce procédé les vérités métaphysiques, c’est donc qu’elles avaient aussi été découvertes par ce procédé : tel fut mon premier pas. J’en inférai que l’absolu était pour nous non une conclusion, mais une apparition. Un fait, au premier abord bizarre et déraisonnable, me donna raison : je veux parler du sens extra humain que prennent parfois les mots. Un mot, un assemblage de mots, une phrase, est là, devant moi ; cela fait une absurdité; on dirait des hiéroglyphes; je répète le mot, la phrase, sans plus y attacher aucun sens ; je cloue en quelque sorte mon esprit à la forme matérielle du mot, à l’image des signes alphabétiques, au son des syllabes; une semaine, un mois, plusieurs mois de suite, il m’arriva

de me faire ainsi volontairement hanter par une absurdité incompréhensible; un beau jour, le sens humain de cette absurdité s’oblitérait, la forme et le son du mot se faisaient symboles, et je comprenais l’incompréhensible.

J’avais trouvé la clef de la métaphysique.

Je ne raconterai pas comment peu à peu l’idée se précisa, au point de se condenser en théorie. Outre que cela serait trop long, il y a dans les lentes et ténébreuses transformations d’une idée tout un labyrinthe de réflexions dont on perd le fil quand on en est sorti. Après avoir montré comment je fus conduit à la porte de ce labyrinthe, je dirai seulement ce que j’ai trouvé ci la sortie: mon système de la Métaphysique sensible.

Jusqu’ici, dans l’homme, on n’a considéré que trois choses : les sens, la Conscience et la raison. Pour rendre plus claire la suite de mon discours, j’appellerai les sens proprement dits sens externes, en tant qu’ils s’appliquent aux objets extérieurs, et je réunirai la conscience et la raison sous le nom de sens internes, en tant qu’ils s’appliquent l’un et l’autre au moi et à ses modifications.

L’erreur métaphysique qui pèse encore sur nous devient ainsi palpable : les matérialistes appliquent les sens externes, et les spiritualistes les sens internes, à l’absolu. Or, l’absolu n’est ni dans les objets extérieurs ni dans le moi. De là l’impuissance des recherches humaines sur l’absolu, impuissance qui a été constatée de tout temps. Les sceptiques ont tranché

LA MACIllNli A MÉTATIlYSIQUlî

la question en niant la métaphysique. Les chercheurs sincères ont essayé de sortir de l’erreur, les mystiques par l’extase, et les théologiens par la foi. Mystiques et théologiens étaient dans le vrai en cherchant un moyen nouveau ; mais les uns et les autres retombaient dans l’erreur en soumettant l’extase et la foi aux procédés de la raison.

Un seul homme, avant moi, a soupçonné le procédé infaillible qui mène à l’Absolu. C’est le théologien Thomassin, qui a écrit ces mots :

Mens , sola sibi reddita, naturœ suce ingenium et prœstantiam totam obtinens, naturaliter ominatur SEN- TIT que summum aliquid et INEXCOGITABILE principium.

L'âme , rendue à elle-même , seule, en possession de tout son être et de toute sa puissance, perçoit naturellement et SENT ce quelque chose, ce principe souverain INACCESSIBLE A LA RAISON.

Les mots sont précis, et je crois que l’intelligence la plus vulgaire les peut comprendre. Celte phrase rendra tout à fait simple ce qui me reste à dire pour compléter ma théorie, qui peut maintenant s’exposer dans une seule affirmation :

A côté des sens externes et des sens internes , il y a un . autre sens , à la fois interne et externe, saisissant son objet comme les sens externes, immatériel comme les sens internes, n'ayant absolument rien de commun avec les uns et les autres, et qui est le SENS DE L’ABSOLU.

Mais que dis-je? qu’ai-je écrit là? En vérité, la peur me prend. J’ai tenu mon esprit aussi calme que j’ai

pu, pour expliquer simplement ma découverte. Maintenant que cela est fait, je suis terrifié. Ai-je bien lu ce que je viens d’énoncer? C’est comme si j’écrivais que l’homme a un troisième œil! C’est pis encore! j’ai écrit que l’homme avait un nouveau sens. Monstruosité ! Il me semble que j’entends rire autour de moi. On dit fou, fou, fou ! Je suis bien lucide, cependant. Mon cerveau est sain, j’en suis sûr. Non, je ne suis pas fou, ce n’est pas vrai. Je vois. Je vois, vous dis-je. Mais ils ne voudront pas croire que je vois, puisqu’ils sont aveugles. Malheur! malheur! qui donc m’écoutera sans rire? Comment montrer cela ? Cela est néant pour eux. Les yeux ne le voient point. Les oreilles ne l’entendent point. Les mains ne le touchent point. La conscience n’en parle point. Horreur! la raison elle-même ne le peut point comprendre. Ah! tu vois bien, tu avoues que tu es sorti de la raison, tu es fou ! Non, non, mille fois non. Qui donc m’appelle fou? Vous mentez! tout le monde rit, n’est-ce pas? Eh bien! si je suis fou, je le serai jusqu’au bout ; j’en mourrai s’il le faut ; mais, ce que je vois, vous le verrez aussi. Mon sens de l’absolu est là, il vit, il est. Ce sens nouveau, je l’exercerai, je lui sacrifierai tout, j’écrirai les choses qu’il me révélera, et ces choses seront si prodigieuses, si resplendissantes, si vraies, que le monde en sera ébloui. Il faudra bien qu’on m’écoute, quand on entendra Y Apocalypse évidente I

L’analogie m’offrit immédiatement le moyen d’exercer vigoureusement ce nouveau sens. Je remarquai que les aveugles ont le sens du toucher extrêmement

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délicat, et que les sourds en revanche arrivent à comprendre par les yeux, au mouvement des lèvres, les mots qu’ils n’entendent pas. Il devenait facile d’en conclure que l’atrophie d’un sens profitait aux autres.

Je compris alors pourquoi les prêtres de Boudha s’astreignent à l’immobilité solitaire et silencieuse, et je ne trouvai plus ridicule la position de ces voyants absorbés parleur nombril. Ils cherchent dans l’extase contemplative l’oubli du monde sensible. Malheureusement l’extase ne dure pas ; et, malgré leur héroïsme, ces immobiles ont des sensations dans l’intervalle des accès cataleptiques. Puis n’eussent-ils même que des sensations indistinctes et confuses, ils ont toujours à l’intérieur la Conscience et la Raison qui travaillent, et ainsi ils sont perpétuellement distraits, sinon par les sens externes, au moins par les sens internes.

Il fallait donc trouver un état dans lequel l’esprit ne serait occupé ni de sensations ni de pensées.

Était-ce possible?

Pour les sensations, oui. Rien de plus facile, avec une volonté ferme et résolue, que de se rendre aveugle, sourd, et muet. C’est une affaire de nerfs à paralyser, rien de plus. Le jour où je voudrais, je pourrais me priver de mes sens, en ne conservant du toucher que ce qu’il en faut pour écrire dans l’ombre mes visions. Ainsi j arriverais à n’avoir plus que des souvenirs de sensations qui s’effaceraient peu à peu dans une mémoire laissée sans culture de ce côté.

Pour les pensées, la chose devenait moins facile. Cesser de penser, n’est-ce point cesser d’être? Oui, au

sens vulgaire du mot; mais non, au mien. Qu’avais-je besoin des modes de penser en usage? Que m’importait le raisonnement sous toutes ses formes? Donc il fallait cesser de penser, ou du moins penser le moins possible. Pour cela, pour me guérir de cette maladie, j’avais le remède tout prêt dans l’idée fixe. L’idée fixe, c’est l’atrophie de toutes les idées au profit d’une seule. Cela rentrait dans mon régime d’atrophie des sens.

Ce régime, qui allait devenir le mien, se réduisait donc à ceci : annihiler, autant que faire se pourrait, tous mes sens internes ou externes, pour laisser le jeu libre et pour donner une excessive acuité au sens de l’absolu.

Restait, avant d’entreprendre le grand œuvre, à préciser les circonstances où ce sens avait le plus de vigueur et le plus de commodité à s’exercer. Mes réflexions et ;mes recherches furent longues sur ce point. Un souvenir de ma jeunesse me mit sur la voie de ce que je désirais trouver. Quelque délicate que soit la matière de ce souvenir, j’ose y insister dans l’intérêt de la science, et pour bien faire comprendre le moyen que je crus devoir employer.

Tout le monde sait qu’il y a dans la jouissance nerveuse un instant très-court, et par conséquent trèspeu étudié, pendant lequel l’être tout entier se fond comme un fil de métal dans un courant électrique. Il y a là comme un éclair où l’homme s’abîme dans la substance, dont il est à ce moment en quelque sorte le conducteur. La création tout entière vit dans cet

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éclair; et c’est, si je puis m’exprimer ainsi, le microcosme de l’absolu. Je trouvai cette subtile explication en me rappelant la sensation elle-même.

D’autre part, je considérai que cet instant est, comme je l’ai dit, un éclair, et qu’il n’y a aucun moyen de faire durer cette espèce d’éclair. Mais je fis attention que la jouissance nerveuse a cette propriété étrange, non en tant qu’elle est jouissance, mais en tant qu’elle est nerveuse. Les Orientaux ont bien saisi cela, eux qui se mettent dans l’extase par la douleur. Dans la douleur nerveuse, en effet, si l’éclair est moins vif, il est plus durable. On peut produire ainsi un ébranlement dans lequel tout s’annihile, une sorte de courant qui fond tout l’homme. C’est alors précisément le cas où l’esprit effaré peut être tout à l’absolu.]

Je n’avais plus qu’à imaginer un genre de douleur nerveuse continue, assez puissante pour me jeter dans cet état, et un appareil qui, tout en m’empêchant d’échapper à cette douleur, me permît d’écrire mes visions. Le genre de douleur auquel j’arrêtai mon choix fut l’agacement prolongé des nerfs dentaires, et ce choix m’inspira en peu de temps l’appareil ingénieux dans lequel je vais m’asseoir tout à l’heure.

Ainsi, maintenant, voilà qui est bien décidé: je vais me livrer à l’absolu. Depuis quinze ans que j’ai conçu mon système et mis à exécution mon régime, je crois que je suis enfin dans l’état nécessaire pour tenter les dernières et grandes expériences. Je me suis fait toutes les mutilations qu’il fallait. Je suis aveugle et

sourd. Je n’ai point dit un mot depuis quinze années. J’ai renoncé à l’usage des sens grossiers et imparfaits, y compris la Conscience et la Raison, qui pouvaient gêner mon sens nouveau. Je n’ai gardé du vieil homme que l’attention et la volonté. Je sais écrire dans l’ombre. J’y écrirai les mots de lumière.

Ma première expérience durera environ une heure. Il est à présent sept heures du malin. Mon vieux domestique arrivera dans ma chambre à huit heures. Là, il trouvera écrits mes ordres, ainsi qu’il en a l’habitude tous les jours. Dans ces ordres, je lui dis de descendre à cette salle basse de mon château, où il n’est jamais entré, et je lui indique le moyen de me faire sortir de l’appareil, s’il me trouvait évanoui. J’écris ici tous ces détails afin de bien constater que j’agis en pleine liberté et sachant parfaitement ce que je fais.

Comme je pourrais mourir aussi pendant l’expérience, j’ai tenu à relater brièvement et clairement l’histoire de ma théorie. C’est par la même raison que je vais maintenant décrire mon appareil métaphysique, ne voulant en aucun cas laisser de mystère après moi.

C’est un fauteuil machiné dont j’ai agencé moimême toutes les parties. Mes jambes seront tenues immobiles par une gaine dans laquelle je les introduirai en m’asseyant. Une fois assis, je placerai mon bras gauche sur le bras du fauteuil, et ma tête le long de l’oreillette de droite. Dans cette position, j’ouvrirai la bouche, qui sera maintenue ouverte par un solide

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tampon de fonte recouvert de gomme élastique où je puisse mordre sans me briser les mâchoires. Du côté de l’oreillette, dans l’interstice que fera l’ouverture de ma bouche, je placerai le petit mécanisme qui doit produire la douleur, et qui est composé d’une vrille à mouvement rapide et continu. Cette vrille devra s’enfoncer dans une dent creuse, dont je soulfre, de façon à faire un demi-centimètre de chemin pendant l’heure. Un autre mécanisme fera courir lentement sous ma main droite, libre à partir du poignet, un rouleau de parchemin sur lequel j’écrirai au fur et à mesure ce que je verrai. Pour éviter la lâcheté naturelle à l’homme, et qui pourrait m’inciter à arrêter le mécanisme de la vrille, j’ai arrangé le tout de la manière suivante. Un bouton est situé à portée de ma main gauche. A une pression que j’exercerai, la machine obéira. Je serai soudain rivé au fauteuil par des attaches de fer qui entoureront mes bras et fixeront ma tête, et en même temps les deux mécanismes fonctionneront. Une fois partis, il me devient impossible de les arrêter. Le mouvement est monté pour une heure.

. . . J’y suis. — Tout va bien

. . . J’écris ceci sur le rouleau, pour essayer

. . . Douleur atroce. — Bon. — Commencement. —

. . . . . J’attends

. . . Joie.— Horreur. — Absolu. — Absolu. — Des mots?

Je vois enfin. — Inexcogitabile. — Fou. — Fou. Fou.

. . . Joie. — Joie

Des mots pour c lire ? — Evident. — Parbleu. — Oui.

. . Assez. — Triangle. — Assez

. . Absolu. — Voici. — Enfin. — Voici. — Voici .

A huit heures, le vieux domestique entra dans la chambre de son maître, y trouva les ordres écrits et descendit à la salle basse.

Le fou était dans son fauteuil. Il était mort. Ses jambes convulsées avaient tordu la gaîne sans pouvoir en sortir. Le poignet de sa main gauche était tout déchiqueté par le gantelet de fer qu’il avait secoué en vain. On voyait les tendons à nu, raides comme des cordes à violon. Le bras droit était retenu de l’épaule au coude, mais s’était dégagé du coude au poignet ; et la main, ne pouvant arriver jusqu’à la tête, s’était collée à la poitrine, qu’elle avait labourée à coups d’ongles, et dans laquelle deux doigts tordus étaient entrés jusqu’à la première phalange. La tête, renver-

LA MACU1NE A MÉTAPHYSIQUE

sée et maintenue par l’oreilJette, était hideusement grimaçante. Une écume sanglante coulait des gencives. Les dents avaient traversé le caoutchouc et s’étaient cassées en mordant la poire d’angoisse.

Le rouleau marchait encore, et la vrille continuait dans la dent trouée à faire implacablement son grincement imperceptible : b zi, bzi, bzi.

C’était le rire de l’absolu.

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