PHILIPPE VI, DE VALOIS
Mort, le 22 août 1330, dune maladie indéterminée.
Des historiens modernes, entre autres Michelet et Henri Martin, ont attribué la mort de ce roi à des excès génésiques. Cette opinion prend appui sur tel passage d'un chroniqueur italien (1), qui, mal ou plutôt incomplètement lu et traduit, a pu donner lieu à cette fausse interprétation. Si Philippe VI a abusé des plaisirs (2), il n'est pas autrement prouvé que cet abus ait déterminé chez lui un épuisement qui ait été la cause directe de sa perte.
(1) Matteo Villani, éd. Dragomani, t. I, cité par Brachet, op. cil., II, pp. fiS et suiv.
(2) Le roi jouissait d'une excellente santé, et il est probable qu'il eût fait attendre longtemps son successeur, s'il ne se fût avisé d'épouser, à cinquante-sept ans, sa cousine Blanche d'Évreux, qui n'en avait que dix-sept, et qui passait (au dire de Brantôme) pour la plus belle princesse de son temps. Il l'aima tellement que, moins d'un an après, il reposait dans les caveaux de Saint-Denis (Alf. Franklin, les Médecins, pp. 56-57.)
128 LES MORTS MYSTliHIEUSKS
A s'en rapporter à l'auteur qui nous a fait connaître ses débordements, Philippe de Valois aurait succombé à une maladie dont la nature exacte reste à connaître.
Il était âgé de cinquante-sept ans au moment de sa mort.
Si l'on peut soutenir que l'incontinence ait pu préparer le terrain à ce mal inconnu, on ne saurait admettre, comme certains n'ont pas craint de l'affirmer, que le roi, qui fît à ses deux fils à son lit de mort de si lucides recommandations (1), se soit éteint dans le ramollissement cérébral ou dans le gâtisme. Il y a là une contradiction qu'il suffit de signaler, pour montrer combien peu acceptable est une pareille hypothèse (2).
(1) Conlinualeur de Nangis, éd. Géraud, t. II, p. 221.
(2) Philippe VI était mort à l'abbaye de Coulombes, près de Dreux, le 22 août 1350. Le « cirurgien » Remon dû Noc procéda à l'einbaumement du roi (Bibl. Nat., ms latin 9015, n" 43, publié par M. Maurice Jusselin, archiviste paléographe) entre le 2i et le 26 ; car, à cette dernière date, le corps du monarque fut apporté à Notre-Dame de Paris. Ses obsèques eurent lieu le samedi 28. Philippe VI fut inhumé à Saint-Denis; ses entrailles furent portées aux Jacobins, à Paris, et son cœur à Bourgfontaine-en- Valois (V. la Chronique de Jean le Bel, éd. Jules Viakd et Eug. De- PREZ, Société de l'IIisl. de France, t, II; Paris, 1905, in-8, p. ISy note 3).
^'.^•Pi
PHILIPPE VI, DE VALOIS, PRÉSIDANT UNE SKANCE DE LA COUU DU. i-AtU'
(Bibliothèque nationale, manuscrits français, 18437, f. 2.)
JEANNE DE BOURGOGNE Morte, le 12 décembre 1349, de la peste (i]
La femme de Philippe VI serait un beau sujet d'étude pour un médecin aliéniste.
Son ascendance suffirait à donner la clé de son état morbide. N'est-elle pas la petite-fille de cet Hugues IV, un faible d'esprit (2), dont le grand-père avait eu, lui aussi, une fin misérable, « mente alienatus », au dire du chroniqueur Mathieu de Paris (3) ? N'est- elle pas la fille de cette Agnès de France, qui eut un frère fou?
Elle est aussi la sœur de cette fameuse Marguerite de Bourgogne, femme de Louis le Hutin, qui n'a pas
(1) C'est également à cette épidémie que succomba Bonne de Luxembourg, la première femme de Jean le Bon.
(2) E. Petit, IlisL des ducs de Bourgogne de la race capétienne, 1894, t. V.
(3) Matthoei Parisiensis, Cfironica majora, éd. Luard, t. II, p. 387.
usurpéj tant s'en faut, sa réputation de salacité sexuelle (1).
Elle-même n'est pas à l'abri de tout reproche (2) sous ce rapport. Signalons, à ce propos, une particularité qui permettra de tirer certaines inductions : cette reine passionnée était boiteuse de naissance.
Jeanne de Bourgogne fut une des victimes de la terrible épidémie de peste à bubons (3), qui sévit sur l'Europe vers la fin de la première moitié du quatorzième siècle (/i).
(1) Conlinualeur de Nangis, éd. Géraud, I, 404; et Chroniq. de Sainl-Denys, éd. P. Paris, t. V, p. 220. (Cf. Recherches historiques sur l'origine du pape Jean XXII, par Bertrandy, p. 13.)
(2) P. Cochon, Chronique normande, éd. Beaurepaire.
(3) Cf. Chronographia reguni francoruni, éd. Moranvillé, t. II; Chronique des quatre premiers Valois, éd. S. Luce; Pierre Cochon, op. cil., etc.
(4) V. sur cette épidémie : Nic.\ise, Guy de Chauliac, p. 167; LiTTHÉ, Médecine el Médecins ; Oz.\nam, Anglada, etc.
JEAN 11, DIT LE BON Mort, le 8 avril 1364, de îraumafiame.
Tous les enfants de Philippe YI et de Jeanne dé Bourgogne, à l'exception de Jean le Bon, étant morts en bas âge ou sans descendance légitime, Jean continua seul la postérité de son père.
A seize ans, il fut atteint d'une affection bizarre, qui mit ses jours en danger (1). Cette maladie, à marche aiguë, dura deux semaines et fut caractérisée par l'apparition quotidienne sur les membres de grosseurs ou saillies dures, de couleur brunâtre ou livide, se terminant par résolutioft, par conséquent n'aboutissant ni à la suppuration, ni à la chronicité, ce qui exclut l'idée d'une adénite ou d'une tumeur squirrheuse (cancer, par exemple).
Brachet (2) croit qu'il s'agissait de ce qu'on nomme
(1) Cf. Conlinualeur de Nanyis.
(2) Op. cit., t. I, p. 236.
134 m:s Monrs mystérieuses
aujourd'hui Véryihème noueux des rhumatisants, qui est le lot des arthritiques strumeux. C'est ce que Bazin nommait Véry thème induré scrofuleux (1).
Les médecins, mandés par le duc, jugèrent l'affection grave ; elle avait un aspect inquiétant, et le royal patient était déjà épuisé par des excès précoces (marié dès l'âge de treize ans, il avait eu un premier enfant à quinze ans !). A ce sujet, nous ne devons pas omettre de noter que, d'après des recherches relativement récentes (2), la blennorrhagie, qu'on sait être aujourd'hui une maladie générale à manifestations locales, entre en ligne de compte dans la pathogénie de l'érythème noueux. La précocité sexuelle du jeune roi autorise bien des soupçons.
En dépit de l'opposition de ses conseillers, qui l'engageaient à veiller un peu plus sur sa santé, Jean le Bon se rendit à Londres, fidèle, disait-il, à la foi jurée, mais, au dire de maints chroniqueurs (3), pour y jouer, causa Joci : un jeu dangereux, puisque, après deux mois d'une vie de dissipation et de « récréations... en dîners, en soupers, et en aultres manières (4) », il tombait cette fois sérieusement malade.
(1) Bazin, Affections cutanées d'origine arthritique et dartreuse, p. 137.
(2) Société de médecine interne de Berlin, séance du 10 décembre 1894 : communication du professeur Litten.
(3) Continuateur de Nangis, éd. Géraud, t. II, p. 333.
(4) Fhoissart, éd. S. Luce, t. VI, p. 392.
JEAN II, DIT LE BON ]:ir>
Sa mort fut-elle la terminaison de cette maladie, il est malaisé de l'affirmer. Plusieurs opinions ont, en effet, été émises à cet égard.
Tandis que les uns (1) se prononcent en faveur d'une affection grave (gravi morbo correptus^^ d'autres parlent de mort subite par apoplexie (2) ; d'autres enfin, et ceci mérite de nous arrêter davantage, prétendent que Jean le Bon aurait succombé à un coup de dague, que lui aurait porté un seigneur, après une partie d'échecs (3).
Do toutes, cotte version est la plus probable.
(1) Walsingham, Ilisl. Anglicana, éd. Riley ; Londres, 1863 t. I, p. 299.
(2) Martène, Amplissima colleclio, t. V, p. 287 (Chronique de Zantfliet).
i'H) Zantfliet, op. cil., et P. Cochon, Chronique normande, p. 107.
Mort, le 16 septembre i380, d'une lésion aorlique, d'origine goutteuse.
De sa première femme, Bonne de Luxembourg, Jean le Bon a eu neuf enfants :
1° Louis, duc d'Anjou, qui mourra d'une angine phlegmoneuse (1), le 3 octobre 138/i;
2** Jean, duc de Berry, goutteux (2), dont on ignore la cause de mort ;
3° Philippe, duc de Bourgogne, mort le 27 avril l/iO/i(3);
!i° Jeanne ds Navarre, qu'on dit, à tort, avoir été empoisonnée et qui mourut subitement dans son bain, à la suite d'une syncope, « faiblesse de cœur(/i)», eni/il6;
(1) Brachet, II, 117.
(2) Religieux de Saint-Denis, t. V, p. 68.
(8) Petit de Vausse, Itinéraire des ducs de Bourgogne. (4) Secousse, Mém. sur Ctiarles le Mauvais, 1755, t. II, p.. 388. (Cf. la pièce justificative A.)
l:58 , Ll'S MORTS MYSTERIEUSES
5" Isabelle de France^ qui épousa le duc de Milan, Galéas Yisconti (1) ;
6" Charles V (2), qui continua sur le trône de France la dyaastie des Valois. Marié à treize ans, il ne devint roi que quatorze ans plus tard.
Nous avons discuté ailleurs (3) l'hypothèse de l'empoisonnement de ce roi par ses frères, et notamment par Charles le Mauvais. Disons seulement, à cette place, que Charles V présentait une fistule au bras gaucho, probablement consécutive à une osiéopérioslite de l'humérus, de nature typhoïdique. 11 eut de la chute des cheveux et des ongles qui nous semblent confirmer ce diagnostic.
Cet état du bras gauche {!x) a été attribué, par des
(1) DuRFEU, Gascons en Italie, p. 64.
(2) Les trois autres enfants issus du premier mariage de Jean le Bon sont trois filles : une, morte en bas âge, Agnès ; une autre, morte en religion, à Poissy, Marguerite; et enfin, Mariette France, morte en 1404, épouse de Robert I<", duc de Bar.
(3) Poisons et Sortilèges, t. I.
(4) Le roi présentait, en outre, une déformation articulaire et une impotence chronique de la main droite ; des incisions furent pratiquées entre les doigts pour diminuer l'œdème. Il éprouvait une sensation chronique de froid dans la môme main, quelle que fût la saison. La motililé était abolie pour les actes qui exigent un notable effort musculaire; elle était conservée pour les actes à faible effort : écriture, port d'objets légers. On a encore noté, chez Charles V, de la dyspepsie flatulenle, qui s'observe fréquemment chez les goutteux, de la gravelle, u« état fébrile chronique. Les médications antigoutteuses, analgésiques et hypnotiques, ordonnées au roi par ses médecins, confirment
(Dt'lail (l'un monument en pierre provenant <ie l'église des CélesUns: art françai-; du xiv siècle, Musée du Louvre.)
oritiquos étrangers aux métliodes de la médecine, soit à un cautère — c'était prendre, comme on l'a dit, une lésion pour une arme thérapeutique — soit à une intoxication par l'arsenic (1).
N'oublions pas que Charles Vêtait fils de rhumatisant, arrière-petit-fils de goutteux ; que son oncle était mort de cachexie goutteuse ; que l'un de ses frères, sinon deux, avait également subi les atteintes 4e la môme diathèse.
Le dimanche 16 septembre 1380, à la suite d'une série d'attaques de goutte, le roi succombait, après
le diagnostic de goutte, qui est indiscutable. (Cf. Brachet, op. cil.)
(1) « Ce prince (Charles V) avait, dans sa jeunesse, été empoisonné par Charles le Mauvais. L'activité du poison lui avait fait tomber les ongles et les cheveux ; longtemps ses jours avaient été menacés; il n'avait dû sa guérison qu'aux soins assidus d'un médecin de l'empereur Charles IV, qui avait conseillé un cautère au bras et prescrit le régime à suivre, en annonçant que, quand le cautère cesserait de couler, sa vie serait en danger, et qu'il mourrait peu de temps après. Ce fut en 1380 que Charles saperçut de cette suppression, triste présage de sa lin. » Berthevin, Recherches historiques sur les derniers jours des rois de France ; Paris, 1825, p. 29. Henri Martin, Sismondi, etc., ont réédité l'erreur commune. Déjà, au quinzième siècle, le chroniqueur Zantfliet attribuait à un empoisonnement, commis par les frères de Charles V, l'état du bras gauche du roi, celui de sa main droite, son hydropisie, ainsi que son état cachectique. Froissart ne craint pas, lui aussi, d'attribuer l'ostéo-périostite du bras gauche à un empoisonnement du roi, en 1357, par Cliarles le Mauvais. Moreau (de Tours) et Bird, en Allemagne, ont suivi celte fausse piste.
UÛ LES MOnTS MYSTERIEUSES
une^crise de 60 heures, marquée par un état persistant d'orthopnée ; des phénomènes asphyxiques ; de rhydropisie, pour laquelle il fut ait au malade une double ponction latérale ; du délire ; des douleurs terribles, avec angoisse cardiaque (le malade poussait des cris dont toute la maison retentissait) ; le faciès hippocratique et de l'hyperesthésie des téguments (1).
On a sous les yeux le tableau symptomatique (fe l'angine de poitrine coronarienne, telle qu'on l'observe dans une lésion de l'aorte — et ce diagnostic n'est pas en désaccord avec ce que nous venons de faire connaître des antécédents goutteux du père de Charles VI (2).
(1) V. la Relation anonyme de la mort de Charles V, par Haii- RÉAU {Notices et Extraits, des Mss de la Bibliothèque Nationale, 1886, t. XXXI, 2' partie, p. n). Cf. la Revue des questions historiques, t. XXV (1879), pp. 433 et suiv.
(2) Aux funérailles de Cliarles V, .les écoliers de l'Université causèrent du trouble, parce que le recteur voulait marcher à côté de l'évèque de Paris qui conduisait son clergé. Pour éviter à lavenir un pareil scandale, le recteur de l'Université se lient à la gauche du doyen de l'église de Paris. Le grand aumônier
et le maître de l'oratoire ont également leurs places et vont devant les aumôniers ordinaires; ces derniers vont suivant leur rang, avec les évèques, s'ils sont prélats, avec les abbés, s'ils sont pourvus de quelque abbaye. (Legrand d'Aussy, lac., cil.)
PIECES JUSTIFICATIVES