LE SEPTUAGÉNAIRE
Me voila septuagénaire.
Beau titre, mais lourd à porter.
Amis, ce titre qu'on vénère.
Nul de vous n'ose le chanter.
Tout en respectant la vieillesse.
J'ai bien étudié les vieux.
Ah ! que les vieux
Sont ennuyeux!
Malgré moi, j'en grossis l'espèce.
Ahî que les vieux
Sont ennuyeux!
Ne rien faire est ce qu'ils font mieux.
Ce mot n'est pas pour vous, mesdames : A vos traits seuls l'âge fait tort.
L'amour persiste au cœur des femmes ; Il y sommeille ou fait le mort.
Connaisseuses comme vous Têtes, Tout bas vous dites : ce Fi des vieux! »
Ah! que les vieux
Sont ennuyeux !
Ils s'en vont sans payer leurs dettes.
Ah î que les vieux
Sont ennuyeux î Ne rien faire est ce qu'ils font mieux.
Que de plaisir? un vieux condamne!
Au progrès il met son veto :
(f. Ne renversez pas ma tisane ;
Ne dérangez pas mon loto. »
Tous ils ont peur qu'un nouveau monde
N'enterre leur monde trop vieux.
Ah ! que les vieux Sont ennuyeux!
Le ciel sourit : le vieillard gronde.
Ah ! que les vieux Sont ennuyeux!
jiQ rien faire est ce qu'ils font mieux.
'irracheurs de dents politiques, jios hommes d'Élat, vieux hâbleurs.
Prétendent guérir les coliques Qu'ils provoquent chez les trembleursl Ils nous traitent à leur idée :
Hcgime et drogues, tout est vieux.
Ah ! que les vieux
Sont ennuyeux!
France, ils te font vieille et ridée.
Ah ' que les vieux
Sont ennuyeux !
Ne rien faire est ce qu'ils font mieu:^.
L'empereur, s'il régnait encore.
Canon par le temps encloué.
Faible et démentant son aurore, Aujourd'hui serait bafoué.
Mieux vaut mourir, gloire proscrite : Dieu reprend le génie aux vieux.
Ah ! que les vieux
Sont ennuyeux !
Voyez Corneille et Perlhariîe,
Ah ! que les vieux
Sont ennuyeux!
Ne rien faire est ce qu'ils font mieux.
Ou siècle entier Dieu nous préserve I Que de sottises en cent ans!
Amis, moi, j'ai perdu ma verve :
Plus de couplets g^i's et chantants.
Pour compléter cette satire,
Le souffle manque au pamTe vieux.
Ah! que les vieux
Sont ennuyeux!
Ici, du moins, on peut en rire,
Ali ! que les vieux
Sont ennuyeux !
Ne rien faire est ce qu'ils font n "eLi.
La lampe va s'éteindre ; mais, vous le voyez, elle jette en mourant, sinon une de ses plus ardentes, du moins une de ses plus mélancoliques lueurs.
Disons un mot d'une chanson qui Le donne raison complète dans la polémique qui commence cette étude, lorsque je dis que Déranger est un épicnrien qui a arrangé sa vie d'avance et qui déteste tout ce qui contrarie son plan.
La révolution de 1848 arrive. Béran^sr ne comptait pas dessus ; si quelqu'une de ses chansons la prévoit, c'est vag^uemenl, dans un avenir terne et éloigné.
Elle arrive.
BÎRANGER 317
On le nomme représentant du peuple. Il s'elTraye et résigne son mandat, malgré l'insistance de TAssemblée nationale, qui sent que c'est une grande popularité et, par conséquent, une grande force qui lui fait défaut à rheuTe des périls.
La seule chose qui le frappe dans celte révolution, qui consacre le plus grand principe qu'une révolution ait jamais consacré, — le vote universel, immense progrès sur 1789, — c'est le bruit des tambours.
Ni raiïranchissement du domestique, qui redevient homme, ni l'ennoblissement du soldat, qui redevient citoyen, ne lui paraissent dignes d'être constatés dans un vers.
Mais ces tambours, ces maudits tambours qui battent sans cesse, qui le font tressaillir lorsqu'il rêve, qui l'éveillent en sursaut quand il dort, oh ! les tambours maudits I
Tambours, cessez votre musique.
Rendez la paix à mon réduit; J'aime peu votre politique, Et moins encor j'aime le bruit.
Terreur des nuits, trouble des jours.
Tambours, tambours, tambours, tambours, M'étounlirez-vous donc toujours?
Tambours, tambours, maudits tambours !
Grâce à vos roulements stupides.
Ma vieille muse en désarroi Retrouve des ailes rapides.
Mais c'est pour s'enfuir loin de moi.
Terreur des nuits, trouble des jours, Tambours, tambours, tambours, tambours, M'étourdirez-vous donc toujours?
Tambours, tambours, maudits tambours!
Quand la nappe ici se déploie.
Qu'on y fait trêve aux noirs frissons.
Gronde un rappel, — adieu la joie!
li redouble, — adieu les chansons!
Terreur des nuits, trouble des jours.
Tambours, tambours, tambours, tambours, M'étourdirez-vous donc toujours ?
Tambours, tambours, maudits tambours !
Sous l'Empire, ils ont fait merveille; J'ai vu ces racoleurs puissants Du génie assourdir l'oreille.
Étouffer la voix du bon sens.
Terreur des nuits, trouble des jours, Tambours, tambours, tambours, tambours, M'étourdirez-vous donc toujours?
Tambours, tambours, maudits tambours!
Celui qu'à régner Dieu condamne.
S'il veut faire en grand son métier.
Sait combien il faut de peaux d'âne Pour abrutir le monde entier.
Terreur...
Hein! j'espère qu'il retrouve sa verve pour maudire,
uOtreBurangerl
Tout à l'heure, il va retrouver toute sa poésie pour mourir.
Sa de''flière chanson est un chef-d'œuvre de tristesse et de mélancolie. Jamais fils pieux n'a trouvé plus tendres et plus doux accents pour dire à sa mère l'adieu éternel.
Jugez-en :