JACQUES DEBOUT
Donc, Novembre est élu pour l'Heure triomphale :
Son azur pâlissant où frissonnent les ors,
Epand sur la Victoire une paix automnale...
Est-ce que les Vainqueurs seraient surtout les Morts?
Pendant que nos soldats s'avancent vers les Villes En un rythme endiablé de pas, de voix, d'airain, Quand des peuples cruels redevenus ser viles. Regardent nos chevaux s'abreuvant dans le Rhin.
Moi, j'entends défiler en des rumeurs de cloche
Les Morts de la cité, du village et du bourg :
Une cavalerie invisible s approche...
Et les Morts, les premiers, vont entrer dans Strasbourg I
Oui, les Morts !... tous nos Morts! Ils couvrent des lieues; Ils se touchent au point de n'être plus qu'un seul. Et je les vois bouger dans leurs capotes bleues. Comme si l'horizon secouait leur linceul !
0 vous ! dont le nom d'or s'inscrira sur le marbre, Et vous, frères obscurs, qui sur vos tertres nus. N'avez qu'une Croix faite avec deux branches d'arbre ; 0 vous. Morts glorieux, et vous. Morts inconnus !
Pauvres corps entassés dans la fosse commune, Et vous, membres épars qu'on n'a point enterrés. Vous qui n'avez pas même un peu de terre brune. Pour vous couvrir. Morts pour la terre ! ô morts sacrés !
Tués dans le combat, la Marseillaise aux lèvres, Au repos, en lisant des lettres de là-bas, Par une balle, par les gaz ou par les fièvres, 0 Morts pour mon Pays ! je ne distingue pas.
Je ne distingue pas dans la foule anonyme : Les fermiers endormis au bord de la moisson, Les poètes tornbés en cherchant une rime, Les amoureux partis sans finir leur chanson.
Non ! non ! Mais au delà des ténèbres profondes Dans le Secret où Dieu les voulut réunir, Je leur demande à tous, si leurs morts sont fécondes. Et si ce grand passé n'est pas un avenir.
Quoi ! l'inerte froment qu'on jette dans la terre Pourrit pour devenir le plus pur aliment. Et nos Morts, prisonniers du stérile Mystère, Nos Morts ne seraient pas un immortel froment !
Quoi ! de pauvres pastours ont leur étoile à suivre, La plus humble existence a sa fécondité. Et mourir serait vain quand il est bon de vivre ! Et le temps pèserait plus que l'éternité l
... Alors, il ne faut pas succomber avant l'âge, Avant de s'amuser, avant de s'enrichir.
Un peu de lâcheté ne messied pas au sage. On n'est plus un héros dès qu'on sait réfléchir.
Quitter ses champs, ses bois, ses enfants et sa femme, Changer pour un gourbi la salle du manoir, Etre prêt à jeter sa cendre sur sa flamme, A laisser pour jamais sa fiancée en noir !
N'est-ce pas un non-sens qu'un pareil sacrifice? Si la Douleur n'a pas pour but l'enfantement. Si la Gloire n'est rien qu'un pompeux artifice. Et si la Mort n'est pas un recommencement.
Lorsque la soif, la peur et les autres tortures Hantaient votre agonie, o Morts abandonnés ! Vos espoirs vous ont-ils semblé des impostures? Etiez-vous des martyrs ou bien des condamnés?
Ne pensiez-vous donc pas ? «Pourvu qu'on tombe en brave, La Mort a des splendeurs dont la Vie est Tenvers ; Depuis celui du Christ, le sang rachète et lave, Et réternelie Croix domine l'Univers. »
Puisque Tinconsciente pluie, Mornes pleurs du temps qui s'ennuie, Travaille pour le moissonneur.
Le sang, le beau sang volontaire.
Pourrait-il éblouir la terre.
Sans faire l'œuvre du Seigneur?
Ce sang qui bouillonne et qui fume, Dira-t-on qu'il est une écume Comme celle de l'Océan?
Dira-t-on quand l'artère éclate Et revêt le sol d'écarlate, Que c'est la pourpre du néant?
On aurait peur d'un tel blasphème.
Le sang est l'Offrande suprême :
Auprès de lui, le reste est peu ; Auprès de lui, toute prière, N est qu'une ombre de sa lumière.
Le sang porte l'esprit de Dieu !
Que sont la plume et la parole?
Ce bruit d'un insecte qui vole.
Que sont nos gestes de fourmi?
Hélas ! même ouvrir ses mains pleines.
Donner son temps, donner ses peines.
C'est encor donner à demi.
Heureux donc, qui dans la bataille, Se dressa de toute sa taille, A la fois calme et frémissant ; Qui prêtre de son sacrifice, Prenant son cœur comme un Calice, Tendit vers le ciiel tout son sang !
C'est depuis cet immense et joyeux offertoire, Que la terre est plus blonde et les soleils plus beaux, Que les fleuves de France ont des noms de victoire. Et du miracle sur leurs eaux !
C'est depuis ce temps-là qu'en la douce Patrie, Il semble qu'il y ait une douceur de plus. Comme si, chaque soir et pour tout ce qui prie. Nos Morts sonnaient les Angélus ;
Comme si leur trépas avait tué les haines Et tellernent fondu nos anciens désaccords, Qu'on ne puisse échapper par des colères vaines, A la communion des Morts.
Ceux que ne borne plus leur frontière charnelle, Héritage indivis, sont à chacun de nous. Pas un qui ne soit mort pour la France éternelle, Pas un qui ne soit mort pour tous !
Plus loin que leurs partis, leurs castes, leurs chimères Ils se sont rencontrés sur un dernier haut lieu, D'où Ton n'aperçoit plus les cloisons éphémères- Dans le voisinage de Dieu.
C'est à cette hauteur qu'il faut savoir les suivre, C'est de là seulement que l'on peut découvrir Les raisons de s'aimer et les raisons de vivre, Parmi leurs raisons de mourir.
L.eurs yeux se sont fermés, d'autres doivent éclore. Près de l'arbre abattu poussent les arbrisseaux ; Pour venger tant de nuit, il faut beaucoup d'aurore : La tombe appelle les berceaux.
Nos louanges seront d'ironiques hommages Si la vie est stérile aux foyers condamnés, L'astre qui plaît aux Morts, marchait devant les Mages, C'est l'étoile des nouveau-nés !
Les Morts ont la blancheur sévère des bons anges : Ils veillent sur la femme, ils protègent la fleur. Le vice les verrait sangloter sur ses fanges, Et le sale plaisir crierait de leur douleur.
Mais non ! Il ne se peut. Les Morts ont fait tant d'âme, Que tous les chants sont purs, tous les rêves sont beaux. Le génie altéré, de lumière réclame L'esprit clair et puissant qui souffle des tombeaux.
Le soleil batailleur qui riait dans Tépée Deviendra le foyer des chefs-d'œuvre à venir ; Aucun des héritiers de la grande Epopée Ne pourra plus penser hors de son souvenir»
Plus de rythme et de contour lâche, Plus d'à moitié ni d'à-peu-près ; Que le verbe soit pour la tâche, Ainsi qu'un habit fait exprès.
Malheur à ceux que la parole Dispenserait d'être des forts !
Pauvres acteurs qui jouent un rôle, Ils seraient siffles par les Morts !
Ceux-ci renouèrent le pacte Des mots et de la vérité.
Leur mort est la gloire de l'acte, La splendeur de la volonté.
Elle ouvrira la grande phase Des simples et des convaincus.
Elle a discrédité Temphase Où se complaisaient les vaincus.
Nous parlions trop des droits de l'homme, Droits sans devoirs et sans combats, Sans nous apercevoir, qu en somme. Le Droit qui s'incarne est soldat.
Il faut y croire assez pour rêver sa victoire.
Il faut l'aimer assez pour le vouloir puissant ;
Car le Droit ne sort pas du fond d'un écritoire ;
Il n'est pas couleur d'encre, il est couleur de sang.
L exemple de nos Morts aura pu nous convaincre Qu'on affaiblit le Droit à trop en discourir, Il faut pour qu'il triomphe, avoir appris à vaincre Pour qu'il ne meure pas, il faut savoir mourir.
C'est ainsi que nos Morts ont eu raison du Doute Peut-être, ils s'étaient dit : « A quoi bon et pourquoi? » Mais la Mort qui soudain illumina leur route, Fut le plus grand parmi tous les actes de foi.
Il montre par delà Tégoïsme et l'envie, Les obscurs dévouements que Dieu vient couronner ; Nul ne prétendra plus qu'il veut vivre sa vie, Puisque nos Morts nous ont appris à la donner.
Et si quelqu'un pensait : « La patrie est un leurre Dont on berne le peuple au profit des plus forts », Il y aurait des voix dans la terre qui pleure. Pour lui crier : « Caïn, qu'as-tu fait de tes Morts? »
Qu as-tu fait de tes Morts, ô jouisseur superbe? Ton luxe qui s'étale en nous éclaboussant. Est un soufflet à ceux qui dorment nus sous l'herbe. En gaspillant ton or, tu gaspilles leur sang.
Cet or, qu'il coule avec Tample vertu dun fleuve, Roulant vers le malheur la vague du bienfait, Assistant le blessé, Torphelin ou la veuve. Car ce qu'on fait pour eux, c'est aux Morts qu'on le fait.
Et c'est le cœur des Morts que l'avenir regarde, N'ont-ils pas tout souffert pour que l'on souffre moins? La future moisson de joie est sous leur garde : Ils étaient des semeurs, ils seront des témoins.
Vous vous rappellerez au soir des épousailles.
Vous dont les douces nuits n'ont plus à s'alarmer,
Qu'ils ont tué la guerre à force de batailles...
C'est parce qu'ils sont morts que vous pouvez aimer,
Et vous, les frères blonds des aubes opalines Dont les jeunes mamans n'auront plus à frémir, Dormez, petits enfants, parmi les mousselines... C'est parce qu'ils sont morts que vous pouvez dormir'
Plus tard ils vous diront ce que fut cette guerre, Et les autres enfants dont on coupait les mains, Et les autres mamans qu'on éventrait naguère. Et tant de croix ! et tant d*exils sur les chemins !
Et la procession hâve, morne, indécise.
Ne sachant où prier, ne sachant où s'asseoir.
De ces gens sans pays, sans toit et sans église.
Dont le passé n'est plus qu'un trou sanglant et noir.
Cathédrales assassinées,
Dans vos ruines calcinées.
Mais se dressant comme un remords.
Le long de vos nefs abolies.
J'entends le soir, après Complies,
La malédiction des morts.
0 malédiction féconde !
Ne cesse pas d'emplir le monde.
Que nos monuments profanés
Soient aux assises de l'histoire.
Un éternel réquisitoire
Contre les éternels damnés !
Et vous, maisons, et vous chaumières, Dont les images coutumières.
Ne sont qu'un cruel souvenir ; O pauvres demeures pillées ; Pauvres pierres éparpillées !
Attendez !... Les Morts vont venir.
Par eux, nous referons la ville et le village ; »
Ils fleuriront nos mains d'art immatériel.
Et nous serons pareils aux gens du moyen âge ;,
Quand ils semblaient sculpter du rêve avec du ciel.
Des inspirations qu'on croyait envolées •
D'un âge où trop de fer pèse sur le travail
Vont nous restituer les flèches écroulées
Et l'orgue des couleurs jouant dans le vitrail.
Autour de chaque église où les mémoires prient Près du ruisseau qui chante en caressant ses bords Il faudra des hameaux et des vergers qui rient. Avec des jeunes gens, pour réjouir les Morts.
Car les morts ne sont pas que dans les pleurs des veuves Leur âme erre sur tout ce qui va rajeunir, Dans le meuble en bois blanc et dans les pierres neuves Comme pour leur donner lair de se souvenir.
Sur les œuvres du jour et sur les sommeils calmes Un souffle parfumé vient des monts éternels, Et bercé par le bruit des ailes et des palmes, L'homme voit le Seigneur dans les cieux fraternels.
Dieu verse en souriant, aux nouvelles années Un peu de cette paix où sont les bienheureux, Aux générations sur leur tombe inclinées Lin peu de la clarté sans fin qui luit pour eux.
Seigneur ! puisque la France aura sauvé le monde,
Permettez qu'elle soit la grande Nation,
Nul n'a tant voué d'âme à la mort qui féconde
Et nul n'a tant saigné pour la rédemption.
Et vous que chaque jour faits plus vivants encore, Parmi les Te Deum, la prière et les fleurs, Lorsque s'inclinera le drapeau tricolore, On vous verra frémir, ô Morts, dans ses couleurs !
Près du sol, frangé d*or, c'est votre sang qui bouge ; La blancheur en jaillit, tellement il est pur ; Elle évoque le ciel et le baptême rouge A lavé la Patrie et reconquis l'azur.
0 Patrie ! 0 France ! 0 Victoire, Vieux mots trop longtemps en sommeil, Mais dont le son est préremptoire Comme la diane au réveil, Comme les cloches de l'Histoire, Carillonnant dans le Soleil !
0 mots ! où passent en rafale
Les tonnerres et les clameurs,
Amples comme une cathédrale.
Peuplés de foule et de rumeurs,
0 seule force qui prévale.
Pour dire à Thomme « Tue ou meurs ! »
Tue ou meurs pour un peu de toile. Quand cela s'appelle un drapeau, La goutte de sang est Tétoile, Qui jaillit du cœur sur la peau.
Et qu'est-ce que la mort? Un voile Sur cet autel qu'est un tombeau !
0 Patrie ! 0 France ! 0 Victoire !
Total de sublimes apports, Vous priez dans notre mémoire Ainsi qu'un rosaire d'efforts, Sacrements auxquels il faut croire, Sous peine de tuer les morts !