JUIN, JUILLET, AOUT
son égoïsme, et ne voulut pas renoncer à la vie.
Enfin, il put être rejeté au rivage. Exténué, mourant, il saisit le roc de ses mains crochues, et réunit toutes ses forces pour crier au secours.
Il faisait nuit. On ne venait pas.
— Hélas) pensait-il, maintenant que je pourrais être sauvé, vais-je mourir ici? Ali ! si j’avais la force de me traîner jusqu’à ces maisons où ma voix n’arrive pas! Ah! si seulement je pouvais manger un peu I la force me reviendrait.
Comme il pleurait de rage et d’impuissance, ses doigts rencontrèrent sur le roc des coquillages, des moules, des huîtres. La faim donne de la vigueur. Il eut assez d’énergie pour les arracher et les ouvrir. C’était le secours demandé, c’était la force, c’était la vie.
Prudemment, sagement, sans gloutonnerie, il mangea la. chair savoureuse et put se repaître.
Ainsi réconforté, il se remit à crier. Cette fois, sa voix plus sonore fut entendue. Des pêcheurs vinrent le chercher, et bientôt il fut installé sur un bon lit, près d’un large feu. On lui fit prendre un cordial qui acheva de le ranimer.
Il était sauvé -fil
Tout à coup une douleur atroce éteignit le sourire sur ses lèvres. Sesyeuxse retournèrent, ses membres furent crispés. Une crampe d’estomac, suivie d’une tranchée, lui secoua tout le corps. Il avait le feu aux intestins, le ventre tordu.
On appela un vieux médecin des environs.
Parmi les hoquets, les grincements de dents, les
sursauts, le malade raconta son naufrage et les quarante-huit heures passées sans aliment, dans l’eau glaciale.
— Ce n’est pas cela, dit le praticien. Voyons, vous avez pris quelque chose depuis que vous êtes ici?
— Nous lui avons donné un peu de rhum dans du bouillon, interrompirent les pêcheurs.
— Ce n’est pas cela non plus, répondit l’Esculape. Ah ! par exemple, voilà qui est curieux. C’est un cas vraiment bizarre.
— Quoi donc? quoi donc? murmurait le malade en proie aux affres de la mort.
Mais le médecin ne lui répondait pas, et, absorbé par sa pensée, marmottait entre ses dents:
— J’ai déjà vu des noyés par asphyxie, mais c’est la première fois que je vois un noyé par empoisonnement.
— Empoisonnement! cria notre homme. Enpoisonnement ! Ah ! j’y suis. Dans quel mois sommes-nous?
— En juin.
Comme attéré par ce renseignement, il se mit à sangloter. C’étaient les hoquets de l’agonie ! Et l’on prit pour les soupirs du râle le dicton incompréhensible qu’il prononça en mourant :
Juin, juillet, août,
Ni huîtres, ni femmes, ni choux.