AMBROISE PARÉ ETAIT-IL PROTESTANT
Ambroise Paré, le célèbre praticien du xvi' siècle, étatt*il protestant ou catholique ?
Nous ne sommes plus au temps des guerres de religion, et cependant nous nous passionnons, au moins dans le monde des chercheurs, pour ces sortes de rébus.
C'est qu'on n'est pas prés de se mettre d'accord, si nous en croyons les derniers échos ^ Le débat vient de renaitre dans le pays même qui a donné naissance au savant médecin.
Un officier supérieur de Laval, protestant^ admet la conversion, devant Tappréhension de la mort.
Un prêtre catholique, également compatriote de Paré, penche pour sa fidélité constante à ses croyances.
Où est la vérité ? Elle n'est pas si simple à établir que vous pourriez en augurer.
11 faut remonter aux Mémoires de Sully pour trouver le premier témoignage, presque contemporain celui-là, de la religion attribuée au maitre chirurgien.
« De tous ceux qui approchaient ce prince (sans aucun doute Charles IX), dit positivement Sully, il n'y avait personne qui eut tant de part à sa confiance qu'Ambroise Paré.
I. Cette étude a paru originairement dans la Francs Médicale, du 24 juin 1894, sous la signature de notre pseudonyme (D' Quercy).
« Cet homme, qui n'était que son chirurgien, avait pris avec lui une si grande familiarité, quoiqu'il fut huguenot... » Ce n'est là qu'une affirmation sans l'appui de preuves solides, mais dépouillons tout le dossier, et, avant de poser des conclusions, si toutefois nous y parvenons, faisons une sélection des arguments pour et contre.
« Tout le monde sait que Paré était calviniste, dit Eloy, et qu'il ne tint pas aux auteurs du massacre de la Saint- Barthélémy qu'il ne fut sacrifié à leurs fureurs. » On a prétendu, en effet, et c'est Brantôme qui a mis cette version en circulation, que Charles IX, le jour de la Saint-Barthélémy, « renvoya quérir et venir le soir dans sa chambre et garderobes, lui commandant de n'en bouger, et disait qu'il n'était raisonnable qu'un qui pouvait servir à tout un petit monde fût ainsi massacré ».
« Le roi ne voulut cependant sauver la vie à personne*, dit encore Brantôme, sinon à maître Ambroise Paré, son premier chirurgien et le premier de la chrétienté. »
La vérité est que Charles IX payait une dette de reconnaissance. 11 ne pouvait plus se passer de son médecin (liton dans une note de l'édition de Brantôme de 1787), depuis son voyage de Vitry, dont il lui restait un vieux mal qui se réveillait tous les printemps. )>
Quelle était la nature exacte de ce mal? S'agissait-il, comme le croit le D^* Giraudeau de Saint-Gervais, d'excroissances, de polypes de l'urèthre? Encore un problème qui peut exercer la sagacité d'un amateur de débats rétrospectifs.
Le Dr le Paulmier croit avoir trouvé la preuve que Paré appartenait à la religion réformée dans ce passage, à la vérité assez troublant, extrait d'un Mémoire rédigé en 1575 par Paré lui-même, au moment d'un procès avec la Faculté :
« Ce mot, dit-il expressément, ce mot religion a esté cité par moy pour ne me glorifier avoir suivi telle opinion... et
1. Ce n'est pas tout à fait exact : le D' Le Paulmier n'a pas eu de peine à établir qu'il y a eu d'autres médecins préservés: tels, Simon Piètre, prévenu à temps par son gendre Riolan et qui put se réfugier à l'abbaye Saint-Victor; Jean Mazille, premier médecin de Charles IX, etc.
moins ep intention de monstrer que ceux qui suivent la savante Eglise catholique et romaine, abusent de moyens illicites pour se défaire de leurs ennemis. »
Il y a mieux, et les historiens protestants ne se sont pas fait faute de reproduire un autre passage des œuvres de Paré pour étayer leur argumentation : il s'agit d'une tentative d'empoisonnement, dont aurait failli être victime le grand chirurgien, lors du siège de Rouen.
Le passage mérite d'être tout au long rapporté : « Après la prise de Rouen me trouvoy à disner en queN que compaignie, où en avoit quelques-uns qui me bayoiait à mort pour la religion; on me présenta des choux où il y avait du sublimé ou arsenic: de la première bouchée n'en apperceu rien : la seconde, je senti une grande chaleur et cuiseur, et grande astriction en la bouche, et principalement au gosier, et saveur puante de la bonne drogue, et l'ayant appercevé, subit je pris un verre d'eau et de vin et lavay ma bouche, aussi en avallay bonne quantité, et promptcment allay chez le proche apoticaire : subit que je fus parti, le plat aux choux fut jeté par terre. »
De tous ces documents résulte-t-il la preuve que Paré fut toute sa vie protestant? Et s'il le fut un temps, à quelle époque cessa-t-il de l'être pour se convertir?
Eloy, dont nous avons ailleurs consigné l'opinion, dit avec beaucoup de sens : « Comme Paré fut enterré le 22 dans l'église de Saint-André-des-Arcs au bas de la nef, il est bien apparent qu'il donna des preuves de catholicité avant que de mourir. » ^
A quoi le D' Dureau de répliquer * : un acte de décès n'est pas un acte d'abjuration, et les parents d'Ambroise Paré ou les témoins de sa mort ont fort bien pu le déclarer catholique, sans l'avoir consulté à cet égard.
« Je sais, ajoute notre docte confrère, un professeur de la Faculté de Paris, dont la famille a possédé des papiers provenant d'ascendants de Paré, réfugiés en Suisse lors des regrettables avanies faitesaux huguenots.» Et venant à la rescousse du D' Dureau, les protestants militants, tels que les frères
1 . M. le D' Dureau a depuis changé d'avis et semble s'être rangé à l'opinion de Jal que nous exposons plus loin.
Haag, expliquent que Paré a bien pu, quoique appartenante la religion réformée, être enterré dans un cimetière catholique ; tel encore M. Bordiâr, qui assure que «tout, dans les paroles, les actions, les écrits de Paré, empreints à chaque page du sentiment biblique, révèlent Tâme élevée du huguenot... »
Eh bieni nous ne sommes pas convaincu par ce luxe de preuves, dont quelques-unes sont si contestables.
Malgaigne, qu'il faut toujours consulter quand il s'agit de Paré, n'hésite pas àaffirmer que Paré appartenait, depuis longtemps, à la religion catholique, et il arrive à cette conclusion à la suite d'une dissertation critique du plushaut intérêt. Mais à ces arguments, d'ordre philosophique, nous pouvons en ajouter d'autres, plus documentaires. Et, pour notre part, nous nous y référons, sans demander plus.
L'auteur du Dictionttaire de biographie critique, le très érudit A. Jal, qui a compulsé tous les registres de l'église Saint-André-des-Arcs, a relevé jusqu'à vingt-cinq actes parfaitement catholiques, actes de baptêmes, de mariages et de décès, dont dix-buit antérieurs à la mort d'Ambroise Paré. Paré a été parrain dans un baptême catholique, ses deux femmes étaient catholiques, tous ses enfants ont vécu et sont morts au sein de l'église romaine.
S'il vous en faut davantage*, c'est que vraiment vous êtes difficile à contenter. Pour nous la cause est définitivement jugée. Nous faisons suivre néanmoins notre dissertation d'une étude * parue postérieurement à notre travail et qui, par des voies différentes, arrive au même but.
S'appuyant seulement sur des actes de décès et sur les actes de baptême de ses enfants, Malgaigne, et après lui A. Jal , concluent, peut-être un peu vite, que Ambroise Paré était
i.Ceux que la question intéresse pourront consulter :
. Journal de la Mayenne y avril et mai 1873; Intermédiaire des
Chercheurs^ 1869 et 1870; D" Le Paulmier, Perdrix, Vimont,
etc., Biographies d^A' Paré; Turner, Etudes historiques, p.89-
121, 487-504, etc., etc.