‹ Les morts inconnus. Le Pasteur du désertChapitre 2 sur 23 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Au temps du ministère Turgot et de la guerre de rindépendance , un homme allait, moitié à pied, moitié à cheval , du bourg de Méchez-sur-Gironde au village de Saint-Georges-de-Didonne. Nous disons moitié à pied , moitié à cheval , car bien quil fût à pied sur le moment y sa monture le suivait pas àpas, la bride sur le cou, pour lui permettre de varier un exercice par Tautre; ce qui lui paraissait sans doute une salutaire méthode d*hygiène.

Cette monture était une petite jument limousine, borgne , pommelée et chétive d'apparence. Pantomime vivante de son maître, elle répétait, avec une ponctualité télégraphique, chacun de ses mouvements, faisant halte quand il faisait halte, pressant le pas quand il le pressait; accident rare à la vérité, car il méditait presque toujours en marchant, de sorte que sa bête

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marquait presque toujours derrière lui , d'un pas rhythmé comme un balancier , la mesure de sa médi* tation.

C'était un homme encore vert , mais blanchi avant rage par la fatigue du corps et de l'esprit, peut-être des deux à la fois. Il portait le large chapeau rond de Saintonge, une veste de camelot gris, une culotte de même étoffe et une paire de souliers ferrés. Sa figure paisible, empreinte d'une bonhomie rustique, son regard vague, plein de choses intérieures, son front carré et sillonné du haut en bas d'une longue ride perpendiculaire , trahissaient en lui un caractère compliqué d'énergie et de candeur, de résolution et de rêverie.

Chemin faisant, il lisait un livre précieusement enveloppé de velours, avec cette espace de recueillement ou plutôt de somnambulisme particulier au prêtre magnétisé par son bréviaire. De temps à autre, il interrompait sa lecture pour gesticuler et jeter au vent une phrase entrecoupée , comme s'il composait une ode ou un sermon, car il n'y a que le poëte au monde ou le prédicateur, pour rêver tout haut, à travers champs et entrer en conversation avec les arbres du chemin. Le temps, d'ailleurs, portait à l'inspiration. Le soleil était bas à l'horizon , et un rideau mat de vapeur semblait assoupir l'atmosphère. On entendait au loin comme le souffle intermittent d'une formidable respiration : c'était le bruit de la mer au repos.

Il était arrivé à cette lisière indécise où la route de

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Méchez entre dans la dune et disparait, à chaque coup de vent d*ouest, lorsqu'au détour d'un monticule appelé le Terner-Têtu , il aperçut un jeune cavalier en vedette, qui semblait interroger, du haut de sa selle, la carte passablement confuse de «ette houle de sables mouvants.

Ce jeune homme était évidemment étranger à la contrée. Son costume participait à la fois du militaire et du courtisan. Il portait Tuniforme galonné d'argent sur la poitrine, une paire de manchettes et une épée ornée d'un nœud de rubans. Il avait, du reste, le front ouvert, le nez au vent de l'époque, car une époque a son type particulier de figure , et la lèvre, encore à sa première pousse , légèrement recouverte d'une ombre .4 de moustache. La jeunesse en lui commençait à pointer, et il paraissait décidé à lui faire honneur.

— Vous arrivez à propos, cria-t-il au rêveur campagnard : voici une heure que je tourne dans cette maudite dune, sans pouvoir parvenir à en retirer le plus léger symptôme de chemin.

A cette brusque interpellation, le lecteur ambulant leva lentement son austère figure cachée sous son chapeau de quaker, et fixa sur son interlocuteur un regard pénétrant.

— Vous allez à Saint-Georges?

— Hélas! oui, si jamais un Saint-Georges quelconque a existé sur cette taupinière.

— Et sûrement chez le pasteur Jarousseau?

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— ' Vous Tavez deviné ; j'ai précisément à lui remettre certain billet de logement de la part du gouverneur.

— Vous êtes sans doute officier?

— De dragons, mon ami. Il paraît que dans ce pays il faut subir un interrogatoire en règle pour avoir un renseignement. Voulez-vous aussi mon passeport?

— De dragons, murmura le campagnard, sans faire autrement attention à la boutade du jeune officier, et un nuage de tristesse assombrit sa physionomie ; mais prenant aussitôt son calme habituel, il ajouta d'un ton d'indifférence :

— C'est bien, suivez-moi.

Il laissa retomber sa tête sur son livre et il reprit l'allure paisible de sa lecture.

A ce mot : Suivez-moi, l'officier avait senti le sang lui monter au visage. Il aurait volontiers déchargé sur l'épaule du rustre un coup de plat d'épée. Suivez-moi plutôt.

. — Mais bah ! pensa-t-il en lui-même, puisque aussi bien je vais faire à deux mille lieues d'ici un cours d'égalité pratique, autant vaut commencer de suite mon éducation.

Il suivit donc^'abord d'un air résigné son silencieux conducteur; mais au bout d'un instant l'impatience le gagna, d'autant plus que le jour commençait à tomber.

— Mon ami, dit-il, veuillez simplement m'indiquer ma direction ; je saurai bien, après cela, retrouver mon chemin.

— Quand je vous Tindiquerais, répondit le vieillard, vous n'en seriez par plus avancé, car le pasteur que vous cherchez, le voici, Ecce homo. Jeune homme, vous faites de bonne heure un vilain métier. Je vous le dis sincèrement, parce que votre figure me revient.

— Comment Tentendez-vous, monsieur le pasteur?

— Vous venez de le dire : vous êtes officier de dragons.

— Colonel, ne vous déplaise : officier était bon une première fois ; maintenant ce sera colonel, car j'ai payé assez cher pour cela mon régiment.

-^ Eh bien, colonel, officier, peu importe, un homme de votre profession ne peut rechercher le pasteur Jarousseau que pour l'arrêter.

— Vous arrêter! reprit le jeune homme, en partant d'un éclat de rire; me prenez-vous pour un recors? Loin de là, mon cher monsieur, je viens vous demander le vivre et le couvert. Je m'embarque demain incognito pour Boston. Je devais mettre pied à terre au château du maréchal de Senneterre, votre gouverneur et mon allié ; mais, comme il doit par position ignorer mon départ, il vous a repassé d'office son droit de parenté. Du reste, voici ma lettre de crédit.

Le pasteur prit la lettre du maréchal de Senneterre.

— Votre parole suffit, dit-il. Tout à l'heure j'ai porté un jugement téméraire; je vous en demande pardon. Je serai heureux de tabler avec vous au nom d'un principe commun, car si je vous ai bien compris, vous

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allez mettre votre épée au service de rindépendance.

— Mon épée, oui. Que voulez-vous? la noblesse a servi assez longtemps la royauté, elle peut bien maintenant, pour varier, servir la république ; car je suis gentilhomme, Monsieur, et marquis de Mauroy, pour vous obliger. Après tout, l'Europe, en ce moment, est insupportable : on n'y trouve plus d'occupation. 11 ne faut plus parler de guerre au voisin; le grand Frédéric y a mis bon ordre pour longtemps. Le monde est condamné au repos forcé. Voilà pourquoi je pars, si vous tenez à le savoir.

— Vous avez raison de partir, répondit le pasteur. La liberté vous attend. Heureux qui aura servi la liberté! celui-là, quoi qu'il arrive aura bien vécu.

— Je vous arrête là, monsieur l'apôtre. Vous me faites beaucoup trop d'honneur. Je. passe de l'autre côté, uniquement pour entendre une musique mieux nourrie que celle de l'Opéra. La liberté n'est pas tout à fait de ma famille. Si j'étais né autrement, je ne dis pas non, alors peut-être je ferais raison à ma naissance. Vous verrez que nous ferons la folie de prendre la Rochelle, disait autrefois la noblesse. La noblesse prit en effet la Rochelle, et depuis ce temps la tête d'un gentilhomme ne pesa pas plus dans la main du pouvoir que la tête d'un traitant. Nous sommes là une troupe d'écervelés, la fleur du royaume, qui allons candidement, in partibm infidelium, travailler à l'inauguration de la démtocratie. Lafayette est parti le premier, Broglie Ta suivi,

Lauzun à voulu être du voyage, je vais rejoindre Lauzun, et Témigration continue. La jeunesse de la cour, en ce moment, à commencer par la plus belle moitié, a la tète pleine de vent qu'elle appelle Tesprit nouveau. Tenez, moi qui vous parle, je devais épouser une héritière de bonne maison. Mais mademoiselle a lu la Nouvelle Héluise y et au premier mot de mariage, elle répondit en vraie Romaine qui a mis une mouche le matin : Quand monsieur le marquis aura gagné son grade de général dans Tarmée de Tlndépendance. Et pour gage de sa promesse, elle a voulu attacher à la poignée de mon épée le nœud de ruban que voici. Pour peu que cela dure, nous vivrons bientôt sous le règne du roman.

— Si par roman vous entendez le cœur, je vous avoue que je verrai sans regret ce changement de règne, et à ce compte, je vous remercie de m'avoir montré le nœud attaché à votre épée. Voilà le premier ruban dans ce monde qui aura mérité mon respect.

Vous aimez la politique sentimentale, monsieur le pasteur; vous pouvez alors remercier voire bonne étoile,, car partout, aujourd'hui, l'humanité tourne au sentiment; on ne parle que de pastorale, de musette, de pain économique et de philanthropie. On n'est plus aujourd'hui marquis ou marquise, on est berger ou bergère. L'époque appelle cela être plus près de la nature La reine elle-même a voulu être bergère à sa façon, c'est-à-dire laitière, et sitôt qu'elle peut dérober une matinée à la monarchie, elle court, déguisée en Perrette,

le jupon court et le tablier relevé, pétrir de sa main royale le beurre et le fromage. Mais au milieu de cette bergerie, la révolution marche à pas de loup, et personne ne Tentend ou ne veut l'entendre venir. Elle vient cependant inconnue à elle-même, et pleine de pensées cachées ; elle fera maison nette du passé, et alors le vent qui soufflera, soufflera si fort, qu'il faudra être trois fois ferme sur soi-même pour rester debout.

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