LA FAUVETTE DU CALVAIRE
Ohî non, je n'u:ai pas, sous sou toit soUtaire, Troubler ce juste en pleurs par le bruit de mes pas; Car il est, voyez-vous, de grands deuils sur la terre. Devant qui l'amitié doit prier et se taire; Oh ! non, je n'irai pas.
Lorsque de ses douleurs le blond fils de Marie Mourant réjouissait Sion et Samarie,
Hérode, Pilate et l'enfer.
Son agonie émut d'une pitié profonde Les anges dans le ciel, les femmes en ce monde.
Et les petits oiseaux dans Tair.
Et sur le Golgotha, noir de peuple infidèle.
Quand les vautours à grands bruits d'ailes. Flairant la mort, volaient en rond;
Sortant d'un bois en fleur au pied de la colline, Une fauvette pèlerine.
Pour consoler Jésus, se posa sur son front.
Oubliant pour la croix son doux nid sur la branche. Elle chantait, pleurait et piétinait en vain. Et de son bec pieux mordait l'épine bl^che.
Vermeille, hélas! du sang divin;
Et l'ironique diadème Pesait plus douloureux au front du moribond. Et Jésus, souriant d'un som'ii^e suprême.
Dit à. la fauvette : ce A quoi bon?...
A quoi bon te rougir aux blessures divines? Aux clous du saint gibet à quoi bon t'écorcher II est, petit oiseau, des maux et des épines Que du front et du cœur on ne peut arracher. La tempête qui m'environne Jette au vent ta plume et ta voix.
Et ton stérile effort, au poids de ma couronne. Sans même l'effeuiller, ajoute un nouveau poids. »
La fauvette comprit, et, déployant son aile, Au perchoir épineux déchirée à moitié.
Dans son nid, que berçait la branche maternelle. Courut ensevelir ses chants et sa pitié.
Oh! non, je n'irai pas, sous son toit solitaire. Troubler ce juste en pleurs par le bruit de mes pas ; Car il est, voyez-vous, de grands deuils sur la terre. Devant qui l'amitié doit prier et se taire; Oh! non, je n'irai pas!
Quinze mois avant sa mort, le 21 juillet 1837, il écrit : 1 Je suis convaincu par l'expérience que je ne suis bon à rien, sinon à écrire; mais je ne suis pas encore assez habile pour subvenir ainsi à tous mes besoins. Je me suis assigné six mois d'apprentissage, et, pour vivre pendant ce temps, je me suis résigné à donner des leçons particulières à des enfants, ressources provisoires et précaires, sur lesquelles on ne peut pas fonder son avenir. Le temps approche, et je n'ai pas encore fait beaucoup de progrès. Et puis mes enfants, au rebours des hirondelles, se sont envolés loin de Paris à l'approche de l'été. Je viens de vendre un volume de prose et de vers qui devait être composé à mon choix. Pour composer ce recueil, d'où la politique devait être exclue, j'ai été obligé de prendre une à une mes pièces de vers les moins mauvaises et de les mutiler misérablement, ce qui, je l'avoue, m'a fait mal au cœur. »
Maintenant, après le découragement, voici la prophétie; il est vrai qu'il approche de la tombe, et que l'œil des mourants voit au delà des horizons humains.
C'est à sa sœur, à sa Béatrix, à sa Marcaria qu'il écrit :
« Le manque du nécessaire a toujours paralysé mes efforts en littérature. Pow^ gagner, il faut avoir. Si j'étais un fils de famille au lieu d'être tout simplement Hégésippe Moreau, il y a longtemps, je crois, que j'aurais de la réputation. Un monsieur que je n'ai vu qu'une ois chez madame Ferrand, et qui a joué un rôle politique sous la Restauration, M. de Y..., vient de m'adresser une épître de quatre cents vers où il me flatte beaucoup, ce qui enchante madame Emma Ferrand. Ces ge7is-là me laisseront mourir de faim ou de chagrin, après quoi ils diront : C'est dommage ! et me feront une réptttation pareille à celle de Gilbert. Ma sœur, ma bonne sœur, pardonnez-moi de vous entretenir si longuement de mes peines. Le malheur rend un peu égoïste. Si vous étiez là, je ne pourrais m'empêcher de poser ma tête sur votre épaule et de pleurer comme un imbécile, et je fais comme si vous étiez là : seulement, au lieu de parler, j'écris... »
HEGESIPPE MOREAU 179
Enfin, l'heure fatale arrive où les forces manquent au corps, le courage au cœur, la foi à l'âme.
L'hiver approchait ; il ne restait plus assez de flammes dans ce pauvre flambeau pâlissant pour braver les bises de décembre. Hégésippe demanda comme une faveur de passer à l'hôpital la dure saison.
II y entra dans le mois d'octobre, le spectre de Gilbert marchant devant lui.
C'est là que, sentant son âme prête à quitter son corps, il adressa ces derniers vers à cette fille du ciel qui va remonter au ciel ;