ADIEU
France, je meurs! — je meurs, tout me l'annonce. Mère adorée, — adieu 1 Que ion saint nom Soit le dernier que ma bouche prononce. Aucun Français l'aima-t-il plus? Gh ! non. Je t'ai chaniée avant de savoir lire.
Et, quand la mort me lient sons son épieu. En te chantant, mon dernier souffle expire. A tant d'amour donne une larme. — Adieu!
liorsque dix rois, dans leur triomphe impie. Poussaient leurs chars sur ton corps mutilé. De leurs bandeaux j'ai fait de la charpie Pour ta blessure, où mon baume a coulé...
Arrêtons-nous pour dire que nous venons de citer quatre des plus beaux vers que Déranger ait laits. Maintenant contmuons:
Le ciel rendit ta ruine féconde:
De te bénir les siècles auront lieu .
Car ta pensée ensemence le monde.
L'égalité fera sa gerbe. — Adieu !
Nous aurions dû ne nous interrorapre qu'ici; les quatre derniers vers de ce couplet valent bien les quatre premiers.
Demi-couclîé, je me vois dans la tombe. Ah! viens en aide à tous ceux que j'aimais. Tu le dois^ France, à la pauvre colombe Qui, dans ton champ, ne butina jamais. Pour qu'à tes fils arrive ma prière, Lorsque déjà j'entends la voix de Dieu, De mon tombeau j'ai boutenu la pierre, Mon bras se lasse ; elle retombe. — Adieu:
C'est son dernier cri; ce dernier cri poussé, le poëte meurt.
Maintenant, ce dernier volume ajoute-t-il à la gloire poétique deBéranger?
Non, mais il la complète.
Béranger était placé comme poëte aussi haut qu'il pouvoit l'être ; mais il lui manquait ce qui fait de l'arc-enciel une chose véritablement céleste : à sa fm, les quelques nuages de son commencement.
Donnons à Béranger la place qu'il se donne lui-môme.
11 s'est débattu sous l'accusation de faire des odes : il a eu raison.
Comme poëte pindarique, il avait deux ri vaux terribles
je ne dirai pas à dépasser, mais à atteindre : Lamartine cl
Victor Hugo.
Comme chansonnier, il avait Désaugiers à faire oublier; voilà tout. Désaugiers oublié, il était nattre
et roi.
Roi d'un royaume inférieur. Mais rappelez-vous ce mot de César, traversant un village des Alpes :
€ J'aime mieux être le premier ici que le second dans Rome. »
Béranger, avec son immense bon sens, avec son irréprochable civisme, avec sa conduite stoïque, a droit, au reste, en Srance, à quelque chose de mieux qu'une royauté.
Nous avons eu soixante et dix ou soixante et douze rois en France, et nous avons dix ou douze grands poètes.
Mettons-le au l'ang de ces dix ou douze grands poètes, et répétons-nous bien que, en même temps qu'il fut un grand poëte, il fui un grand citoyen.
Quelques-uns diront peut-être que Béranger a posé pour la pauvreté, pour le désintéressement et pour la Dîitionalilô.
32â LES MORTS VONT VITE
Répondons que l'homme qui pose soixante-seize ans on soixante-dix-sept ans pour les trois vertus les plus rares de nos jours, mérite bien, s'il ne les avait pas, que Ton croie qu'il les avait.