A MON AME
Fuis^ àme blanche, un corps malade et nu; Fuis en chantant vers le monde inconnu !
A dix-huit ans, je n'enviais pas, certes. Le froid bandeau qui presse les yeux morts. Dans les grands bois, dans les campagnes vertes. Je me plongeais avec délice alors; Alors les vents, le soleil et la pluie Faisaient rêver mes yeux toujours ouverts; Pleurs el sueurs, depuis, les ont couverts ; Je connais trop ce monde, et je m'ennuie:
Fuis, âme blanche, un corps malade et nu; Fuis en chantant vers le monde inconnu !
Las et poudreux d'une route orageuse, Je chancelais sur un sable flottant; Hepose-toij pauvre âme voyageuse :
Une oasis, là-haut, s'ouvre et t'attend. Le ciel qui roule, étoile, sans nuage.
Parmi des hs, semble des flots d'azur : Pour te baigner dans un lac frais et pur. Jette en plongeant tes haillons au rivage
Fuis, âme blanche, un corps malade et nu; Fuis en chantant vers le monde inconnu !
Fuis sans pitié pour la chair fraternelle : Chez les méchants, lorsque je m'égarais. Hier encor, tu secouais ton aile Dans ta prison vivante... et tu pleurais. Oiseau captif, tu pleurais ton bocage ; Mais aujourd'hui, par la fièvre abattu.
Je vais mourir et tu gémis!... Crains4u Le coup de vent qui brisera ta cage?
Fuis, âme blanche, un corps malade et nu; Fuis en chantant vers le monde inconnu!
Fuis sans trembler : veuf d'une sainte amie» Quand du plaisir j'ai senti le besoin.
De mes erreurs, toi, colombe endormie.
Tu n'as été complice, ni témoin, INe trouvant pas la manne qu'elle implore^ Ma faim mordit la poussière (insensé!); Mais toi, mon âme, à Dieu Ion fiancé.
Tu peux demain te dire vierge encore.
HÉGÉSIPPE MOREAU 18i
Fuis, âme blanche, un corps malade et nu ; Fuis en chantant vers le monde inconnu !
Tu veilleras sur tes sœurs de ce monde. De l'autre monde où Dieu nous tend les bras; Quand des enfants à tête franche et blonde Auprès des morts joueront, tu souriras • Tu souriras lorsque, sur ma poussière.
Ils cueilleront les saints pavots tremblants; Tu souriras lorsqu'avec mes os bla?ics Ils abattront les noix du cimetière.
Fu!s, âme blanche, un corps malade et nu ; Fuis en chaulant vers le monde inconnu.
Une fois entré à l'hôpital, Hégésippe avait cessé d'être un homme et était devenu un numéro.
Le numéro 12.
Dans la nuit du 18 au 19 décembre , le numéro 12 se trouvant plus mal, on envoya chercher un prêtre.
Vers une heure du matin , le 20 décembre , le numéro 12 reçut le dernier sacrement.
Dans la journée du 20 décembre, le numéro 12 mourut.
Un seul ami, M. Sainte-Marie Marcotte, était venu
voirie numéro 12 à l'hôpital et avait laissé son adresse,
pour qu'on le fît appeler en cas de besoin.
Le 20 décembre, vers trois heures de l'après-midi, I. 11
un infirmier entra chez M. Sainte-Marie Marcotte et lui annonça que le numéro 12 était mort.
Voilà tout le bruit que fit la mort d'un homme dont les vers avaient inspiré une si grande admiration à Henri de Latouche, qu'après avoir lu l'Hiver, les Cloches et la Voulzie, il courut chez l'auteur du Dieu de bonnes gens, des Deux Sœurs de Charité el du Vieux Vaga^ bond, en criant :
— Enfin, Béranger, j'ai donc trouvé un plus grand poëte que vous I
C'est dans les œuvres mêmes de Béranger qu'il faut chercher sa vie, comme on a été obligé de le faire pour celle d'Horace.
Si les événements contemporains, au milieu desquels Béranger a vécu en les traversant, nous étaient aussi inconnus que le sont à beaucoup de personnes ceux du siècle d'Auguste, nous en retrouverions la trace dans Béranger, comme, dans les Odes du poète de Venusium, nous retrouvons la trace de tous les événements qui ont agité le vieux monde romain.
En France, pays des comparaisons, on a comparé le cbantre de Napoléon P' au chantre du second César. On a parlé de l'humble naissance du poëte français, et l'on
a dit que le poëte romain était, de son côté, le fils d'un affranchi d'Auguste.
Rectifions une petite erreur du biographe : Horace était fils d'un affranchi, mais non pas d'un affranchi d'Auguste. Horace, né soixante-six ans avant le Christ, l'an 689 de la fondation de Rome, ne pouvait pas être fils d'un affranchi d'Auguste, né soixante-trois ans avant le Christ, c'est-à-dire plus jeune de trois ans qu'Horace.
Ce fut, au reste, une des rages du pauvre Béranger que de s'entendre dire éternellement qu'il imitait un homme dont il ne pouvait lire les œuvres que daûs une traduction.
Au reste, chez tous les deux, même génie, passant facilement d'une forme à l'autre et de l'expression simple à l'expression élevée; même penchant à la satire; et c'est ce penchant à la satire qui a fait Béranger un chansonnier à part, non pas plus verveux, non pas plus philosophe, non pas pLus tendre, mais plus actuel, plus social, plus élevé que Désaugiers; mêmes éloges du vin, mêmes tendresses, nous dirions presque mêmes faiblesses pour les femmes, si, à notre avis, les poètes ne trouvaient pas une inépuisable force dans cette faiblesse.
Le grand rapport qui existe entre les deux poètes, c'est le besoin de repos, le culte de l?i paresse. Mais le repos et la paresse, chez le poëte, ne s'appliquent qu'au corps. Le repos et la paresse du corps, c'est le travail de l'esprit; que Bérangerrêve couché sous les ombrages de Passy, ou qu'Horace médite au bruit des cascades de Tibur, au fond du rêve de l'un, au fond de la médita tion de l'autre, quelque chose vit, s'agite, se crée, qu verra la lumière quand l'heure sera venue. Ce quelque chose, c'est l'œuvre, c'est-à-dire la renommée, c'est-àdire l'immortalité du poêle, le monument plus durable que l'airain : œre perennius.
Quanta nous, ne nous occupons point de ces subtiles comparaisons, laissons-les aux rhéteurs, aux faiseurs de discours, aux académiciens, à ceux enfin qui disent qu'Horace était fils d'un affranchi d'Auguste.
Au reste, de même qu'Horace nous raconte dans ses discours de qui il est fils, Béranger va, dans ses chansons, nous dire la date de sa naissance, et l'état, sinon de son père, du moins de son grand-père.
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Pierre-Jean de Béranger, en véritable enfant de Paris qu'il devait être, naquit, comme Molière, son voisin du pilier des Halles, au centre de la grande ville.
La maison qu'habitait sa famille était située rue Montorgueil, n° 50. Aujourd'hui, elle a disparu, comme tout disparaît dans notre siècle de démohtions, et Ton en chercherait inutilement la place au milieu du nouveau marché.
Dans ce Paris plein d'or et de misère. En l'an du Christ mil sept cent quatre-\1ngt. Chez un tailleur, mon pauvre et vieux grand-père. Moi nouveau-né, sachez ce qui oi'advinl. Rien ne prédit la gloire d'un Orphée A mon berceau, qui n'était pas de fleurs; Mais mon grand-père, accourant à mes pleurs. Me trouve un jour dans les bras d'une fée. Et cette fée, avec de gais refrains.
Calmait le cri de mes premiers chagrinSo
Le bon vieillard lui dit l'âme inquiète : « A cet enfant quel destin est promis? » Elle répond : « Vois-le sous ma baguette. Garçon d'auberge, imprimeur et commis.
Un coup de foudre ajoute à mes présages;
Ton fils, atteint, va périr consumé ; Dieu le regarde, et l'oiseau, ranimé.
Vole en chantant braver d'autres orages. » Et cette fée, avec de gais refrains.
Calmait le cri de mes premiers chagrins.
Voilà les renseignements que le poëte nous donne luimême sur sa naissance. C'est en 1822 que ce souvenir lui revient; il a alors quarante-deux ans.
Dans cette chanson, ni dans aucune autre, Déranger ne parle de son père ni de sa mère. C'est qu'il n'obtint pas même de cette dernière la nourriture que Dieu donne pour rien, — le lait.
Elle n'aimait pas l'enfant et n'aima pas davantage le jeune homme; Déranger ne se souvenait de l'avoir vue qu'une seule fois dans sa vie; il avait alors dix-sept ans.
On mit le nouveau-né en nourrice ; c'est toujours lui qui nous l'apprend, et il a le soin d'intituler la chanson où il va parler de sa seconde mère : Chanson historique.
En effet, tout est historique dans cette chanson, à Inquelle nous pouvons ajouter des notes de la plus grande exactitude.
De souvenir en souvenir J'ai reconstruit mon édifice.
je vais conter, pour en finir.
Ce qu'on m'a dit de ma nourrice.
Au soir des ans doit sembler doux.
Le chant qui nous a bercés tous :
Dodo, l'enfant do.
L'enfant dormira tantôt.
Au mois d'août, voilà bien longtemps!
Six francs et ma layette en poche.
Belle nourrice de "singt ans, D'Auxerre avec moi prit le coche.
Sois bien ou mal, sanglote ou ris.
Adieu, pauvre enfant de Paris !
Dodo, l'enfant do.
L'enfant dormira tantôt.
En Bourgogne, je débarquai; Pour la chanson, cUmat propice.
Nous trouvons, buvant sur le quai.
Le vieux mari de ma nourrice...
Tout à l'heure, nous verrons quel brave homme c'était que ce vieux mari que Béranger appelait son vra père.
Verre en main, Jean le vigneron.
Chantait les gaietés de Piron.
Dodo, l'enfant do.
L'enfant dormiro tantôt.
Un moine, en voisin, vint chez nous; Il entre sans que le chien jappe.
Le mari sort, et l'homme roux De ma table fripe la nappe...
On reconnaît à ce détail le contemporain de l'auteur de l'Enfant du Carnaval.
Cette nappe fripée amena une grande catastrophe.
Hélas ! l'odeur du récollet
Fait, pour neuf mois, tourner mon lait.
La nourrice enceinte, il fallut essayer d'une nourriture quelconque qui remplaçât le lait de femme. On essaya du lait de vache et du lait de chèvre; l'enfant repoussa l'un et cracha l'autre. Enfin, Jean eut l'idée de tailler un morceau de pain en forme de mouillette, de le tremper dans du vin, et de le faire sucer à l'enfant.
Cette fois, l'enfant suça, et de tout son cœur.
11 eut cette ressemblance avec Gargankua et Henri lY.
Moi, gai comme un dieu sans nectar.
Au vin du cru je me résigne.
Ce fut donc la nourriture pTemière du chansonnier.
Il resta deux ans, à peu près, chez le père Jean. Pendant ces deux ans, on avait oublié de payer les mois de nourrice ; ce qui n'avait pas empêché le bonhomme et sa femme d'avoir toute aorte de soins du nourrisson.
Un jour, on reçut de Paris une lettre qui invitait la nourrice à ramener l'enfant, et à venir en même temps toucher le prix de ses mois.
Ce fut une grande douleur pour le père Jean. Il s'était peu à peu pris à l'espérance qu'on ne réclamerait point reniant et qu'il le garderait.
Il se décida cependant à partir pour Paris avec le marmot, dont il conamença par contester la possession au grand-père. Mais,ayajit succombé dans cette prétention, il refusa d'abord de rien toucher pour les mois de nourrice. Enfin, on obtint de Jean qu'il prit son dû, comme on avait obtenu de lui qu'il rendît l'enfant. Et Jean s'en retourna, tout attristé, rejoindre sa femme en Bourgogne.
Espérons qu'il s'est consolé avec le lait de la vigne.
Gomme il faut être juste avec tout le monde, ne laissons point peser sur un récollet l'accusation grave d'avoir fait tourner le lait de la nourrice de Béranger. Récollet est là comme une preuve que les poètes, dans leur culte pour les vers, sacrifient tout à la rime, même la vérité.
Le récollet était tout simplement le curé de la paroisse.
C'est donc en Bourgogne, c'est donc à Auxerre que Béranger passa cette vague époque de la vie où l'homme est déjà né, mais n'existe pas encore; ces premiers mois de l'enfance qui sont les premières minutes du jour, minutes qui n'appartiennent déjà plus à la nuit, sans appartenir encore à la lumière, que les Latins nos pères appelaient «/ô(2 et que nous avons appelées auhe^ à cause de leur pâleur.
L'enfant n'était pas beau. L'homme se charge de nous l'apprendre lui-même :
Jeté sur celte boule.
Laid, chélif et souffrant.
Fut-ce à cause de cette laideur qu'il n'obtint pas de celle à qui il ne dut que le jour toute la tendresse qu'un fils a le droit d'attendre de sa mère? Je n*en sais rien.
Tant il y a que ce fut chez son grand-père que l'enfant revint.
On laihsa, pendant trois ou quatre ans, l'enfant jouer et polissonnerà son aise, être heureux à cœur joie ; puis le moment des premières douleurs vint.
On le mit à l'école chez un abbé qui demeurait rue des Boulets, faubourg Saint-Antoine. C'est du haut des
murs de sa pension qu'il assista à la prise de la Bastille.
Ce souvenir de sa première jeunesse lui revint en 1829, lorsqu'il était dans une autre bastille, à la Force! Hélas! jamais le peuple ne fait la besogne tout à fait...
Voyez la chanson intitulée le Quatorze juillet.
Pour un caplif, souvenir plein de charmes ! J'étais bien jeune; on CTiait : Vengeons-nous! A la Bastille ! aux armes ! vite aux armes ! w Tuârchancls, bourgeois^ artisans couraient tous. Je vois pâlir, et mère, et femme, et fille; Le canon gronde aux rappels du tambour. Victoire au peuple ! il a pris la Bastille. Un beau soleil a fêté ce grand jour !...
JLe lendemain, un vieillard docte et grave Guida mes pas sur d'immenses débris.
« Mon fils, dit-il, ici, d'un peuple esclave. Le despotisme étouffait tous les cris; Mais des captifs, pour y loger la foule. Il creusa tant au pied de chaque tour. Qu'au premier choc, le vieux château s'écroule. Un beau soleil a fêté ce grand jour ! »
Il y avait juste quarante ans qu'un beau soleil avait fêté ce grand jour. En quarante ans, Béranger avait vu couper la tête du roi Louis XVI et de la reine Marie* Antoinette, grandir et tomber la Convention, passer le
Directoire, poindre Bonaparte, arriver Napoléon; il avait vu la gloire et la chute de l'Empire, il avait vu ce cadavre de règne galvanisé qu'on appelle les Cent-Jours , le second retour des Bourbons, la mort de Louis XYIll, l'avènement au trône de Charles X, et, à travers les barr .ux de sa prison, en regardant l'avenir, il souriait au soleil de juillet 1830, cpii ne se trompa que de quelques jours pour être Tanniversaire de celui de 17^9^.
Cette prise de la Bastille laissa un profond souvenir dans l'esprit de l'enfant ; mais un autre souvenir non moins profond s'y incrusta en même temps.
Un maître d'armes, nommé Valois, venait donner des /eçons dans la pension du faubourg Saint-Antoine ; il amenait avec lui une petite fille de dix à douze ans, c'està-dire de trois ans plus âgée que Béranger, laquelle, dressée par lui à l'escrime, lui servait de prévôt et faisait dcG armes avec les enfants.
Cette petite fille était la nièce de ce maître d'armes et s'appelait Judith.
C'est cette même Judith qui vécut cinquante-neuf ans avec le poëte et qui est morte trois mois avant lui.
Un beau matin, sans consulter l'enfant, on vint le
prendre et on lui annonça qu'il partait pour Péronne, la ville pucelle.
Notre poëte avait là une tante paternelle, tenant auberge.
C'était une excellente femnie, dont Béranger a conservé jusqu'à sa mort le meilleur souvenir.
Une anecdote que nous raconterons en temps et lieu sesa une preuve de ce que nous avançons.
On embarqua l'enfant, — cette fois, l'homme a oublié de nous dire par quel coche, — et il arriva à Péronne sans accident.
C'est encore à lui de nous guider.
En 1831, c'est-à-dire à cinquante et un ans, le poëte retourne à Péronne ; alors, il adresse une chanson à ses parents et amis de Péronne, ville où il a passé une partie de sa jeunesse, de 1790 à 1796.
Ce fut chez sa tante aubergiste que s'accomplit la première partie de la prédiction de la fée : garçon d'auherae^puis imprimeur.
Salut à vous, amis de mon jeune âge ! Salut, parents que mon amour bénit !
Grâce à vos soins, ici, pendant T orage, Pauvre oiselet, j'ai pu trouver un nid...
J'ai Lait ici plus d'un apprentissage, A la paresse, hélas! toujours enclin; Mais je me crus des droits au nom de sage. Lorsqu'on m'apprit le métier de Franklin.
Vous n'ignorez point, chers lecteurs, que Franklin était imprimeur à Philadelphie.
C'est dans ces murs qu'en des jours de défaites. De V ennemi f écoutais le canon ; Ici, ma voix, mêlée aux chants des fêtes. De la patrie a bégayé le nom.
Ce n'était point là une métaphore. Lorsque les Autrichiens bombardaient Lille, l'enfant devait entendre le bruit matériel du bombardement.
De ces impressions de jeunesse lui vint cette grand© haine contre l'ennemi
Aussi conserve-t- il de ce bruit du canon autrichien une impression plus vive que des événements àe Paris.
Le canon d^ 92 détourne les regards de l'enfant des échafauds de 93.
Sur ce grand événement social, le poëte hésite à se prononcer.
11 se contente de dire, en s'adressant à une femme qui avait représenté la déesse de la liberté :
Vous traversiez des ruines gothiques; Nos défenseurs se pressaient sur vos pas; Les fleurs pleuvaient, et les vierges pudiques Mêlaient leurs chants à l'hymne des combats; Moi, pauvre enfant, dans une coupe amère. En orphelin par le sort allaité, Je m'écriais : « Tenez-moi lieu de mère. Déesse de la hberté ! »
De noms fameux cette époque est flétrie ; Mais, jeune encore, je n'ai rien pu juger ; En épelant ce doux nom de patrie.
Je tressaillais d'horreur pour l'étranger!.,.
Ce fut vers ce temps, c'est-à-dire en 1792, que s'accomplit cette autre prédiction :
<t Un coup de foudre ajoute à mes présages. Ton fils, atteint, va périr consumé ! »
En effet, un orage grondait sur Péronne ; la tante de Béranger, personne dévote, avait grand'peur du tonnerre ; d'une main, elle faisait le signe de la croix ; de l'autre, elle aspergeait la maison d'eau bénite, quand, tout à coup, l'enfant, qui, le front collé aux vitres, regardait les beaux éclairs, tombe à la renverse sans pousser un cri, tandis que la fenêtre s'ouvre avec fracas ; le fluide électrique venait de traverser la chambre.
Dans l'antiquité, ceux que la foudre avait touchés étaient saints; nous ne croyons pas que le tonnerre ait gâté quelque chose à l'organisation de Déranger.
C'est à Péronne que Béranger fait sa première communion ; huit jours après, l'église ferme.
L'enfance, à notre avis, finit où commence le premier travail de l'homme; du moment où Béranger entre dans une imprimerie, il n*est plus un enfant.
Cette imprimerie était celle de M. Laisney.
« C'est dans son imprimerie que je fus mis en apprentissage, dit Béranger dans une note du deuxième volume de ses chansons; n'ayant pu parvenir à m'apprendre l'orthographe, il me fit prendre goût à la poésie, me donna des leçons de versification et corrigea mes premiers essais, j
Le poëte, reconnaissant comme toujours, a, dans une chanson, consacré le nom du digne maître imprimeur :
Cette chanson est intitulée Bonsoir,
Dans l'art des vers, c'est toi qi\i fus mon maître; Je l'elTaçai sans te rendre jaloux.
Si ces doux fruits que poiu* moi Dieu fit naître Sont des chansons, ces fruits sont assez doux.
Uû autre nom, à la date de ceHe époque, reste encore dacs la mémoire du poëte. Or, comme il a, lui, la mémoire du cœur, ce nom, ainsi que celui de Laisney, aura sa part d'immortalité.
C'est le nom de M. Quénescourt.
Modeste et bon, celte homme vertueux.
Privé des biens que ropulence afâcbe, A semblé pauvre au riche fastueux.
Et, par ses dons^ au pauvre a semblé riche... Au peu d'éclat dont je brille à présent. Ah ! qu'il ait part, et puisse à ma lumière. Comme au flambeau que porte un ver luisant. Longtemps son nom se lire sur la pierre.
Ce n'est pas tout : le poëte fit son épitaphe. — Venu de Péronne à Nanterre, ce fut là que mourut Quénescourt.
C'est donc dans le cimetière de Nanterre qu'il faut aller chercher cette épitaphe :
Vous qui, le rencontrant, n'avez pas reconnu Qu'un esprit cultivé, qu'une âme tendre et fière Brillait sous l'humble habit de cette homme ingénu. Saluez-le sous cette pierre.
Voilà tous les détails que nous avons sur le séjour du poëte à Péronne.
BÉRANGER iOO
Vers la fin de 1796, Béranger revint à Paris. — Il avait seize ans.
Pendant les six ans qu'il avait passés à Péronne, Béranger avait appris le français ; mais, quels qu'eussent été ses efforts et sa persistance, il n'avait pu apprendre le latin.
Quant au grec, il n'y songea nnême pas.
Il le dit en vers et le redit en prose.
Jamais, hélas ! d'une noble harmonie.
L'antiquité ne m'apprit les secrets; L'instruction, nourrice du génie.
De son lait pur ne m'abreuva jamais!
Que demander à qui n'eut point de maître? Du malheur seul les leçons m'ont formé. Et ces épis que mon printemps voit naître. Sont ceux d'un champ où rien ne fut semé!
Voilà la plainte en vers, passons à la lamentation en prose :
< Ohl que de fois, dit le poëte, j'ai maudit cette langue latine I Vous ne vous figurez pas le malheur d'un pauvre jeune homme poussé par le démon des vers, et
qui n*a pas même décliné musa à vingt ans. Honteux de mon ignorance, j'éludais avec soin les occasions qui l'auraient mise à nu, ou quelquefois je faisais, en rougissant, l'aveu de mon malheur à ceux qui me paraissaient au-dessus du préjugé ; mais presque tous, ho* chant la tête avec un regard de pitié, m'engageaient à me mettre à l'étude. Triste recette pour moi si paresseux, et qui me rappelais que, tout jeune, et malgré mon excellente mémoire, je n'avais jamais pu apprendre mes prières en latin ; et puis alors de beaux désespoirs ! Combien souvent j'ai été sur le point de reuoncer à la poésie I Je vous assure, mon cher ami, que la misère m'a bien moins tourmenté que cette idée tant répandue qu'un homme, sans le latin, ne pouvait pas bien écrire en français. Dès qu'un peu de réputation m'est venu trouver, j'ai avoué mon ignorance, car je hais le mensonge ; mais, alors, j'ai éprouvé un autre désappointement : j'avais beau protester que je n'avais lu Horace que dans les traductions, « Bonne plaisante- « rie ! » me disait-on ; « ne voit-on pas que vous l'avez € étudié ; vous l'imitez sans cesse. >
Comme je connais cela, cher poëte ! que de fois n'aton pas dit aussi, au beau temps de mon ignorance, que
j'avais imité des choses que je n'avais jamais lues !
Quoi qu'il en soit, lorsque Béranger revint de Péronne, le grand-père eut un instant l'espoir que la fée s'était trompée en prédisant que son petit-Gls serait poêle ; en lui voyant, à dix-sept ans, tant de bon sens, tant de calme, une raison si mûre, il s'écria :
— Toi, un poëte I Dieu merci, tu ne seras jamais qu'un gros banquier.
Le pauvre vieux tailleur n'était pas doué de la double vue. Le jeune homme nageait en pleine comédie.
Il avait rêvé une pièce dans le genre d'Aristophane, et commencé une satire de mœurs contemporaines sous le nom des Hermaphrodites.
La jeunesse dorée en avait fourni le sujet.
Mais le poëte lui-même fut mécontent de son œuvre ; il l'enterra vivante comme une vestale qui a laissé mourir le feu sacré.
Alors, il commença un poëme épique : Clovis.
Il eut le bonheur de juger du poëme aussi nettement qu'il avait fait de la comédie, et l'abandonna
Outre l'ignorance des deux langues qui sont près de nous les interprètes de l'antiquité, le poëte avait peu de sympathie pour les sujets antiques.
Il dit lui-même :
« Je ne sais quelle voix me criait : « Non, les Latins » et les Grecs mômes ne doivent pas être des modèles ; B ce sont des flambeaux; sachez vous en servir. » Déjà la partie littéraire et poétique des admirables ouvrages de M. de Chateaubriand m'avait arraché aux lisières des Le Batteux et des La Harpe, services que je n'ai jamais oubliés. »
Mais une chose que l'on comprendra facilement, c'est qu'en ébauchant des comédies et en cultivant des poëmes épiques, on ne s'enrichit pas.
Béranger était donc sans le sou.
Il en est de sa détresse comme de son regret de ne pas savoir le latin; il l'a racontée en vers et en prose.
€ J'étais si pauvre, dit-il, que la plus petite partie de plaisir me forçait à vivre pendant huit jours d'une maigre panade que je faisais moi-même, tout en entassant rimes sur rimes, et plein de l'espoir d'une gloire future. Rien qu'en vous parlant de cette riante époque de ma vie où, sans appui, sans pain assuré, sans instruction, je rêvais un avenir, sans négliger les plaisirs du présent, mes yeux se mouillèrent de larmes involontaires. Oh! que la jeunesse est une belle chose, puisqu'elle peut ré-
pandre son charme jusque sur la vieillesse, cet âge si déshérité et si pauvre I »
0 printemps, jeunesse de f année l ô jeunesse, printemps de la vie! a dit Pétrarque, et, après lui. Métastase.
Ohï le bon temps où nous étions si malheureux! disait Ninon.
Dans un grenier qiion est bien à vingt ans! dit à son tour Béranger.
Cette lutte contre la misère dura jusqu'en 1803. Ce fut, sans doute, pendant cette période que le poète connut Lisette et apprécia Frélillon.
L'admirable chanson des Gueux est, selon toute probabilité, un souvenir de ce bo7i temps.
Quel Dieu se plaît et s'agite Sur ce grabat qu'il fleurit?
C'est l'Amour qui rend visite A la Pauvreté qui rit.
Ce grabat m'a bien l'air de faire partie des meubles meublant, comme dit mon bail, le grenier du poëte.
Mais, en 1803, une grande joie lui arrive. Presque aussi pauvre que Malûlâtre, presque aussi désespéré que Gilbert, il a l'idée d'écrire à Lucien Bonaparte.
Lucien faisait lai-même des vers : il est vrai qu'il les faisait mauvais, témoin son poëme de Charlemagne; mais, chose rare dans l'espèce, il aimait ceux qui les faisaient bons.
Nous ne voulons pas dire que les vers de Béranger fussent bons, mais bien certainement l'avenir y était en germe, et les Deux Sœur s de charité, le Dieu des bonnes gens, Mon Ame, les Fous^ et tant d'autres merveilles semées par la main du Seigneur dans l'âme du poëte, devaient commencer, dès lors, à sortir de terre comme la moisson en avril.
A cette époque, Béranger était républicain; c'est une ressemblance de plus avec Horace, qui, après avoir été tribun des soldats sous Brutus, devint le chantre d'Auguste.
Mais établissons bien cette différence entre Horace et Béranger : c'est qu'Horace flatta Auguste vivant, et que Béranger ne chanta Napoléon qu'après sa mort ou après sa chute, ce qui était plus courageux encore.
« Mon épître d'envoi, dit lui-même Béranger, je me le rappelle encore, était digne d'une jeune tête républicaine et portait l'empreinte de l'orgueil blessé de recourir à un protecteur. »
BÊRANGER 205
Lucien ne vit pas, ou ne voulut pas voir la tuace de <;et orgueil j d'ailleurs, celui qui depuis devint prince de Canino n'était-il pas républicain , et ne refusa-t-il pas plus tard le trône de Porlugal? Il est vrai que c'était un bien petit trône.
Trois jours après, le poëte avait sa réponse. Lucien lui donnait un rendez-vous.
Le jeune homme y courut, le cœur bondissant de joie; puisqu'il était reçu, il était protégé : Lucien n'eût pas voulu le recevoir pour le bonheur de le désespérer de vive voix. En effet, le poëte avait trouvé un appui. Par malheur, Lucien quittait la France trois jours après cette entrevue. Mais, en quittant la France, il se souvenait.
Béranger reçut cette lettre :
« Je vous adresse une procuration pour toucher mon traitement de l'Institut. Je vous prie d'accepter ce traitement, et je ne doute pas que, si vous continuez de cultiver votre talent par le travail, vous ne soyez un jour un des ornements de notre Parnasse; soignez surtout la délicatesse du rhythme; ne cessez point d'être hardi, mais soyez plus élégant.
> Lucien,
» Membre de rinstitut. h I. 12
« Pendant les Cent- Jours, dit lepoëte, M. Lucien Bonaparte me fit entendre qu'en m'adonnant à la chanson, je détournais mon talent de la vocation plus élevée qu'il semblait avoir eue d'abord. Je le sentais; mais j'ai toujours penché à croire qu'à certaines époques, les lettres et les arts ne doivent pas être de simples objets de luxe, et je commençais à deviner le parti qu'on pourrait tirer, pour la cause de la liberté, d'un genre de poésie éminemment national. >
Notre poëte n'était pas riche ; mais, au moins, il avait le pain et l'habit assurés; victum et vestitum, comme disaient les Latins, avec lesquels, à son grand regret, il ne pouvait converser que par interprètes.
Et, cependant, rien ne reste de cette époque comme poésie ; il est probable qu'il Ht dans la période suivante, de 1803 à 1806, le volume qu'il jeta au feu, lorsque la censure ne lui permit point de dédier son livre à Lucien
Il est vrai qu'à cette époque Landon venait de fondei les Annales du Musée, et que Béranger fut un des collaborateurs de l'immense ouvrage.
Mais tout cela était en quelque sorte un bien-être d'accident, une fortune d'occasion ; ce n'était pas, nous ne dirons point cette médiocrité dorée d'Horace, que
son imitateur était loin d'espérer, mais même cette modeste ambition que le poëte formulait ainsi : De qvM vivre^ avec un peu de loisirs.
Cette ambition fut enfin réalisée.
M. Arnault, l'auteur de Marins à Minturnes, obtint pour Béranger, de M. de Fontanes, grand maître de l'Université, une place d'expéditionnaire dans les bureaux de l'instruction publique.
La place était de cent cinquante francs par mois, dixhuit cents francs par an.
C'était ainsi que s'accomplissait la troisième prédiction de la lée :
<c . . . . Vois-le sous ma baguette.
Garçon d'auberge, imprimeur et commis. »
Une des chansons de Béranger est adressée à M. Arnault le jour de sa fête.
Une note y consacre la reconnaissance de Béranger pour l'académicien :
« Je ne livre cette chanson à l'impression, dit-il, que parce qu'elle m'offre l'occasion de payer un tribut d'éloges à l'un de nos littérateurs les plus distingués. Je regrette qu'elle ne soit pas meilleure, et surtout que le
ton qui y règne ne m'ait point permis d'y faire entrer l'expression de ma reconnaissance particulière pour l'homme excellent dont l'amitié me fut si longtemps et me sera toujours précieuse. »
La chanson porte la date de 1812, la note celle de 1815.
Ce fut pendant qu'il était commis que Béranger abandonna tous les rêves de théâtre et de poëme épique, et adopta définitivement la carrière de chansonnier, comme la Fontaine avait adopté celle de fablier.
La première des chansons reconnues par Béranger porte la date de 1810 ; elle a pour titre les Gourmands, et s'adresse, selon toute probabilité, aux Cambacérès, aux d'Aigrefeuille, aux Grimod de la Reynière,
Elle n'a rien de remarquable que d'être la source assez maigre du ruisseau qui, au fur et à mesure qu'il s'éloignera de cette source, deviendra un fleuve magnifique.
La seconde chanson, qui porte la date de 1810, est intitulée la Musique.
Elle prouve seulement une chose, c'est que Béranger, en véritable Parisien qu'il est, n'entend rien à la musique.
On demandait à Charles X, roi français s'il en fût:
— Aimez-vous la musique, sire?
— Je ne la crains pas, répondit le roi.
Moins brave que le descendant de saint Louis, notre
chansonnier la craignait, surtout si elle était de Cima-
rosa ou de Weber.
Et vous, gens de l'art.
Pour que je jouisse.
Quand c'est du Mozart, Que l'on m'avertisse.
Nature n'est rien.
Mais l'on recommande Goût italien, Et grâce allemande.
L'année 1811 nous donne une chanson seulement : le Mort vivant.
On voit, par l'un des couplets, qu'il est déjà question de l'expédition de Russie.
Faut-il aller guerroyer dans le Nord, Priez pour moi, je suis mort! je suis mort! Que près d'un feu, l'un l'autre se bravant, On trinque assis derrière un paravent.
Je suis vivant, bien vivant, très-vivant.
Ces trois chansons présentent uu progrès sensible l'une sur l'autre. On y trouve la richesse de la rime el le culte de la forme, qui sont, au génie de Béranger, ce
qu'une charmante toilette est à la beauté d'une femme.
L'année 1812 fournit un contingent plus nombreux que les deux précédentes.
Quatre chansons datent de 1812 : la Bo7ine Fille, ou les Mœurs du temps (ne pas confondre avec Frstillon); A Antoine Arnault (c'est la chanson dont nous avons déjà parlé); Aiiisi soit il î les Gueux.
Dans Ainsi soit-il^ un couplet fait allusion à l'oppression sous laquelle étouffait alors la pensée.
Qu'on n'oublie pas que le poëte était commis à l'instruction publique, c'est-à-dire à la machine pneumatique même.
On rira des eiTeurs des grands, On chansonnera leurs agents.
Sans voir arriver l'alguazil.
Ainsi soit-il!
La quatrième chanson est un chef-d'œuvre, les Gueux.
Voilà le premier éclair du génie, le véritable sourire de la Muse.
Tout le monde connaît cette merveille d'entrain, de poésie, de pensée, de verve, de forme, et, cependant, notre plume, notre esprit, notre cœur, tout veut que nous la citions en entier.
BERANGER 9|f
Les gueux, les gueux.
Sont les gens heureux; Ils s'aiment entre eux :
Vivent les gueux !
Des gueux chantons la louange. Que de gueux nommes de bien ■ 11 faut qu'enfin l'esprit venge L'honnête homme qui n'a rien.
Les gueux, etc.
Oui, le bonheur est facile Au sein de la pamTeté, J'en atteste l'Évangile, J'en atteste ma gaîté!
Les gueux, etc.
Au Parnasse, la misère A longtemps régné, dit-on.
Quels biens possédait Homère?
Une besace, un bâton.
Les gueux, etc.
Vous qu'afflige la détresse.
Croyez que plus d'un héros.
Dans le soulier qui le blesse.
Peut regretter ses sabots.
Les gueux, otc.
Du faste qai vous étonne.
L'exil punit plus d un grand;
Diogène, dans sa tonne.
Brave en paix un conquérant.
Les gueux, etc.
D'un palais l'éclat vous frappe.
Mais l'ennui vient y gémir; On peut bien manger sans nap;; :. ;
Sur la paille on peut dormir.
Les gueux, etc.
Quel dieu se plaît et s'agite Sur ce grabat qu'il fleurit?
C'est l'Amour, qui rend visito A la Pauvreté qui rit.
Les gueux, etc.
L'Amitié que l'on regrette.
N'a point quitté nos climats; Elle trinque a la guinguette, Assise entre deux soldats.
Les gueux, les gueux, Sont les gens heureux; Us s'aiment entre eux :
Vivent les gueux!
France î n'oublie pas cette date de 1812. C'est l'année où un grand poëte s'est révélé.
Quand les siècles seront écoulés, quand les temps seront révolus, quand le souvenir même des douleurs politiques sera éteint, quand Dieu, sphinx sublime, aura
BERÂNGER 213
donné aux nations le mot des grandes catastrophes, nous dirons à la Russie victorieuse, à l'Autriche traître, à la Prusse douteuse : « Que vous reste-t-il de l'année de la grande lutte, où, comme Jacob, la France a plié pour la première fois les reins, sous l'étreinte de l'ange de la mort? Rien que le souvenir stérile de votre alliance avec la neige et le froid 1 II nous reste, à nous, la révélation du poëte qui, fils pieux, a eu, selon l'expression d'un autre poëte, des chtmts pour toutes nos gloires, des larmes pour tous nos malheurs.
1813 ne fournit que trois chansons au recueil de Déranger.
La première est le Roi d'Yvetot, la plus populaire peut-être des chansons de notre poëte.
C'était de l'opposition, légère, il est vrai; mais c'était de l'opposition.
Il n'agrandit point ses États, Fut un voisin commode.
Et, modèle des potentats, Prit le plaisir pour code.
Ce n'est que lorsqu'il expira Que le peuple qui l'enterra
Pleura.
Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah!
Quel bon petit roi c'était là!
La! la!
M. de Fontanes entendit parler de la chanson, il voulut l'avoir. Non-seulement Béranger la lui donna, mais encore il la lui chanta pour lui apprendre l'air.
L'air et la chanson arrivèrent jusqu'à l'empereur.
Il retint la chanson , mais ne put retenir l'air. Louis XY et Napoléon sont les deux souverains qui ont chanté le plus faux de la monarchie.
La seconde chanson de l'an 1813 est le Sénateur.
Elle était destinée à dérider le sourcil froncé peutêtre par le Roi d Yvetot.
La troisième fut l'Académie et le Caveau,
11 existait autrefois, et il existe encore aujourd'hui, une académie chantante appelée le Caveau moderne. Aujourd'iiui, elle ne fait guère plus de bruit que sa sœur aînée, et l'on ne se doute pas davantage qu'elle existe. Mais, alors qu'elle était présidée par Désaugiers et qu'elle comptait au nombre de ses membres Armand Gouffé, Radet, Barré, Rougemont, Dumersan, Moreau,
elle avait son retentissement en France et même à l'étranger.
Ce fut en 1813 que Déranger, qui ne voalut jamais être de la grande académie, sollicita et obtint la faveur d'être de la petite.
La chanson qui lui tint lieu de discours de réception n'est pas une des meilleures qu'il ait faites.
1814 arrivait; l'ennemi enveloppait la France, au cœur de laquelle il allait pénétrer par trois points différents; dans tout ce qui restait de l'Empire, et, de l'Empire il ne restait que la France, on entendait retentir le cri « Aux armes I »
Deux chansonniers poussèrent leur cri comme les autres.
Désaugiers et Béranger.
Seulement, Désaugiers devait le renier et Béranger le poursuivre.
La chanson de Désaugiers, sur l'air du Premier pas, commence par ce couplet ;
Il est chez nous, cet ennemi sauvage.
Cet ennemi du nom français jaloux; Sa VOIX nous flatte et son bras nous outrage. Que ce seul cri redouble notre rage :
11 est chez nous !
La chanson de Déranger, sur l'air Gai, gai, marions^ noîis, commençait par ce couplet :
Gai, gai, serrons nos rangs.
Espérance De la France; ,J Gai, gai, serrons nos rangs,
En ayant. Gaulois et Francs !
D'Attila suivant la voix.
Le barbare
Qu'elle égare.
Vient une seconde fois Périr dans les champs gaulois.
Une seconde chanson suivit de près la première ; elle était intitulée Ma Dernière Chanson peut-être , et elle porte la date de 1814. Selon toute probabilité, elle fut chantée au C4aveau.
Le poëte avait déjà fait connaissance avec la première Lisette, la Lisette aux infidélités ; un des couplets de la chanson nous initie aux craintes inspirées au poëte, cette terreur tant soit peu légère avec laquelle il s'est familiarisé par la suite :
Je possède jeune maîtresse Qui va courir bien des dangers.
Au fond, je crois que la traîtresse Désire un peu les étrangers.
BÊRANGER 217
Certains excès que l'on déplore Ne l'épouvantent qu'à demi.
Mais cette nuit me reste encore :
Autant de pris sur l'ennemi.
Dans le couplet suivant, le poëte prenait un engagement, fidèlement tenu depuis, et auquel, autant qu'à son beau génie, il doit son immense popularité :
Amis, s'il n'est plus d'espérance.
Jurons, au risque du trépas.
Que pour l'ennemi de la France Nos voix ne résonneront pas.
Mais il ne faut pas qu'on ignore Qu'en chantant le cygne a fini.
Toujours Français, chantons encore : Autant de pris sur l'ennemi.
Le 20 mars, les alliés entraient dans Paris.
Au mois de mai de la même année, Béranger chantait, c'était sa manière de publier, chantait deux chansons : la première, intitulée le Bon Français; la seconde, Roger Bonternps.
Le Bon Français, une note de l'auteur se charge de nous l'apprendre, fut chantée devant les aides de camp de l'empereur Alexandre.
L'esprit de la chanson est renfermé dans les quatre
premiers vers de son premier couplet :
J'aime qu'un Russe soit Russe Et qu'un Anglais soit Anglais; Si Ton est Prussien en Prusse^ Sa France, soyons Français.
Lorsqu'ici nos cœurs émus Comptent des FraJiçais de plus.
Mes amis, mes amis.
Soyons de notre pays.
Mais, on le voit par celte chanson même, il n'y a point encore chez Déranger de parti pris contre les Bourbons qui s'élèvent, ni de regrets exprimés pour Napoléon qui tombe ; au contraire, le poëte pense à se rallier :
Louis, dit-on, fut sensible Aux mallieurs de nos guerriers, Dont riiiver le plus terrible A seul flétri les lauriers, Pràs des lis, quils soutiendront ^ Ces lauîners reverdiront»
Mes amis, mes amis,
Soyons de notre pays.
Au reste, voici ce que le poëte dit lui-même, à |>f de ses sentiments pohtiques à cette époque :
€ Mon admiration enthousiaste et constante pour le génie de l'empereur; ce qu'il inspirait d'idolâtrie au peuple, qui ne cessa de voir en lui le représenl;inl de
BÊRANGER 219
l'égalité victorieuse; cette admiration, cette idolâtrie, qui devait faire un jour de Napoléon le plus noble objet de mes chants, ne m'aveuglèrent jamais sur le despotisme toujours croissant de l'Empire. En 1814, je ne vis dans la chute du colosse que les malheurs d'une patrie que la République m'avait appris à adorer. Au retour des Bourbons, qui m'étaient indifférents, leur faiblesse me parut devoir rendre plus facile la renaissance des libertés nationales ; on nous assurait qu'ils feraient alliance avec elles. Malgré la Charte, j'y croyais peu. Quant au peuple, dont je ne me suis jamais séparé, après le dénoùment fatal de si longues guerres, son opinion ne me parut point d'abord décidément contraire aux maîtres que l'on venait d'exhumer pour lui. Je chantai alors la gloire de la France ; je la chantai en préseîice des étrangers , frondant déjà, toutefois, quelques ridicules de cette époque, sans être encore hostile à la royauté restaurée.
> On m'a reproché d'avoir fait une opposition de haine aux Bourbons. Ce que je viens de dire répond à cette accusation, que peu de personnes aujourd'hui tiendraient à repousser, et qu'autrefois j'acceptais en silence. «
Nous verrons ces illusions s'éteindre dans l'esprit du poëie, et une chanson nous exprimera le commencement de ses craintes.
Revenons à cette seconde chanson, publiée dans le mois de mai 1814 ; Roger Bontemps.
Roger Bontemps est un chef-d'œuvre dans le genre du Roi (TYvetot. Même entrain, même verve, même bonhomie.
Je ne sais si le Roi â! Yvetot a été fait sur un type quelconque; mais j'ai connu l'homme qui a servi de modèle à Roger Bontemps.
11 s'appelait Billoux, et était borgne ; toutefois, l'absence de cet œil, qu'il avait perdu je ne sais où ni comment, ne l'attristait en aucune façon. Il portait un emplâtre noir sur l'œil crevé, voilà tout.
Cela n'embellissait point Billoux ; mais Billoux n'avait aucune prétention à l'endroit des femmes. Son ventre, qui n'eut depuis qu'un rival, celui de Lepeintre jeune, l'isolait de tout contact charnel. N'ayant pu le fixer au majestueux, comme avait fait Briliat-Savarin, il mettait son amour-propre dans son accroissement indéfini. Son ambition était d'arriver au poids immense de trois cent cinquante livres.
BÉRA^GER ^'21
Dieo, qui le comblait, permit qu'il y parvînt.
Le jour où, après s'être pesé, Billoux reconnut qu'il Avait atteint le poids désiré, il écrivit à tous ses amis, tant en son nom qu'au nom de la science, joyeuse d'avoir enfin constaté le degré d! extension auquel la peau humaine peut atteindra.
Il les invitait à venir admirer, en dînant, ce magnifique travail de la nature, et terminait en disant : Il y a gras.
Nous l'avons dit, cette chanson était un chef-d'œuvre.
Elle popularisa Billoux.
Au moment où je le connus, le malheureux était en train de perdre cette popularité que lui avait faite le chansonnier. C'était l'heure la plus acharnée de la guerre des Turcs contre les Grecs. Or, pour ne pas être de l'avis de tous, et peut-être bien aussi parce qu'il était homme d'esprit, Billoux s'était fait turcophile, anathématisant, en plein café des Variétés, et les Grecs et ceux qui faisaient des vers sur les Grecs.
De là l'impopularité de Billoux.
J'ai perdu de vue Billoux en 1825 ou 1826, et ne me suis jamais inquiété de ce qu'il était devenu.
Pendant cette même année 1814, Béranger fit encore l'Age futur et la Grande Orgie,
Deux couplets de celte dernière chanson font allusion
à la situatioB de l'épocrue.
Loin du fracas Des combats, i)ans nos vins délicats Mars a noyé ses foudres.
Gardiens de nos Arsenaux, Cédez-nous les tonneaux Où vous mettiez vos poudres.
Fi d'un honneur Suborneur !
Enfin, du vrai bonheur, ÎNOus porterons les signes.
Les rois boiront Tous en rond; Les lauriers serviront D'échalas à nés vignes.
Le vin charme tous les esprits; Qu'on le donne Par tonne; Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris.
Gris!
Au reste, malgré cette glorification du vin dans un pareil moment, j'ai toujours soupçonné Béranger de se vanter à tort à l'endroit de deux choses : de la bouteille et de Lisette.
BÉRAKGER 223
J'ai beaucoup connu Déranger; j'ai vécu dans son intimité, non pas précisément do^niciliaire, mais amicale. Depuis un grand service qu'il m'avait rendu et dont je parlerai en temps et lieu, je l'appelais mon père; et, les jours où il était content de moi, il m'appelait son fils.
Eh bien, je le répéterai, à mon avis, la chanson sur la Double Ivresse était de la poésie ;
Mon délire fat extrême; Mais aussi qu'il dura peu!
Ce n'est plus Nœris que j'aime, Et Nœris s'en fait un jeu.
De ces ardeurs infidèles.
Ce qui reste, c'est qu'enfin.
Depuis, à l'amour des belles.
J'ai mêlé le goût du vin.
Une anecdote à l'appui de ma négation.
En 1845, j'habitais Saint-Germain; Béranger vint m'y voir. C'était l'été, il faisait chaud; je dis au domestique d'apporter une bouteille de vin de Champagne et trois verres. Mon ills était là.
Le domestique rentra, portant le tout sur un plateau.
— Qu'est-ce que cela? demanda l'auteur du Dieu des bonnes gens.
— Vous le voyez, cher père, c'est du vin de Champagne, répondis-je.
— Est-ce que tu crois que je bois du vin de Champagne ?
"-Et pourquoi n'en boiriez- vous pas?
— Je ne suis pas assez riche.
Mon fils s'approcha.
— A quel tonneau tirez-vous donc celui que vous Duvez dans vos chansons ? lui demanda-t-il.
— A la fontaine du coin, morveux 1 répondit Béranger.
Ce fut pendant la première restauration que Béranger fit sa chanson de Vieux habits, vieux galons !
Ce n'était pas encore de l'opposition, ce n'était que de la satire.
Un temps fameux par cent batailles Mit du galon sur bien des tailles; De galon même étaient couverts
Les habits verts !
Les valets^ troupe chamarrée.
Troquent aujourd'hui leur livrée.
Que d'habits bleus nous étalons!
Vieux habits, vieux galons !
De m'enrichir, j'ai l'assurance!
On fêtera toujours en France, En v\lle, au thécàtre, à la cour.
L'habit du jour!
Gens vêtus d'or et d'écarlate. Pendant un mois chacun vous flatte; Puis, à vos portes, nous allons !
Vieux habits! vieax galons!
Sur ces entrefaites eut lieu le retour de l'île d'Elbe. Béranger, qui, plus tard, fera les Souve?iirs du peuple, ne souffle pas le mot de ce retour dans ses chansons; c'est que, malgré les belles promesses que Napoléon fait à la France, il doute.
I Dans les Gent-Jours, dit-il, l'enthousiasme populaire ne m'abusa point; je vis que Napoléon ne pouvait gouverner constitulionnellement; ce n'était point pour cela qu'il était donné au monde : tant bien que mal, j'exprimai mes craintesdans la chanson intitulée /« Politique de Lise {[)^ dont la forme a si peu de rapport avec le fond. •
Et, en effet, les conseils donnés à Lise sont, en réalité, donnés à l'ex-prisonnier de l'île d'Elbe, au futur prisonnier de Sainte-Hélène.
{{) Ou plutôt. Traité de politique à l'usage de Lise»
Comment la chose est-elle possible?
Jugez-en par deux couplets :
Par excès de coquetterie.
Femme ressemble aux conquérants.
Qui vont bien loin de leur patrie Dompter cent peuples diîîérents.
Ce sont de terribles coquettes!
N'imite pas leurs vains projets ; Lise, ne fais plus de conquêtes.
Pour le bonheur de tes sujets!
Lise, en vain, un roi nous assure
Que, s'il règne, il le doit aux cieux.
Ainsi qu'à la simple nature
Tu dois de charmer tous les yeux.
Bien qu'en des mains comme les tiennes.
Le sceptre passe sans procès.
De nous, il faut que tu le tiennes.
Pour le bonheur de tes sujets.
A la même date, il faut mettre rOjjinion de ces demoiselles et le Nouveau Diogène,
Enfin arrive Waterloo.
Le mois suivant, Déranger fait une de ses plus ravissantes et de ses plus mélancoliques chansons ;
Ma mie, ô vous que j'adore.
Mais qui vous plaignez toujours Que mon pays ait encore
Trop de part à mes amours ; Si la politiqQe ennuie.
Même en trondant les alais.
Rassurez-vous, ma mie.
Je n'en parlerai plus !
La France, que rien n'égaîe,* Et dont le monde est jaloux.
Était la seule rivale Qui fût à craindre pour vous; Mais, las! j'ai, pour ma patrie.
Fait trop de vœux superflus.
Rassurez-vous, ma mie.
Je n'en parlerai plus.
Ici, Béranger est arrivé à la moitié de sa carrière et à l'apogée de son talent. Il a trente-cinq ans, une forme toute personnelle, un champ immense à moissonner.
Ce sont les Bourbons qui sèment pour lui.
Cette fois, il le sent bien lui-même ; aussi, vers la môme époque, fait-il la ravissante chanson dont nous avons déjà cité deux vers, et dont nous allons citer le premier et le dernier couplet :
Jeté sur cette boule.
Laid, chétif et souffrant.
Étouffé dans la foule.
Faute d'être assez grand.
Une plainte touchante
De ma bouche sortit :
Le bon Dieu me dit : « Chante,
Chante, pauvre petit ! »
Chanter, ou je m'abuse.
Est ma tâche ici-bas.
Tous ceux qu'ainsi j'amuse Ne m'aimeront-ils pas?
Quand un cercle m'enchante, Quand le vin divertit.
Le bon Dieu me dit : a Chante, Chante, pauvre petit! »
Et d'abord, les chants àw pauvre petit, qu'une postérité de quelques jours a déjà fait si grand, sont pour l'exil. Son ami Arnault part pour Bruxelles; Béranger fait les Oiseaux, cette élégie de tous les temps, que la France, mère généreuse, chantera aux exilés de toutes les époques.
L'hiver, redoublant ses ravages.
Dérobe nos toits et nos champs; Les oiseaux sur d'autres rivages Portent leurs amours et leurs chants.
Mais le calme d'un autre asile Ne les rendra point inconstants :
Les oiseaux que l'hiver exile Reviendront avec le printemps.
Puis s'échappent en abondance, comme le grain d'une
gerbe, comme l'eau d'un torrent, toutes ces merveilles de cœur, d'art, de verve et de poésie qu'on appelle la^ Deux Sœurs de Charité, l'Homme rouge, les Infidélités de Lisette, Mon Curé, le Marquis de Carabas, Paillasse.
Arrêtons-nous court au titre de cettedernière chanson.
A mauvaise intention, ou tout simplement sans bonne ni mauvaise intention, on a dit que, par PaillassCy Béranger avait voulu désigner Désaugiers.
Pour les gens de bonne foi, c'était une erreur; pour les autres, un mensonge ; pis que cela, une calomnie.
Béranger n'a jamais eu même l'idée d'une mauvaise action, et c'eût été une mauvaise action que d'attaquer ainsi l'homme qui l'avait accueilli, reçu, chanté.
On vous dira : « Savait-il être aimable? » Et, sans rougir, vous direz: « Je l'aimais. — D'un trait méchant se montra-t-il capable? » Avec orgueil vous répondrez : « Jamais! »
Gomment le poëte qui, en décembre 1815, faisait, à propos de la nomination de Désaugiers à la direction du Vaudeville, cette charmante chanson :
Bon Désaugiers, mon camarade.
Mets dans ta poche deux flacons;
Puis rassemble, en versant rasade.
Nos auteurs piquants et féconds; Ramène-les dans l'humble asile, Où renaît le joyeux refrain.
Eh! va ton train.
Gai boute-en-train !
Wets-nous en train, bien en train, tous en train I Et rends, enfin, au Vaudeville Ses grelots et son tambourin.
Gomment ce poëte eût-il, trois mois après, dit du même homme :
J' suis né paillasse, et mon papa.
Pour m' lancer sur la place.
D'un coup d' pied queuq' part m'atlrapa, f
M' disant : « Saute palMasse !
T'as r jarret dispos, Quoiqu' t'ay 1' ventre gros
Et la fac' rubiconde.
IN' saute point z-à demi.
Paillasse, mon ami.
Saute pour tout le monde. »
Ce qui contribua à accréditer ce bruit, c'est que, dans une des illustrations de Béranger, le peintre, chargé de faire la vignette de Paillasse, trompé sans doute par ce faux bruit, donna à Paillasse la ressemblance de Désaugiers.
Des gens qui se prétendaient mieux instruits appliquèrent la satire à Martainville.
Cette fois, la chose est possible, quoique noire avis personnel soit que la satire désignait cette triste généralit;} de paillasses qui sautent pour tout le monde, sans désigner personne en particulier.
Pourquoi chercher l'individu quand Tespèce est si riche ?
On eût dit que le poëte secouait à la fois tous les grelots de sa marotte pour s'étourdir sur la tristesse des temps, et que, dans les intervalles, il fermait les veux pour ne pas voir, se bouchait les oreilles pour ne pas entendre.
Mais, tout à coup, ce rire nerveux et prolongé s'achève dans un sanglot, et cette adorable élégie, intitulée Mon A?ne, monte au ciel toute trempée de larmes.
Là commence pour le poëte une nouvelle période, sa période la plus brillante, la plus poétique, sa période qui donnera l'Orage, le Dieu des boiines gens, le Vieux Drapeau, la Vivandière^ les Étoiles qui filent, la Bonne Vieille, le Champ d'asile, le Cinq Mai»
C'est la première fois que Boranger passe de la chanison à l'ode.
Vous avez vu tomber la gloire
D'un Ilion trop insulté.
Qui prit Tautel de la victoire.
Pour Tautel de la liberté.
Vingt nations ont poussé de Thersite Jusqu'en nos murs le char injurieux!
Ah! sans regret, mon âme, partez vite; En souriant, remontez dans les cieux !
Cherchez au-dessus des orages
Tant de Français morts à propos.
Qui, se dérobant aux outrages.
Ont au ciel porté leurs drapeaux.
Pour conjurer la foudre qu'on irrite. Unissez-vous à tous ces demi-dieux.
Ah! sans regret, mon âme, partez vite; En souriant, remontez dans les cieux!
N'attendez plus, partez mon âme.
Doux rayon de l'astre éternel ;
Mais passez des bras d'une femme
Au sein d'un Dieu tout paternel.
L'aï pétille, à défaut d'eau bénite; De vrais amis viennent fermer mes yeux Ah! sans regret, mon âme, partez vite; En souriant, remontez dans les cieux !
Dieu n'eût point permis que le même homme eût fait, dans la même année, une mauvaise action comme Paillasse, et un chef-d'œuvre comme Mon Ame!
Le premier recueil de chansons porte la date de 1 8 1 5 ; le second, celle de 1821. Le premier, si inoffensif qu'il fût, avait failli faire perdre sa place au poëte. Le poêle comprit qu'à l'apparition du second, sa place était perdue. Il ne voulait pas être destitué, il donna sa démission.
Le jour où il donna sa démission, il chanta, pour la première fois, le Dieu des bonnes gens, au Moulin-Vert.
Qu'était-ce que le Moulin-Vert?
Nous allons vous le dire.
Le Moulin- Vert était un cabaret situé à la baf^rière du Mont-Pat lasse; il était tenu par une bonne femme que l'on appelait la mère Saguet, et avait été mis en vogue par Thiers, Armand Carrel et Chenavard.
Il devint, peu à peu, une espèce de succursale démocratique du Caveau.
Béranger était président de cette société chantante.
La certitude de trouver là l'illustre chansonnier attirait nombrexise société; la salle et les jardins furent bientôt trop étroits pour contenir les tables : elles dé-
bordèrent, s'étendirent autour de la maison et finirent par gagner la plaine.
Il y eut des jours où l'on en compta jusqu'à cent.
En mettant chaqpie table, en moyenne, à dix convives, cela donnait un total de mille dîneurs.
La mère Saguet était menacée de devenir millionnaire dans un temps très-court, lorsque la même cause qui avait fait la fortune fît le désastre.
La police s'inquiéta de ces réunions politico-chantantes, dont le président-poëte attaquait l'Europe coalisée, prédisait la Sainte-Alliance des peuples, réhabilitait Waterloo et apothéosait Sainte-Hélène.
D'abord, on s'en prit au grand coupable; M. de Marchangy, auteur de la Gaule poétique , lança un réquisitoire contre Béranger.
Déranger y répondit par une charmante chanson : il n'en faisait plus d'autres.
Quittez la lyre, ô ma muse.
Et déchiffrez ce mandat ; Vous voyez quon vous accuse De plusieurs crimes d'Étal.
Pour un interrogatoire.
An palais comparaissons.
Plus de chansons pour la gloire.
Pour l'amour, plus de chansons.
BÉRANGEP. 235
Suivez-moi, C'est la loi; Suivez-moi, i)e par le roi.
Les crimes d'État dont élait accusé le poëte étaient la triple inculpation d'insulte envers la majesté roy^ûe, dans Mathurin Bnineau, dans le Roi Christophe, dans la Sainte-Alliance harbaresqiie, dans les Deux Cousins et dans le Vieux Drapeau; envers la morale publique, dans r Opinion de ces demoiselles, dans le Vieux Célibataire, dans le Voisin; et envers la religion, dans r Enfer, le Bon Dieu, les Clefs du paradis, le Chantre de paroisse et les Missionnaires.
Deux lignes de points, remplaçant deux vers supprimés par l'imprimeur, devinrent l'une dos plus sérieuses charges que fit valoir contre l'accusé M. l'avocat général.
L'accusé, défendu par M® Dupin aîné, fut condamné à trois mois de prison, qu'il fit à Sainte-Pélagie.
Comme cela devait arriver, sa popularité en redoubla, et sa verve aussi.
En 1825, quelque temps après la mort de Louis XYIII, le poëto publia un nouveau recueil.
La date (ist indiquée par le premier couplet de la chanson qui lui sert de préface :
Allez, enfants nés sous un autre règne ; Sous celui-ci, quittez le coin du feu; Allez, partez, bien que pour vous je craigne Certaines gens qui pardonnent trop peu.
On m'a crié : « L'occasion est bonne.
Tous les partis rapprochent leurs drapeaux. » Allez, enfants; mais n'éveillez personne: Mon médecin m'ordonne le repos !
M. de Villèle laissa passer le recueil sans le poursuivre; il est vrai que cette édition était expurgata, comme le poëte le dit lui-même :
Si l'on disait : « La gaîté vous délaisse, » Vous répondrez, et, pour moi, j'en rougis : « De notre père accusant la faiblesse.
Les plus joyeux sont restés au logis; Ces égrillards iraient, d'humeur bouffonne. Pincer au ht le diable et ses suppôts. » Allez, enfants ; mais n'éveillez personne : Mon médecin m'ordonne le repos.
Il est vrai que ces égrillarde, comme les appelle le poëte, ne purent rester au logis; ils en sortirent, confiants dans la parole mielleuse de M. de Martignac, et le poëte, défendu par M. Barthe, fut condamné à dix mille francs d'amende et neuf mois de prison.
Ces neuf mois de prison, il les fit, cette fois, à la Force.
Quelque temps auparavant, j'avais été mis en relation avec Déranger dans des circonstances que je dois rappeler ici. ces circonstances appartenant autant à sa vie qu'à la mienne.
Je venais de faire Henri III. Henri III étiiit une chose, on ne savait encore comment appeler cela, une chose tellement osée, qu'on me donna le conseil de ne pas la lire d'emblée au Tliéâtre-Français, mais d'en faire une lecture préparatoire.
Firmin m'offrit son salon.
Firmin, avec qui j'étais très-lié, était très-lié lui-même avec Béranger.
11 se chargea d'inviter le poêle à la lecture.
Béranger était alors à l'apogée de sa puissance. Benjamin Constant venait de dire de lui ce mot proverbial:
— Ce bon Béranger, il croit faire des chansons, il fait des odes.
C'était surtout le peuple qui glorifiait Béranger; l'instinct des masses ne se trompe point • il sentait très-bien que Béranger était un ardent mineur, que chacune de ses chansons politiques était un coup de pioche donné sous les fondements du trône; et il applaudissait des mains et de la voix au hardi pionnier qui creusait la
tranchée par laquelle il entrerait un jour aux Tuileries.
Aussi Béranger jouissait d'une influence énorme; c'était à qui, de tous les partis, aurait Béranger. On avait, disait-on, — la chose était peu croyable sous les Bourbons de la branche aînée, mais on ne la disait pas moins, — on avait, disait-on, ofl'ert la croix à Béranger, et B:!Tanger avait refasé la croix ; on lui avait offert une pension, et Béranger avait refusé la pension; on avait, enfin, offert l'Académie à Béranger, et Béranger avait refusé l'Académie. Il en résultait que personne n'avait Béranger, et que, au contraire, Béranger avait tout le monde.
On savait Béranger complètement acquis aux idées nouvelles.
En 1833, c'est-à-dire dix ans plus tard, il écrivait .
c C'est lorsqu'à travers l'Atlantique il croyait voguer vers l'Asie, berceau de l'ancien monde, que Colomb rencontra un nouveau monde; courage donc, jeunes gens! il y a de la raison dans votre audace. »
Il était donc probable que, si Béranger ne pouvait rien pour la réception de l'ouvrage, il donnerait au moins un bon conseil à l'un des plus audacieux champions, non pas de Y école nouvelle ^ il n'y avait encore que de*
écoliers, mais pas d'école, à l'un des plus audacieux champions des idées nouvelles.
Béranger vint; Henri IJI fut lu.
J'ai oublié la date de cette soirée ; c'est une des ingratitudes de ma mémoire; cette soirée avait décidé de ma vie.
L'effet de la lecture fut immense.
Quoique l'esprit de Béranger fût médiocrement appréciateur de la forme dramatique, il se sentit pris comme les autres au troisième et au cinquième acte, et n'hésita point à me prédire un grand succès.
A partir de cette soirée date pour moi, de la part de Béranger, une amitié, je pourrais presque dire une paternité qui ne s'est jamais démentie.
Je lus la pièce au Théâtre-Français le 17 septembre 1828; elle fut reçue par acclamation.
Le 18, les journaux annoncèrent la réception.
Le 19, le directeur général de l'administraiiori ae M. le duc d'Orléans me fit inviter à passer chez lui.
C'était un petit bossu fort vaniteux, décoré de Saint- Janvier de Naples, et que l'on appelait, par suite de cette décoration, le chevalier de Broval.
D'un ton moitié doucereux, moitié railleur, il daigna
m'expliquer que la littérature et la bureaucratie étaient deux enDemies qui ne pouvaient vivre ensemble. Or, sachant que, malgré leur antipathie naturelle, je voulais les ailier, il m'invitait à choisir entre elles.
Je compris que le moment était arrivé de jouer le tout pour le tout. Je laissai M. de Broval arrondir ses phrases, caresser ses périodes, et, lorsqu'il eut fini:
— Monsieur le chevaUer, lui dis-je, je crois comprendre, à votre discours, que vous me laissez le choix entre ma place de commis expéditionnaire et ma vocation d'auteur dramatique?
— Mais, oui, monsieur Dumas, répondit le chevalier.
— Ma place, continuai-je, fut demandée au duc d'Orléans par le général Foy ; elle fut accordée par le duc d'Orléans sur cette demande; j'attendrai donc, pour donner la démission de ma place ou accepter ma destitution, que mon exeat me soit signifié de la bouche ou de la main de M. le duc d'Orléans. Quant aux cent vingtcinq francs que je touche par mois, comme M. le chevalier m'a laissé entendre qu'ils grevaient d'une façon exorbitante le budget de Son Altesse royale, je les abandonne à l'instant même.
— Ah! ahl fit M. de Broval étonné, et votre mère,
monsieur? et votre mère?... Gomment ferez- vous?
— Cela me regarde, monsieur.
Et je m'apprêtais à sortir.
— Faites attention, monsieur Dumas, me dit M. d.i Broval, à partir du mois prochain, vous ne toucherez plus de traitement.
— Mais, à partir de ce mois-ci, si vous voulez, monsieur; ce sera cent vingt-cinq francs que vous économiserez à Son Altesse royale, et je ne doute pas que Son Altesse ne vous sache gré de cette économie.
Sur ce, je saluai une seconde fois et me retirai.
Trois jours après, je fus officiellement averti que mes appointements étaient suspendus.
J'y comptais; mais j'avais mon plan arrêté d'avance, et c'était ce plan qui m'avait donné cette fermeté.
J'étais résolu de m'adresser à Béranger, et, par son intermédiaire, de demander mille écus à emprunter à Laffitle, sur mes droits d'auteur de Henri III,
J'allai trouver Béranger; il me conduisit chez Laffitte^
lui dit deux mots en particulier, et, dix minutes après,
je sortais de chez l'illustre banquier avec deux années de
mes appointements dans ma poche.
Voilà le service aue m'a rendu Béranger. Mais, par I- 14
un caprice étrange, plus j'ai voulu m'en souvenir vis-àvis de lui, plus il s'est entêté à l'oublier.
Dans les derniers temps de sa vie, il protestait même ne m'avoir connu qu'à la Force.
C'était une idée à la Bérange-r.
J'allai, en effet, le voir en 1829 à la Force ; il y avait une assez jolie petite chambre, plus jolie que celle dans laquelle il est mort, et où il recevait bonne compagnie,
U venait d'achever sa charmante chanson Mes Jours gras de 1829.
Béranger avait passé à Sainte-Pélagie son carnaval de 1821; il passait encore en prison les jours gras de 1829.
Chacune de ces deux dates lui avait inspiré une chanson; mais celle de 1829 a une amertume que n'a pas celle de 1821. Dans la première, le poëte se contente de chanter; dans la seconde, il menace:
Mon bon roi. Dieu vous tienne en joie ! Bien qu'en butte à votre courroux.
Je passe encore, grâce à Bridoie, Un carnaval sous les verrous.
Ici fallait-il que je vinsse Perdre des jours vraiment sacrés?
J'ai de la rancune de prince; Mon bon roi, vous me le paîrezl
La veille, M. Viennet était venu le voir; la chanson dont nous venons de citer le premier couplet n'était pas encore finie.
— Eh bien, mon grand chansonnier, lui demanda l'auteur de la Philippide, combien avez-vous déjà fait de chansons depuis que vous êtes sous les verrous?
— Pas encore tout à fait une, répondit Béranger. Croyez-vous donc qu'une chanson se fasse comme un poëme épique?
J'oubliais de dire que, lors de ma visite à la Force^ Henri III était joué, et Laffitte remboursé.
Je ne revis Béranger que le 1®' août 1830.
C'était chez Lafi&tte; il venait de faire nommer Louis-Philippe roi de France.
Faire nommer est le mot ; j'en appelle à tous ceux qui assistèrent aux conférences de l'hôtel Laffitte.
J'arrivais de mon expédition de Soissons.
J'avais rencontré dans la rue quelques-uns de nos républicains désespérés, qui m'avaient dit où les choses en étaient, et la part que Béranger y avait prise.
En arrivant chez Laffitte, je me trouvai au miUeu de trois ou quatre cents personnes qui attendaient.
Une porte s'ouvrit
M. de Sébastian! parut, la figure radieuse, et nous jeta ces mots :
— Messieurs, vous pouvez annoncer à tout le monde qu'à partir d'aujourd'hui, le roi de France s'appelle Philippe YII.
Le coup me fut rude, je l'avoue.
En ce moment, Béranger passa.
Je lui sautai au cou, moitié pour l'embrasser, moitié pour lui faire une querelle ; et, riant et grondant tout à la fois :
— Ah ! pardieu 1 lui dis-je, vous venez de faire un beau coup, monsieur mon pèrel
— Qu'ai-je donc fait, monsieur mon fils? me répondit-il.
- Ce que vous avez fait, malheureux? Vous avez fait un roi î
Sa figure prit cette expression doucement sereine qui lui était habituelle.
— Écoute bien ce que je vais te dire, mon enfant; je n'ai pas précisément fait un roi, non...
— Qu'avez-vous fait alors?
— J'ai fait ce que font les petits Savoyards quand il y a de l'orage : j'ai mis une planche sur le ruisseau
BÉRANGER 2îo
€ La révolution de juillet, dit Béranger dans sa préface de 1833, a aussi voulu faire ma fortune; je l'ai traitée comme une puissance qui peut avoir des caprices auxquels il faut être en mesure de résister. Tous ou presque tous mes amis ont passé au ministère; j'en ai môme encore un ou deux qui restent suspendus à ce mât de cocagne. Je me plais à croire qu'ils y sont accrochés par la basque, malgré les efforts qu'ils font pour en descendre.
> J'aurais donc pu avoir part à la distribution des emplois. »
Ce que nous dit ici Béranger en prose, il nous l'avait déjà dit en vers charmants, dans sa chanson intitulée : A mes amis devenus ministres»
Voyez plutôt ;
Non, mes ajuis, non, je ne veux rien être;
Semez ailburs places, titres et croix.
Non, pour les cours. Dieu ne m'a pas fait naître:
Oiseau craintif, je fuis la glu des rois.
Que xi\^ faut-il? Maîtresse à fine taille.
Petit repas et joyeux entretien;
De mon berceau, près de bénir la paille.
En me créant, Dieu m'a dit : « Ne sois rien ! »
Aux premiers coups de fusil tirés par la révolution de 1830, Béranger s'était écrié :
— C'est sur moi que l'on tire !
— Comment cela ?
— Eh ! oui; ne voyez-vous pas ce qu'ils font, les malheureux? Ils détrônent la chanson !
Le mot avait été répété à la tribune par je ne sais quel député du centre.
Béranger le croyait en effet.
Le nouveau roi se chargea de le détromper.
Béranger était à l'affût; il saisit l'occasion aux cheveux.
Toute détrônée qu'était la chanson, il tenait son; volume prêt.
Le volume fut lancé comme une bombe, avec cette chanson, en manière de préface :
Oui, chanson, muse ma fille.
J'ai déclaré net Qu'avec Charle et sa famille.
On te détrônait.
Mais, chaque loi qu'on nous donne
Te rappelle ici.
Chanson^ reprends ta couronne.
— Messieurs, grand merci!
Je croyais qu'on allait faire
Du grand et du neuf.
Même étendre un peu la sphère
De quatre-vingt-neuf.
Mais point : on rebadigeonne
Un trône noirci.
Chanson, reprends ta couronne.
— Messieurs, grand merci!
Te voilà donc restaurée.
Chanson, mes amours; Tricolore et sans livrée.
Montre-toi toujours; Ne crains plus qu'on t'emprisonne.
Du moins à Poissy...
Chanson, reprends ta couronne.
— Messieurs, grand merci !
Mais, pourtant, laisse en jachère
Mon sol fatigué ; Mes jeunes rivaux, ma chère.
Ont un ciel si gai!
Chez eux la rose foisonne;
Chez moi le souci!...
Chanson, reprends ta couronne.
— Messieurs, grand merci !
Le poëte, dans sa préface, donnait en prose l'expUcalion de ce dernier couplet :
a Quant à moi, dit-il, qui jusqu'à présent n'ai eu qu'à me louer de la jeunesse, je n'attendrai pas qu'elle me crie : € Arrière, bonhomme I laisse-nous passer ! » ce que l'ingrate pourrait faire avant peu. Je sors de la lice pendant que j'ai encore la force de m'en éloigner. Trop souvent, au soir de la vie, nous nous laissons surprendre par le sommeil sur la chaise où il vient nous clouer; mieux vaudrait aller l'attendre au lit, dont alors on a si grand besoin . Je me hâte de gagner le mien, quoiqu'il soit un peu dur.
« Quoi ! vous ne ferez plus de chanson ?» Je ne promets pas cela ; entendons-nous, de grâce. Je promets de n'en pas publier davantage. Aux jours du travail succèdent les dégoûts du besoin de vivre; bon gré mal gré, il faut trafiquer de la Muse; le commerce m'ennuie, je me retire : mon ambition n'a jamais été à plus d'un morceau de pain pour mes vieux jours ; elle est satisfaite, bien que je ne sois pas même électeur, et que je ne puisse pas même espérer jamais l'honneur d'être éligible, en dépit de la révolution de juillet, à qui je n'en veux pas pour cela. »
Maintenant, voyons ce que le chansonnier nous donnait dans son adieu.
Il nous donnait les Fous, les Contrebandiers, Jae-
gues, Jecmne la Rousse, le Suicide, la Prédiction de Nostradamus pour Fan deux mil, le Vieux Vaga^ bond, etc., etc.
L'adieu était terrible; c'était l'adieu du Parthe : à la monarchie, qu'il fuyait, il lançait la république 1
Voulez-vous un échantillon de chacune de ces chansons? Voici : nous commençons par les Fous,
Combien de temps une pensée, Vierge obscure, attend son époux?
Les sols la traitent d'insensée ; Le sage lui dit : « Cachez-vous ! »
Mais, la rencontrant loin du monde.
Un fou qui croit au lendemain L'épouse. Elle devient féconde Pour le bonheur du genre humain.
Qui découvrit un nouveau monde?
Un fou qu'on raillait en tout lieu.
Sur la croix que son sang inonde
Un fou qui meurt nous lègue un Dieu !
Si demain, oubliant d'éclore.
Le jour manquait, eh bien, demain.
Quelque fou trouverait encore
Un flambeau pour le genre humain!
Passons aux Contrebandiers :
Aux échanges l'homme s'exerce^ Mais l'impôt barre les chemins;
Passons ! c'est nous qui du commerce Tiendrons la balance en nos mains.
Partout, la Providence
Veut, en nous protégeant.
Niveler l'abondance.
Éparpiller l'argent.
Nos gouvernants, pris de vertige.
Des biens du ciel triplant le taux.
Font mourir le fruit sur la tige.
Du travail brisent les marteaux.
Pour qu'au loin il abreuve
Le sol et l'habitant.
Le bon Dieu crée un fleuve.
Ils en font un étang!
A la frontière, où l'oiseau vole.
Rien ne lui dit : « Suis d'autres lois. » L'été vient tarir la rigole Qui sert de limite à deux rois.
Prix du sang qu'ils répandent.
Là leurs droits sont perçus;
Ces bornes qu'ils défendent.
Nous sautons par-dessus !
Laissons passer Jacques :
Jacques, il me faut troubler ton somme.
Dans le village, un gros huissier
Rôde et court suivi du messier.
C'est pour l'impôt, las ! mon pauvre homme.
Lève-toi, Jacques! lève-toi!
Voici venir l'huissier du roi
Pauvre gens, l'impôt nous dépouille; Nous n'avons, accablés de maux.
Pour nous, ton père et six marmots Rien que ta bêche et ma quenouille.
Lève-toi, Jacques ! lève-toi !
Voici venir l'huissier du roi.
On compte, avec cette masure.
Un quart d'arpent cher affermé; Par la misère il est fumé.
Il est moissonné par l'usure.
Lève-toi, Jacques! lève-toi! Voici venir l'huissier du roi.
Elle appelle en vain, il rend l'âme.
Pour qui s'épuise à travailler, La mort est un doux oreiller!
Bonnes gens, priez pour sa femme.
Lève-toi, Jacques! lève-toi!
Voici venir Thuissier du roi.
Ce qu'il y a de remarquable, c'est la tristesse profonde dont est atteint le poëte; il a regardé dans l'abîme social, et a reculé d'eiïroi.
Ce ne sont plus des chansons qu'il publie; ce sont des élégies, des plaintes, des lamentations qu'il secoue.
Voyez plutôt Jeanne la Rousse. Puis comme le poëte est peintre en môme temps qu'il est poëte !
Un enfant dort à sa mamelle; Elle en porte un autre à son dos;
L'aîné, qu'elle traîne après elle.
Gèle pieds nus dans ses sabots.
Hélas! des gardes qu'il courrouce, Le père au loin est prisonnier.
Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse, On a surpris le braconnier!
Un fermier riche et de son âge.
Qu'elle espérait voir son époux, La quitta, parce qu'au village On riait de ses cheveux roux; Puis deux, puis trois; chacun repousse Jeanne, qui n'a pas un denier.
Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse, On a surpris le braconnier!
Doux besoin d'être épouse et mère, Fit céder Jeanne, qui, trois fois, Depuis, dans une joie amère.
Accoucha seule au fond du bois. Pauvres enfants ! chacun d'eux pousse.
Frais comme un bouton printanier»
Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse, On a surpris le braconnier!
Certes, ce sont toujours des fleurs que le chansonnier moissonne; mais où va-t-il les cueillir? Parfois au bord des abîmes.
En voici cueillies sur une tombe.
Escousse et Lebras meurent. Le poëte, à qui Dieu a
dit de <;hanter, chante; mais est-ce bien un chant, ce murmure plein de doute et de désenchantement? Le poëte voit-il clair dans ce chaos qu'on appelle /a société? Non; il trébuche, il chancelle, sans connaître lui-môme la cause de ce vertige ; tout ce qu'il sait, c'est que la terre est mouvante comme l'Océan, c'est que le temps est à la tempête, c'est que la nuit est sur la création, c'est que le vaisseau qu'on appelle la France va plus que jamais à la dérive, est plus que jamais en perdition.
Écoutez : en avez-vous beaucoup entendu de lamentations plus douloureuses sur ces plages hérissées de rochers, couvertes de bruyères, où vient se briser, dans les criques de Morlaix et le long des falaises de Douarnenez, cette mer sauvage dont chaque fiot est une tombe, dont chaque murmure est la plainte d'une âme ?
Quoi! morts tous deux dans cette chambre close Où du charbon pèse encor la vapeur !
Leur vie, hélas! était à peine éclose.
Suicide affreux! triste objet de stupeur! Ils auront dit : « Le monde fait naufrage; Voyez pâlir pilote et matelots.
Vieux bâtiment usé par tous les flots.
Il s'engloutit : sauvons-nous à la nage ! » Et, vers le ciel se frayant un chemin, ils sont partis en se donnant la main 1. 15
Pauvres enfants ! l'écho murmure encore L'âir qui berça votre premier sommeil.
Si quelque brume obscurcit votre aurore. Leur disait-on, attendez le soleil.
Ils répondaient : « Qu'importe que la sève Monte enrichir les champs où nous passons ! Nous n'avons rien, arbres, fleurs ni moissons; Est-ce pour nous que le soleil se lève? » Et, vers le ciel se frayant un chemin. Ils sont partis en se donnant la main.
Pauvres enfants î de fantômes funèbres Quelque nourrice a peuplé vos esprits.
Mais un Dieu brille à travers nos ténèbres, Sa voix de père a dû calmer vos cris. « Ah! disaient-ils, suivons ce trait de flamme; jN'attendons pas. Dieu, que ton nom puissant. Qu'on jette en l'air comme un nom de passant. Soit, lettre à lettre, effacé de notre âme. » Et, vers le ciel se frayant un chemin. Us sont partis en se donnant la main.
Dieu créateur, pardonne à leur démence;
Us s'étaient faits les échos de leurs sons,
INe sachant pas qu'en une chaîne immense,
Non pour nous seuls, mais pour tous nous naissomt.
L'humanité manque de saints apôtres
Qui leur aient dit : « Enfants, suivez sa loi;
Aimer! aimer! c'est être utile à soi;
Se faire aimer, c'est être utile aux autres ! »
Et, vers le ciel se frayant un chemin.
Us sont partis en se donnant la main.
Pourquoi pousser plus loin nos citations? Jamais B^ ranger n'a fait rien de plus beau que ce que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs. Nous dirons même que jamais il n'a rien fait de si beau, non-seulement comme poëte, mais encore comme prophète.
Car, réfléchissez-y, à quel moment Béranger crie-t-il que le monde fait naufrage?
En février 1832, quand les Tuileries regorgent de courtisans, quand les journaux du gouvernement regorgent de louanges, quand les soldats citoyens de la rue Saint-Denis et de la rue Saint-Martin montent la garde avec enthousiasme, quand les officiers deniandent des croix pour eux et des invitations à la cour pour leurs femmes ; enfin, quand, sur trente-six millions d'hommes dont se compose le peuple français, trente mfllions hurlent à tue-tête : « Vive Louis-Philippe , le soutien de l'ordre, le sauveur de la société ! » Quand le Journal des Débats crie : Hosanivah! quand le Constitutionnel répond : Amett!
Nous le répétons, il y a eu progrès, et progrès immense. Dans son premier volume, Béranger chante le vin et les filles; dans le second, Béranger chante la gloire et la na^iowa/?7e; dans le troisième, il chanf ^
la France et le peuple ; dans le quatrième, comme Jésus au Thabor, il se transfigure, et, au lieu de chanter, il crie : Humanité ! Humanité !
Et maintenant le poëte peut se taire, le poëte peut se reposer, le poëte peut mourir.
Son œuvre est faite, son monument érigé : il a sa base dans le passé et son faîte dans l'avenir.
Aussi Béranger tient-il parole. On n'entend plus parler de ce qu'il fait, mais de ce qu'il a fait.
De temps en temps seulement, on répète des anecdocles, on raconte des mots.
On le suit où il va.
Il abandonne Paris, il part pour Tours. C'est à cette époque seulement qu'il décide Judith à habiter avec lui. Depuis longtemps, il a quitté la Lisette volage pour la Lisette fidèle.
Cette petite fille qui donnait des leçons d'armes en 4789 avec son oncle Valois, dans la pension du faubourg Saint- Antoine, il la retrouve en 1807 ou 1808.
A cette époque, ils se sont dit qu'ils s'aimaient; depuis cette époque, ils se le sont prouvé.
Un soir, Béranger passait sur le pont de Tours. Un aveugle chantait; Béranger lui donne deux sous.
Béranger a toujours été assez riche pour faire l'aumône.
Un jeune homme suivait Béranger ; il voit les deux sous tomber dans la sébile du pauvre , il s'approche vivement; le pauvre n'a pas encore eu le temps de mettre les deux sous dans sa poche.
— Vingt sous pour cette pièce de deux sous I dit-il à l'aveugle.
Le jeune homme était pauvre lui-même.
— Pourquoi voulez-vous payer cette pièce de deux sous dix-huit sous de plus qu'elle ne vaut?
— C'est un caprice.
— Dites-moi le motif de votre caprice, et je verrai si je puis vous la donner ?
— Eh bien, celui qui vient de vous faire l'aumône est Béranger; je voulais garder sa pièce de deux sous conmie chose lui ayant appartenu.
— Si cette pièce de deux sous vient de Béranger, dit l'aveugle, je ne la donnerais pas pour dix francs ; elle me portera bonheur.
L'aveugle fit clouer la pièce de deux sous au fond de sa sébile, où elle lui rapporta, en effet, bien des fois les vingt sous que lui en avait offert le jeune homme.
Le jeune homme, c'était l'artiste Clarence.
Un jour, Béranger discutait avec Michelet; nous nous taisions, nous autres jeunes gens, nous étions jeunes près de ces deux grands vieillards, et nous écoutions.
Béranger craignait les révolutions.
Michelet les bravait.
— En révolutions, disait Michelet, c'est comme ea puits artésiens, il faut creuser au plus profond du sol ; la première eau qui vient est trouble.
— Oui, répondit Béranger, et, après l'eau trouble, vient l'eau claire,
YIII
De Tours, Bérar^f er retint à Passy ; de Passy, il alla se loger areniie Chateaubriand, dans une pension bourgeoise.
C'est de cette pension bourgeoise qu'en 1853 il m'adressa trois lettres que j'ai précieusement conservées, et qu'il ne me paraît pas inutile de reproduire ici.
J'habitais alors Bruxelles.
Les premiers volumes de mes Mémoires étaient en cours de publication dans le journal la Presse, et des
personnes, probablement pea bienveillantes pour moi, et à coup sûr très-mal informées, avaient dit à Béranger que, dans un chapitre de ces Mémoires qui lui était consacré et tout près de paraître, je lui reprochais de s'être rallié au nouvel empire. Or, voici la lettre que, sur ces rapports, m'écrivit aussitôt l'illustre chansonnier :
tt Paris, 19 août 53.
» J'apprends, mon cher Dumas, que vous vous préparez à publier (dans vos Mémoires sans doute) un article où vous me reprochez de m'étre fait le partisan du nouvel empire. Qui a pu vous mettre sur mon compte Hne pareille idée en tête? Vous ne m'en avez rien dit lorsque vous m'avez rencontré. Je suis même sûr que vous n'en croyez rien. Vous voulez seulement vous venger de mes mauvaises plaisanteries par cette espièglerie nouvelle, qui sera chose fort sérieuse pour moi, dont la vie tout entière devrait suffire pour répondre à une pareille accusation.
» Je ne fais pas mystère de mes opinions, tout en respectant la bonne foi dans les opinions opposées. Au reste, la politique vous a toujours fort peu occupé : n'en parlons pas ici. Mais ce que vous eussiez dû vous dire en
formulant Je jugement que vous portez sur moi, d'après je ne sais quelles dépositions, c'est qu'à Paris je manquerais de liberté pour repousser l'accusation, moi qui vis loin du journalisme. Je viens donc exiger de vous que vous me fassiez faire place au barreau.
» Si votre article paraît dans la Presse, où je n'ai aucune relation, j'aurai besoin que ma réponse se trouve dans le même journal. Obtenez-moi donc de M. de Girardin, que je connais trop peu pour ne pas me faire appuyer auprès de lui, l'assurance qu'il voudra bien faire insérer quinze ou vingt lignes dans un des numéros qui suivront le vôtre. Je promets, bien entendu, de me tenir dans les termes que la censure ne peut incriminer, ce qui ne sera pas chose facile. Au reste, M. de Girardin sera juge, et je connais assez son esprit pour compter sur ses bons conseils.
» J'ai aujourd'hui soixante-treize ans. C'est un peu dur d'être obligé de venir, à cet âge, se faire donner un certificat de bonne vie et mœurs Vous le voulez. Répondez-moi le plus tôt possible, et pardonnez-moi d'avoir
pris mon papier à l'envers.
» Béranger.
» Rue Chateaubriand, 5, à la pension bourgeoise. »
Je m'empressai, bien entendu, de répondre à Béranger qu'avec ou sans mauvaise intention, on l'avait induit en erreur ; que, depuis le 2 décembre, certaines gens m'avaient bien voulu souffler des calomnies à son endroit, mais que je les avais méprisées, et que, dans le chapitre de mes Mémoires qui lui était consacré, je ne faisais qu'exprimer l'admiration que m'inspirait son talent et son caractère; qu'au surplus, j'allais prier le secrétaire de la Presse, M Neeftzer, de lui communiquer les épreuves du chapitre en question, sur lequel je lui donnais carte blanche, jugeât-il à propos de le supprimer tout entier.
Il m'écrivit alors ce qui suit :
f Mon cher fils, je me suis mal exprimé ou vous m'avez mal compris. Je ne demande le sacrifice de rien de ce que peut contenir votre article. Je n'en veux pas même recevoir communication. Mais, quand il aura paru, si je juge utile d'y répondre, je désire que M. de Girardin m'en accorde la facilité dans son journal. Lo faveur que je sollicitais de votre crédit se réduit à cela, et je vous remercie de me la faire espérer, pour en user si bon me semble.
f Vous concevez qu'il m'en coûte d'occuper encore
le public de moi, et que je ne yeux pas me laisser remellre en scène par ceux qui n'ont pas cru devoir protester à la Chambre et dans les journaux lorsque j'ai été déclaré citoyen indigne et privé de tout droit politique. Le mieux, d'après cela, est de rester dans le coin où l'on m'a repoussé, et où, du reste, j'ai passé toute ma vie. î En bon fils, arrangez-vous donc pour ne pas me forcer d'en sortir. Vous le ferez, si vos témoignages d'attachement sont aussi sincères que je me plais à te croire. Ne m'envoyez donc pas M. Neeftzer, parce que je ne veux pas jeter les yeux sur les épreuves de votre article, quelques remercîments que je vous doive pour le bien que, dites-vous, il contient sur mon compte.
> On m'avait dit, hier, que vous étiez à Paris. Tout souffrant que je suis, j'ai couru chez votre fils chercher votre adresse. Il était absent. Je lui ai laissé un mot. Sans doute, on s'était trompé en m'assuraot votre présence à Paris.
> Aujourd'hui, j'ai trouvé votre lettre, à ma rentrée pour dîner. Je crains que ma réponse ne puisse partir que demain.
» Tout à vous, > Bérangeh,
y> 21 août 53. »
BÉRA^'GER 263
La Presse puWia donc mes feuilletons tels quels ; ce qui me valut cette troisième et charmante lettre du noble vieillard :
« Cher fils, je ne sais comment vous vous y êtes pris; mais il ne me reste à vous faire que force compliments pour ce qu'il y a d'esprit dans les articles que j'ai lus, et plus encore, à vous faire des remercîments pour les fteurs et même les lauriers dont vous voulez bien parer ma tête chauve ; parure dont mon scepticisme ne peut s'empêcher de rire.
> Ce que je craignais, c'était, à soixante-quatorze ans, d'être obligé de mettre encore la nez à la fenêtre; ce que, certes, je n'aurais pas manqué de faire, car mon besoin de repos n'aurait pu m'empêcher de rectifier les idées que vous avaient soufflées sur mon compte des gens que je ne devine pas, et qui ignorent, sans doute, qu'il y a plus de cinquante ans, si j'ai signe pour le consulat à vie, je n'ai pas signé pour l'Empire. Si la politique a pu, depuis, modifier un peu mes idées, elle n'a jamais eu le pouvoir de changer mes principes, ainsi que ïe prouvent mes petits vers.
» Ce que je n'ai pas voulu vous dire d'abord, parce
que cette considération était de nature à vous toucher trop, je vais vous l'avouer aujourd'hui.
> J'ai conservé plusieurs relations parmi les gens arrivés ou restés au pouvoir; ces relations me procurent l'avantage de rendre quelques services a ceux qu'oppriment la politique ou la misère. Bien qu'à Paris mes opinions soient mieux connues qu'à Bruxelles, ces puissances administratives se montrent accueillantes pour moi. Mais, si j'avais écrit quelques lignes qui eussent fait scandale, ces personnes n'eussent plus osé me rendre même mon salut; du moins, je devais le craindre.
» Laissez-moi mon métier de solliciteur, le seul qui puisse encore utiliser la fin de ma vie, autant que ma popularité le permettra; car c'est un devoir pour moi que de prouver à ceux qui me l'ont faite que j'ai su apprécier les obligations qu'elle m'impose, même quand elle sera tout à fait disparue , ce qui, sans doute, ne peut tarder
> D'après cette explication, vous concevez, enfant terrible, pourquoi, moi qui ne réponds jamais à ce qu'on écrit sur moi, j'ai dû me préoccuper des articles qu'on annonçait de vous.
» Adieu, mon cher Dumas. L'épicurien delà pension
BEEANGER 265
bourgeoise vous fait ses amitiés et vous souhaite tous les succès possibles, surtout aux Français.
» Tout à vous.
1 Béranger.
» 4 septembre 53.
» J'ai eu une vive peur, il y a trois jours : on est venu m*annoncer la mort de Victor Hugo. Heureusement que Vacquerie, qui avait à m'envoyer les daguerréotypes de toute la famille et même de la maison, m'a écrit et donné des nouvelles qui sont excellentes. »
En 1854, Béranger quitta l'avenue Chateaubriand, et alla demeurer rue de Vendôme, n** 5.
Un appartement se trouvait disponible dans la maison qu'habitait son ami Benjamin Antier, il profita de l'occasion.
L'appartement, situé au second au-dessus de l'entresol, était de huit cents francs; il se composait de cinq pièces, avec deux issues en face l'une de l'autre, sur le même corridor.
La chambre de Béranger, véritable ctiambre d'étudiant, tapissée d'un de ces papiers gris sur gris, que l'on devrait désigner sous le nom de papier de propriétaire, avait pour tous meubles, à gauche en entrant, dans une alcôve, entre deux cabinets de toilette, un lit de fer à rideaux de serge verte, soutenus par une flèche autrefois dorée ; en face de la porte, au fond, un vieux canapé disloqué dans ses articulations, chargé de livres et de brochures, dont un bon tiers glissait d'habitude sur le parquet, et, se trouvant mieux là que sur le canapé, y restait indéfiniment. Un bureau-secrétaire, qui paraissait avoir suivi le poëte dans toutes ses pérégrinations, un fauteuil et trois ou quatre chaises complétaient l'ameublement.
Dans l'un des deux cabinets attenant à l'alcôve, était une patère où Béranger avait l'habitude d'accrocher son chapeau.
Il entra dans cet appartement le 15 octobre 1854.
Au mois de février dernier, Judith, qui avait près de quatre-vingts ans, c'est-à-dire trois ans de plus que notre poëte, tomba malade.
Béranger la soigna comme un père eût soigné sa fille, mifeux que cela, comme une mère eût soigné son enfant.
BÉRANOER 267
Non-seulement il la laissa libre d'accomplir ses devoirs de religion, mais il l'y invita même; elle refusa obstinément de recevoir ni prêtre ni sœur de charité.
Judith mourut le 8 avril. De quoi?
Littéralement de vieillesse.
En mourant, elle emporta la moitié de la vie du poëte. Resté seul, il dit à son ami Antier :
— Elle est partie la première ; mais, tu comprends, cher ami, il y a cinquante-neuf ans que nous ne nous sommes quittés, je ne tarderai point à la rejoindre.
Et, en effet, de ce moment, lui qui ne s'était jamais plaint, se plaignit.
Dans les premiers jours de juillet, il s'alita; son médecin, Charles Bernard, que l'on envoya chercher, reconnut une hypertrophie du cœur.
A partir de ce moment, trois amis ne le quittèrent plus, M. et madame Antier et Perrotin, son éditeur.
Perrotin, qui avait acheté en 1816, je crois, tout ce que le poëte avait fait et tout ce qu'il ferait, moyennant ane rente de huit cents francs, avait successivement porté cette rente à mille deux cents, à mille cinq cents, i. mille huit cents, à deux mille quatre cents, et, enfin, à trois mille francs.
Vers la fia de la maladie, la surveille de la mort, un quatrième ami vint les rejoindre.
C'était M. Vernet, aujourd'hui agrégé à la faculté de droit de Toulouse.
On a dit à tort que ce dernier était le gendre de Béranger; on se trompe : Béranger n'a de descendant masculin ni féminin.
Voici quel lien attachait Vernet au poëte :
Vous vous rappelez cette bonne tante de Péronne, qui reçut chez elle le futur chansonnier pendant six ans, c'est-à-dire de 1790 à 1796.
Elle était morte depuis quelque vingt à vingt-cinq ans.
Béranger l'adorait.
Elle fut soignée pendant sa maladie par une pauvre femme.
Cette femme avait une petite fille.
Béranger reporta en tendresse sur cette petite fille la reconnaissance qu'il avait pour la mère.
On nommait l'enfant Fanny.
D'abord, Judith et lui firent venir la petite Fanny tous les ans à Paris.
Puis, tous les six mois.
Puis, enfin, tous les trois mois.
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Alors, Béranger, qui s'était attaché à l'enfant, pensa qu'il était bien plus simple de la garder toujours.
Il la demanda à sa mère, qui la lui donna.
L'enfant grandit, appelant Déranger mon père, et devint une belle jeune fille de dix-huit ans.
Vernet, qui habitait alors Paris et qui fréquentait assidûment la maison du poëte, devint amoureux de Fanny.
Béranger s'aperçut, non pas de l'amour de Vernet pour Fanny, mais de l'amour de Fanny pour Vernet.
Il s'en ouvrit franchement avec le jeune homme, en l'invitant à ne lui plus faire que de rares visites.
— Gela serait bon si j'étais un malhonnête homme, dit Vernet; mais, si je suis un honnête homme?
— Je ne vous comprends pas.
— Si j'épouse Fanny?
— Dans ce cas, mon cher, au lieu de discontinuer Tos visites, vous pouvez rester tout à fait.
Vernet épousa. .
Citons une anecdote qui peint l'homme; nous parlons de Vernet.
En juin 1848, capitaine dans la 41* légion, il prit, à une barricade du faubourg Saint-Jacques, un pharmacien qui faisait de la poudre pour les insurgés.
Ses hommes voulaient le fusiller.
Il le sairva de la fusillade.
Mais le pauvre pharmacien n'en valait guère mieux : il était renvoyé devant une commission militaire.
Vernet lui offrit ses services comme avocat, plaida pour lui, et le fit acquitter.
Revenons à notre malade.
Le docteur Charles Bernard comprit tout de suite la gravité de sa maladie.
Il y eut une consultation entre lui, M. Trousseau et M. Jobin.
— Vous êtes oppressé ? lui demanda l'un des trois médecins.
— Très-oppressé.
— Et vous souffrez beaucoup?
— L'oppression fait toujours souffrir, répondit en riant Béranger.
Par un caprice de malade, il eut envie de manger du gâteau.
Il en envoya chercher.
BÊRANGER 271
Tandis que la bonne faisait la commission, Déranger s'endormit.
La bonne revint; on plaça les gâteaux à côté de lui.
— Qu'est-ce que cela? demanda-t-il ens'éveillant.
— Des gâteaux que vous avez demandés.
Il étendit la main vers eux; puis, tout à coup, secouant la tête :
— Donnez -moi le gâteau du pauvre, dit-il, du pain. Huit ou dix jours avant sa mort, il eut un instant de
délire. Il se croyait en prison.
— Quel est le directeur de la prison ? demanda-t-il.
— M. Ségalas, lui répondit-on.
M. Ségalas occupe le rez-de-chaussée de la maison.
— M. Ségalas, répéta-t-il ; mais c'est le frère, alors. On n'a pas le droit de me mettre en prison sans mandat d'amener.
— Aussi, dit Antier, allons-nous essayer de sortir; voyons, donne-moi le bras.
Et, en effet, on sortit de la chambre de Déranger, on traversa la salle à manger, et l'on passa de l'appartement de Déranger dans celui qu'avait habité Judith.
Il fallait pour cela traverser le corridor, la porte de communication était calfeutrée.
Dans l'appartement de Judith, seulement, il se crut hère.
Au reste, l'halluckiation ne dura que quelques minutes, et ne revint qu'une seule fois.
Seulement, cette seconde fois, c'était une espèce d'extase.
Béranger était assis dans son fauteuil, Antier écrivait à son bureau, il entendit le malade qui parlait seul.
Il se retourna.
Les premières paroles de Béranger furent incohérentes ; mais, peu à peu, elles prirent un sens, et Antier retint celles-ci:
— Mon Dieu ! inspirez aux hommes réunis l'amour du bon, l'amour du bien... Faire le bien, vivre pour les autres, c'est le bonheur!... La charité! la charité 1 que tout le monde soit heureux!... Les veuves et les petits enfants, secourez-les!...
L'homme de l'humanité priait encore dans son délire.
Béranger avait une sœur religieuse sous le nom de Sainte-Marie des Anges, sans doute celle qu'il a voulu peindre dans la Sœur de charité; le frère et la sœur se voyaient peu, mais s'aimaient beaucoup. Une des causes de ces rares entrevues était que la règle de l'ordre ne
veut pas qu'une religieuse sorte sans être accompagnée de deux autres sœurs.
Au reste, dans ces rares entrevues, jamais la question religieuse n'était soulevée.
Son frère malade, elle vint le voir, mais accompagnée, comme toujours, de deux sœurs.
Toutes trois entrèrent dans la chambre de Béranger; les deux étrangères s'assirent; sœur Sainte-Marie des Anges alla près de son frère.
Mais les deux statues qui demeuraient immobilee fatiguèrent Béranger; il appela Antier et lui dit :
— Mon ami, un malade a quelquefois besoin d'être seul; prie qu'on sorte.
On sortit.
Dans le corridor, les deux sœurs rencontrèrent l'abbé Jousselin, vieil ami de Béranger, qui avait été son curé à Passy, et qui était devenu curé de Sainte-Elisabeth.
Mues par un sentiment religieux, les deux sœurs s'approchèrent du prêtre et commencèrent à lui dire que Béranger était fort malade, et qu'il était urgent de le ramener dans la voie du salut.
— Dans la voie du salut? répondit le digne prêtre. Il n'est pas besoin de l'y ramener, il n'en est jamais sorti.
La discussioii se borûalà; les deiix sœiars se retirèrent, l'abbé Jousselin entra chez Béranger.
Pendant les quatre derniers jours et les quatre dernières nuits, Béranger, ne pouvant supporter le lit, resta dans son fauteuil. Depuis quelque temps déjà, il ne mangeait plus ; mais, comme dans son enfanoey il suçait des mouillettes trempées dans du vin.
Lui-même souriait à ce souvenir qui mettait le berceau si près de la tombe.
Deux jours avant la mort, Vernet, comme nous l'avons dit, arriva de Toulouse ; Béranger le reconnut et parut fort joyeux de le voir.
Le dernier jour, trois personnes étaient dans sa chambre : madame Antier, une autre dame et la bonne qui servait particulièrement Béranger*
Une syncope fit croire à Béranger qu'il approchait de de la mort.
— Venez m'embrasser, ma chère, dit-il à madame Ajîtier.
Madame Antier y alla.
— Vous aussi, dit-il à l'autre personne.
Puis, quand il eut embrassé celle-ci comme madame Antier, il fil signe à la bonne de s'approcher à son tour.
La bonne crut que c'était pour lui donner un ordre; elle s'approcha et attendit.
— Embrasse-moi aussi, ma pauvre fille, hii dit le malade ; à cette heure, nous sommes tous égaux.
A quatre heures de l'après-midi, le jeudi 16, sa tête se renversa sur son épaule, on le crut mort; mais, aux questions qu'on lui adressa, il répondit encore quelques paroles inarticulées.
A quatre heures et demie, sa tête se redressa, mais pour se renverser en arrière avec une espèce de râle.
On lui demanda s'il souffrait davantage; cette fois, il ne répondit que par un soupir.
C'était le dernier. Béranger était mort.
Antier, Yernet, Perrotin et Charles Bernard assistaient seuls à cette douce agonie de l'homme de bien.
Dans la môme soirée, Antier, Perrotin et Charles Bernard, prévenus par l'autorité que le convoi aurait lieu dès le lendemain matin, lui rendirent les derniers devoirs. Nulle autre main que celle de ces trois amis ne toucha le corps du poète.
Depuis la veille, une table avait été dressée dans la cour, tant était grand l'encombrement des gens qui se venaient inscrire.
A dix heures du soir, c'est-à-dire plus de cinq heures après sa mort, deux ou trois cents personnes attendaient encore des nouvelles. A dix heures et demie, on leur fit évacuer la cour..»
Le lendemain, à midi, le curé de Sainte-Elisabeth disait la messe des morts sur son ancien ami.
A deux heures, au milieu du déploiement de forces que l'on sait, les restes de Béranger étaient déposés dans le caveau de Manuel.
C'est là que le poëte et le tribun, ces deux grands lutteurs du passé, dorment dans la paix du présent et dans l'espérance de l'avenir.
Nous ne dirons pas aux hommes : Priez pour euxî Nous dirons aux hommes : Ils prient pour voust