‹ Les morts bizarresChapitre 7 sur 36 · JUIN, JUILLET, AOUT · texte numérisé non relu

JUIN, JUILLET, AOUT

A Coquelin Cadet

Aimez-vous les uns les autres.

[Nouveau Testament).

C’était un égoïste méticuleux.

Il portait de la flanelle et du caoutchouc, suivait un régime, se purgeait à époque fixe, faisait tout par poids et par mesures, et avait réglé sa vie comme un papier de musique.

Il savait par cœur les préceptes de l’école de Salernes , et tenait pour paroles d’Évangile les dictons populaires qui ont rapport à la santé.

Pas de parentés gênantes, pas de liaisons embarrassantes. Il ne prenait de l’amitié et de la camaraderie que ce qu’il en faut pour égayer l’existence. Il aurait sacrifié le monde entier à son confortable.

Un jour pourtant il fut obligé de rompre avec ses chères habitudes. Un gros héritage à faire l’appelait en Amérique. Il n’y avait pas à hésiter. C’était un petit mal pour un grand bien. Grâce à un déplacement et à des ennuis, peu importants en somme, il gagnait du coup de quoi traiter en roi son égoïsme.

Il s’embarqua, mais non sans être muni de tout ce ce qui pouvait rendre le voyage moins pénible : provisions de gourmandise, pharmacie de poche, ceinture

hypogastrique contre le mal de mer, appareil de sauvetage en cas de tempête.

Malgré tout, il n’eut pas de chance.

Les provisions furent avariées par l’embrun, la pharmacie fut brisée par un coup de roulis, la ceinture donna plus de ressort aux vomissements.

Seul, l’appareil de sauvetage fut utile.

On fit naufrage en effet. Près d’arriver au port, le navire toucha contre un écueil et sombra.

Mais il mit un quart d’heure à s’enfoncer, et notre homme eut le temps de s’armer contre la mer. Il revêtit son costume de gutta-percha, l’enfla de son souffle suffisamment pour en faire une vessie, et réussit à surnager.

- Un compagnon d’infortune, que sur le bateau il avait traité comme un ami, voulut s’accrocher à lui : il le repoussa ave'c indignation.

- Une pauvre mère, qui élevait au-dessus des flots un nourrisson, le lui tendit en s’engloutissant sous une vague. Il le prit, et le laissa retomber après s’être emparé de son biberon.

Il était devenu féroce pour sauver sa précieuse peau. Il eut de la peine à la sauver. Rejeté au large par le reflux, il vit la terre sans pouvoir y aborder. Battu par les vents et les marées, il se défendit deux jours contre les vagues. Il avait l’estomac vide, le sang à la tête, la fièvre au pouls, les membres raidis par le froid. Un autre, moins tenace, eût dégonflé sa machine et se fut laissé couler, plutôt que d’endurer les tortures qu’il supporta. Mais lui eut le courage de

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