‹ Les morts bizarresChapitre 5 sur 36 · LA UI1LANE · texte numérisé non relu

LA UI1LANE

Pauvre femme du capitaine ! Elle devait être bien punie de cette clémence.

Le lendemain, nous apprenions que l’armistice était étendu à la région de l’Est, et nous dûmes mettre un terme à notre petite campagne, que nous voulions continuer sur de nouveaux frais. Deux d’entre nous, qui étaient des environs, retournèrent chez eux. Nous ne restâmes plus que quatre en tout : le capitaine, sa femme et deux hommes. Nous étions de Besançon, qui restait investi malgré l’armistice.

— Demeurons ici, avait dit le capitaine. Je ne peux m’imaginer qu’on va comme cela finir la guerre. Que diable, il y a encore des hommes en France, et voici le printemps qui arrive. L’armistice n’est qu’un piège tendu aux Prussiens. On refait une armée pendant ce temps-là, et on va un beau matin leur retomber sur le poil. Nous serons prêts, et nous avons un otage, restons.

Nous établîmes là nos quartiers. Il faisait un froid terrible, et nous sortions peu; il fallait que quelqu’un gardât toujours à vue la uhlane.

Elle était sombre, ne disait jamais rien, ou parlait de son mari que le capitaine avait tué. Elle regardait toujours celui-ci avec des yeux féroces, et nous sentions qu’un cruel besoin de vengeance la tourmentait. Cela nous semblait la meilleure punition des affreux tourments qu’elle avait fait subir à Piédelot. La vengeance impuissante est une si grande douleur 1 Hélas ! nous qui avions su venger notre camarade, nous aurions dû penser que cette femme saurait

venger son mari, et nous tenir toujours sur nos gardes.

Il est vrai que chaque nuit un d’entre nous veillait, et que les premiers jours on liait tous les soirs la uhlane par une corde assez longue, au gros banc de vieux chêne qui était scellé dans le mur. Mais peu à peu, comme malgré sa haine sourde elle n’avait jamais essayé de fuir, on se relâcha de cette excessive prudence. On la laissa coucher ailleurs que sur le banc, et sans liens. Qu’y avait-il à craindre? Elle était au fond de la salle, un homme veillait à la porte, et entre elle et cette sentinelle étaient couchés la femme du capitaine et les deux autres hommes. Elle était seule contre quatre, et sans armes. Il n*y avait pas de danger.

Une nuit, nous dormions, le capitaine était de garde, la uhlane s’était tranquillement blottie dans son coin, plus calme même qu’à l’ordinaire; elle avait souri ce soir-là pour la première fois depuis sa captivité.

Tout à coup, au milieu de la nuit, nous sommes brusquement réveillés par un cri épouvantable. On se lève, à tâtons, et à peine a-t-on le temps de se lever, qu’on se heurte à un couple furieux qui roulait par terre, dans la salle, en se débattant. C’était le capitaine et la uhlane.

Nous nous jetons sur eux, nous les séparons en un moment. La uhlane hurlait et ricanait; le capitaine avait l’air de râler. Tout cela dans l’ombre. Deux d’entre nous la contiennent. On allume, on regarde.

LA UHLANE

Horreur! Le capitaine était affaissé par terre, dans une mare de sang, avec une énorme blessure au cou, Son sabre-baïonnette, arraché de son fusil, était planté dans la plaie béante et rouge.

Quelques minutes après, sans avoir eu le temps de dire un mot, il mourut.

Sa femme ne pleurait pas. Elle avait l’œil sec, la gorge contractée, et fixait la uhlane avec une férocité calme qui faisait peur.

— Cette femme m’appartient, nous dit-elle tout à coup. Vous m’avez juré, il n’y a pas huit jours, de me la laisser tuer à mon gré si elle tuait mon mari. Il faut tenir votre serment. Vous allez l’attacher solidement dans l’âlre, debout contre le fond de la cheminée, puis vous vous en irez où vous voudrez, mais loin d'ici. Je me charge de ma vengeance. Laissez le corps du capitaine. Nous resterons ici tous les trois, lui, elle et moi.

Nous obéîmes, et nous nous en allâmes. Elle nous avait promis de nous écrire à Genève, où nous retournions.

Deux jours après, je recevais la lettre suivante, qui était datée du lendemain de notre départ, et avait été écrite à l’auberge de la Grande-Route :

Mon ami,

Je vous écris selon ma promesse. Je suis pour le moment à l’auberge où je viens de remettre à un officier prussien ma prisonnière.

Il faut vous dire, mon ami, que cette pauvre femme laisse là-bas, en Allemagne, deux enfants. Elle avait suivi son mari, qu’elle adorait, ne voulant pas le savoir exposé seul aux hasards de la guerre, et les enfants étaient restés auprès des grands parents.

Voilà ce que je sais depuis hier, et ce qui a changé mes idées de vengeance en idées plus humaines.

Au moment où je me plaisais à insulter celte femme, à lui promettre d’affreux tourments, à lui rappeler Piédelot brûlé vif, et à lui préparer le même supplice, elle me regarda froidement et me dit :

— Qu’as-tu à me reprocher, femme française? tu crois bien faire en vengeant ton mari, n’est-ce pas?

— Oui, lui répondis-je.

— Eh bien ! j’ai fait en le tuant ce que tu vas faire en me brûlant. J’ai vengé le mien. C’est ton mari qui l’avait tué.

— Alors, lui dis-je, puisque tu approuves cette vengeance, prépare-toi à la subir,

— Je ne la crains pas.

Et de fait, elle ne semblait pas avoir perdu courage. Sa figure était sereine, et c’est sans frémir qu’elle me regardait ramasser du bois, des feuilles sè-

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