‹ Les morts inconnus. Le Pasteur du désertChapitre 1 sur 23 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Je n'ai jamais passé à côté d'un cimetière de village, sans être tenté de questionner la mort et de lui demander l'explication des diverses générations qui sont venues Gnir là. Tune après l'autre, et dormir sous l'ortie.

Qu'ont fait ces hommes d'un autre temps quand ils étaient debout? qu'ont-ils pensé, si toutefois ils ont pensé? Mais aucune voix n'a jamais répondu à cette question ; le vent souffle à travers l'herbe du sentier : la mort garde le silence.

Beaucoup, sans doute, ont ignoré leur âme, et à peine atteint âge d'humanité. Pâtres ou laboureurs , ils ont

retourné la glèbe ou conduit leurs troupeaux, troupeaux eux-mêmes d'un ordre plus relevé. Mais d'autres aussi mieux servis par la destinée ont porté la vie plus haut et répandu autour d'eux comme un génie caché. Ils ont eu toutes les bonnes pensées ou accompli toutes les bonnes œuvres que la providence des humbles avait mises à leur portée. Maintenant, ils sont couchés là, et aucune trace après eux, pas même une pierre, ne témoigne de leur passage. La vie la plus pleine, si elle a coulé à l'ombre, n'a pas d'épitaphe : son nom reste en blanc.

Pour peu qu'un homme ait joué un rôle en plein jour, monté sur un tréteau, porté la chose qui tue, tué en grand, crié au coin de la borne, fait du bruit là où l'on fait le plus de bruit, n'importe où, comment, sous quel costume, à quel titre, de général, d'orateur, de comédien, d'aventurier, aussitôt l'histoire prête l'oreille, prend note du tumulte, et voilà un nom de plus mentionné à perpétuité.

Qu'un héros inédit, au contraire, aussi grand par l'âme qu'on peut l'être ici-bas, fasse le bien modestement et consciencieusement, sans quitter sa vallée, sans attrouper la foule, est-ce que jamais l'histoire le connaîtra? est-ce que jamais elle daignera retourner la tête pour le regarder marcher, seul avec son ombre sur ses talons? Non, celui-là vit ignoré et meurt comme il a vécu. Son heure venue, il tombe à l'écart. La terre le dévore tout entier, sans que sa vie, prolongée après lui

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en écho, retentisse dans la mémoire de personne. 11 a

L'humanité perd ainsi en chemin la moitié de son mérite ; elle donne par là trop d'avantage contre elle a l'esprit de scepticisme. Aussi pour réparer sa négligence et pour payer à l'homme tout ce qui lui est dû, à chaque degré de l'échelle, nous voudrions, si toutefois nous avions le droit de donner l'exemple, poser enGn la dignité de la gloire sans bruit, et de la vertu sur place, jusqu'à, présent balayées à l'oubli, comme la paille du chemin, et dire au moindre serviteur, au moindre grand homme anonyme : toi qui que tu sois, qui as fait noblement ta preuve devant Dieu, à ton poste, dans ta mesure, tu peux dormir en paix : ton œuvre est notée.

Certes, nous respectons le génie. Mai§ par cela même qu'il est immense, il est absorbant de sa nature. Si inspiré qu'il soit, il a eu cependant, il a encore mille précurseurs oubliés, mille collaborateurs inconnus. Il faudrait en tenir compte pourtant, mais on les passe sous silence. Le fleuve coule solitairement, roulant à grand flot vers la mer la vaste nappe de son courant; lui seul se nomme, et il ne nomme jamais les nombreux affluents dont il est formé. Il y a là une évidente partialité. On ne doit pas sacrifier le petit au grand, pour lui constituer encore plus de grandeur. A chacun sa part, c'est la loi de justice.

Souvent, en traversant la montagne, nous avons

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rencontré une pyramide de pierres sèches élevée au bord d'un précipice : c'était la tombe d'un voyageur.

La tourmente l'avait surpris en chemin et la neige l'avait enveloppé de son tourbillon. Après avoir cherché en vain sa route à travers la nuit palpable de l'avalanche, il avait terminé là son voyage, et la neige avait continué de tomber en silence.

Son corps était resté enseveli, sous ce tertre glacé, jusqu'au printemps. Un rayon de soleil avait alors dispersé cette première sépulture. Un passant avait heurté du pied le cadavre à moitié restituée la lumière, lui avait creusé un lit de repos , avait roulé une pierre sur la fosse, et un autre passant une pierre encore , jusqu'à ce que, de main en main , la pyramide, toujours grandissant au regard, eûtdéfinitivement perpétué le souvenir de ce mort inconnu.

Et nous aussi, simple passant de la grande route, nous éprouvons, au fond du cœur, le besoin religieux de rouler la pierre de commémoration sur la tombe de ces voyageurs sans nom , battus de la rafale et interceptés, par l'injustice de la destinée, au regard de leur génération. En faisant cela, qu'on nous pardonne cette superstition , nous croyons attirer comme une part d'eux-mêmes et une bénédiction de plus sur la cause sacrée qu'ils ont aimée, que nous aimons à leur exemple. Dors sous mon toit , disait la femme de Mégare au juste immolé, tu lui porteras bonheur.

L'heure nous semble donc venue d'écrire à côté de

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rhistoire officielle , qui désigne seulement tout ce qui est éclatant ou retentissant, une seconde histoire privée, domestique en quelque sorte , qui nomme là et là , d'une colline à Tautre, quiconque dans cette vie a été fort ou méritant , à sa manière , dans sa circonférence d'action, afin que chaque motte de terre, que chaque pierre de foyer, ait désormais une vertu, une gloire en partage, et que partout où Thomme met le pied il marche escorté d'un bon exemple ou d'un bon souvenir.

Nous avons souvent rêvé cette histoire écrite, de droite et de gauche, par le premier Thucydide venu. Dans chaque contrée et le plus tôt possible on devrait tenir, au jour le jour, les archives de la famille et de la commune , ces deux patries élémentaires de la grande patrie. Aussi, pour payer de notre personne, nous publions l'humble odyssée d'un pasteur du désert à la recherche de la liberté de conscience. Nous garantissons d'avance l'authenticité de ce récit. Notre mère nous l'a fait trop souvent au coin du feu, dans notre enfance, pour que nous ayons pu en oublier aucun épisode. Si cependant on mettait en doute la fidélité de notre mémoire, nous pourrions appeler à témoignage tel vieillard encore vivant qui a connu dans sa jeunesse le héros de cette biographie, et qui pourrait au besoin couvrir notre responsabilité.

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