‹ Les morts mystérieuses de l'histoire;Chapitre 52 sur 56 · LA COQUETTERIE D HENRI IV · texte numérisé non relu

LA COQUETTERIE D HENRI IV

Henri IV, dans une de ses lettres, parle d'une fluxion au pied dont il était incommodé; mais il n'était pas satisfait qu'on le peignît à la cour de Madrid comme impotent et perclus de goutte. Un jour que don Pedro de Tolède, ambassadeur d'Espagne, vint le visiter, « il le prit par la main et parlans seuls d'affaires, le roi cheminant à grands pas le long de ses galeries, le tint cinq heures durant, jusqu'à ce

HENIU IV 405

qu'il reconnut que don Pedro n'en pouvait presque plus : alors il le licencia. »

Un autre jour, Mayenne qui, à la prière de Gabrielle d'Estrées, avait obtenu, pour lui comme pour sa famille, les conditions les plus avantageuses, vint trouver Henri IV au château de Monceaux. Il se jeta aux pieds de Henri, qui l'embrassa, et lui fit faire une longue promenade dans le parc : feignant de ne pas s'apercevoir que sa marche vive et leste mettait au supplice le duc affligé d'une sciatique et chargé d'embonpoint, il lui montrait dans les plus grands détails les embellissements de cette maison de plaisance. Enfin, il dit à l'oreille à Sully : « Si je promène encore longtemps ce gros corps, me voilà vengé sans grande peine de tous les maux qu'il nous a faits, car c'est un homme mort. » Et se retournant vers le duc de Mayenne : « Avouez, mon cousin, lui dit-il en riant, que je vous ai un peu essoullé ; c'est là tout le mal et le déplaisir que vous recevrez jamais de moi. » Et ils soupèrent ensemble avec Gabrielle ; et Henri IV but le premier au duc de Mayenne.

RAPPORT DE l'ouverture DU CORPS

Du roy defjunci Henry le Grand; IV" de ce nom, roy de France et de Navarre, qui a esté faite le

406 LliS MORTS MYSTERIEUSES

qiiinziesme jour de mai] mil six cent dix ^ à quatre heures du soir. Ayant esté blessé le Jour précédent d'un Cousteau^ estant dedans son carosse, dont il seroit décédé incontinent, après avoir dit quelques paroles et jette du sang par la bouche (4).

S'est trouvé par les médecins et chirurgiens soussignez ce qui s'ensuit :

Une playe au costé gauche, entre l'aisselle et la mammelle, sur la deux et troisième coste d'en haut, d'entrée du travers d'un doigt, coulant sur le muscle pectoral, vers ladite mammelle, de la longueur de quatre doigts, sans pénétrer au dedans de la poictrine.

L'autre playe en plus bas lieu, entre la cinq et sixiesme coste, au milieu du mesme costé, d'entrée de deux travers de doigts, pénétrant la poictrine, et perçant l'un des lobes du poulmon gauche, et de là couppant le tronc de l'artère véneuse (veine pulmonaire) à y mettre le petit doigt, un peu au-dessus de l'oreille gauche du cœur. De cet endroit, l'un et l'autre poulmon a tiré le sang, qu'il a jette à flot par la bouche, et du surplus se sont tellement remplis, qu'ils s'en sont trouvé tous noirs, comme une ecchimose.

Il s'est trouvé aussi grande quantité de sang caillé en la cavité de ladite poictrine, et quelque peu au

(1) GuiLLEMEAU, Œuurcs de chirurgie, p. 855.

ventricule droict du cœur ; lequel ensemble les grands vaisseaux qui en sortent, estoient tous affaissez de l'évacuation ; et la veine cave, au droict du coup (fort près du cœur) a paru noircie de la contusion faite par la pointe du couteau ;

Par quoy tous ont jugé que cette playe estoit seule et nécessaire cause do la mort.

Toutes les autres parties du corps se sont trouvées fort entières et saines, comme tout le corps de très bonne température et de très-belle structure.

Fait à Paris les jour et an que dessus.

Médecins du roy :

A. Petit, A. Miron, De Lorme, Regnard, HÉROARD, Le Maistre, Falaiseau, De Maierne, Hubert, Le Mirrhe, Carré, AuBERi, Yvelin, De Lorme le jeune, H autin,

PÉNA, LUSSON, SÉGUIN.

Chirurgiens du roy :

Martel, Pigrai, Guillemeau, Regnaud, Gardé, Philippes, Jarret, de la Noue, joubard, bérart, bachelier, robillard.

Voici les observations du médecin légiste Chaussier [op. cii.^ p. 149), sur le rapport qu'on vient de lire :

« Dans le rapport de l'ouverture de Henri IV on dit : que la ueine cave a paru noircie de la conlu-

108 LES MOHTS MYSTERIEUSES

sion faite par la pointe du cuiitean. Mais, dans un rapport judiciaire, tout doit être positif; on doit dire ce qui est, ce qu'on a reconnu, constaté, et non pas seulement ce qui a paru : l'apparence ou un premier aperçu, si on s'y borne, peuvent conduire à l'erreur. On doit aussi désigner la forme, l'étendue de l'altération que l'on indique ; enfin, on doit toujours employer l'expression propre ; ainsi, dans le cas actuel, il ne fallait point dire : J° que la veine cave a paru noircie ; 2° il fallait désigner l'étendue de cette noirceur ou couleur noire ; 3° enfin, il est certain que l'on a confondu la contusion avec Vecchymose. La pointe d'un couteau qui ouvre une veine ne produit point une contusion ; mais le sang qui s'échappe d'une veine peut s'infiltrer dans les mailles du tissu lamineux qui l'environne, produire ainsi un thrombus plus ou moins gros, ou une ecchymose plus ou moins difïuse : ce qu'il faut bien distinguer, surtout dans quelques cas. »

Page 1