‹ Les morts bizarresChapitre 30 sur 36 · LE CHEF-D’OEUVRE DU CRIME · texte numérisé non relu

LE CHEF-D’OEUVRE DU CRIME

Environ dix ans avant le jour où il devint un scélérat, Oscar Lapissotte avait demeuré au sixième étage dans une maison de la rue Saint-Denis. Perdu au milieu d’une trentaine de locataires, connu seulement sous un de ses nombreux pseudonymes, il y avait été l’amant d’une vieille bonne bavarde qui lui racontait toutes ses petites affaires. Elle servait une veuve, fort âgée, malade et extrêmement riche. Il n’élait d’ailleurs resté dans celle maison qu’un mois à peine.

Un soir qu’il venait de quitter un de ses amis, interne à la Pitié, en passant dans une salle pour s’en aller, il reconnut la bonne qui était mourante. Elle lui dit qu’elle n’était plus chez la veuve depuis trois semaines seulement, qu’on l’avait remplacée pour le moment par une femme de ménage, que sa maîtresse était trop infirme pour venir la visiter et que c’était bien désolant.

— Je comprends cela, dit Oscar. Vous voudriez la voir, n’est-ce pas?

— Oh! ce n’est pas pour cela. C’est que j’ai peur, si je meurs ici, que madame ne lise toutes les lettres

LES MORTS RIZARRES

que j’ai laissées chez elle et ne me méprise après ma mort.

— Et pourquoi vous mépriserait-elle?

— Écoutez! je vais vous dire toute la vérité. Vous avez été mon amant, mais il y a si longtemps que c’est passé, et je puis vous confier que j’ai eu d’autres amours. Vous ne m’en voulez pas, hein?Et puis, vous savez bien que j’étais pas ce qu’il vous faut, à vous ! Vous êtes un artiste, un homme du monde. Vous m’avez eue en passant, sans y attacher d’importance. Mais j’ai dans la maison une espèce d’homme qui est de mon rang, un cocher, que, si madame le savait, ce serait ma perdition. Et j’ai fait tant de mauvaises choses pour lui ! Ah ! le gueux ! j’en étais folle. Il est le père de mon enfant; c’est pour cela que j’ai passé par où il a voulu. Il me promettait toujours de le reconnaître et de m’épouser. Aujourd’hui je vois bien que c’était de la frime ; mais n’importe ! Mon petit ne sera pas malheureux avec ce que je lui laisse, et madame est assez bonne pour en avoir soin aussi ; car je lui ai écrit, à madame, que j’avais un enfant. J’ai la lettre là, sous mon oreiller, et je veux qu’on la lui remette quand je n’y serai plus, mais seulement si mes papiers sont brûlés avant. Car, sans cela, je mangerai la lettre plutôt. Je ne veux pas que madame sache tout ce que j’ai fait. Elle serait sans pitié pour le gamin si elle savait qu’il est le fils d’une gourgandine et d’une voleuse.

— Voyons, voyons, ma chère amie, dit brusquement Oscar, expliquez-moi mieux votre situation.

Page 1