LES CAUSES
$ 1. — La situation critique de la pêche maritime française
Il est difficile de donner une idée précise de la valeur des pêches françaises. On constate, en effet, de notables variations suivant les années ; aussi nous bornerons-nous à de simples indications, résultant des moyennes de quelques exercices, sur les revenus de chacune des trois grandes catégories de pêche que l’on distingue d’habitude, bien que cette classification soit plus commode qu'’exacte.
La grande pêche, qui comporte des campagnes de plusieurs mois dans de lointaines régions, sur les bancs de Terre-Neuve, d'Islande, rapporte environ 25 M. f. (1), dans lesquels le prix
de la morue entre pour les trois quarts.
La pêche hauturière, ainsi nommée en raison des sorties
(1) En 1910, 32 M. f. environ.
assez longues qu'elle entraîne en haute mer, à plus de 12 à 15 milles au large, produit au moins 30 M. f., dont le prix du hareng, du maquereau et du thon constitue la majeure partie.
La pêche côlière, enfin, est de toutes celle qui a le plus d’importance et par le nombre d'hommes qu’elle occupe et par les 60 M. f. (1) de sardines et d’autres poissons frais dont elle fournit le marché.
Nous arrivons donc à un total de 120 M. f. (2) environ.
Cette somme paraît forte, en réalité elle ne correspond nullement à la main-d'œuvre et aux capitaux engagés ; aussi, la situation précaire de la pêche française est-elle un fait connu de tous et il n’est pas de saison que la presse ne se fasse l'écho des plaintes des populations du littoral.
Partant de l’appauvrissement indiscutable de certains fonds litloraux, on à agité le spectre du dépeuplement des mers ; c'est bien mal connaître les moyens de la nature et beaucoup préjuger de nos faibles forces. Mais, simpliste et évocateur, cet argument est de ceux qui plaisent aux foules, aussi ne devonsnous pas le laisser passer sans le réfuter.
La nourriture du poisson, le plankton, poussière vivante animale et végétale, ne se trouve que dans les eaux peu profondes, animées de mouvements verticaux résultant de la rencontre de couches à températures différentes, qui ramènent sans cesse la matière alimentaire à la surface.
IL y aura donc des terrains de pêche partout où les fonds seront relativement faibles et où existeront ces courants provoqués dans nos mers par le grand courant du Gulf-Stream, lequel est lui-même une éonséquence de la rotation de la terre. Ainsi, c'est Ià un phénomène fatal contre lequel ne
peuvent rien les faibles moyens des hommes.
(1) En 1910, 70 M. f. environ.
(2) En 1910, 130 M. f. environ.
Que peuvent, en effet, nos engins, même les plus puissants, sur les masses animales qui peuplent les « bancs » si l’on songe qu'au dire des naturalistes il y a, dans la mer du Nord, 70 mille milliards d'œufs et de larves et une quinzaine de milliards de harengs!!!
Donc la mer est infiniment riche ; elle l’est également pour tous ; mais cela ne veut nullement dire que tous sachent également profiter de cette richesse.
Quelques chiffres, saisissants dans leurs contrastes, nous éclaireront à cet égard ; nous comparerons la situation de notre port de pêche le mieux outillé et le plus actif à la situation générale de la pêche française.
Le nombre de pêcheurs boulonnais est de 5,000 environ (les chiffres fournis pour Boulogne-sur-Mer se rapportent à l’année 1906).
Valeur annuelle totale
de la pêche en M.f. Produit par pècheur Boulogne-sur-Mer. . 25 5.000 fr.
France: 720r PR 120 1.200 fr.
Donc le pêcheur boulonnais gagne quatre fois plus que la
moyenne des pêcheurs français.
Production annuelle
de la pêche en tonnes Prix de la tonne Boulogne-sur-Mer . 70.000 280 fr.
LANCER ‘ 200.000 600 fr.
Donc le pêcheur boulonnais vend deux fois moins cher que
la moyenne des pêcheurs français.
Quantités prises annuellement par pêcheur en tonnes
Boulogne-sur-Mer. . | 14 A ANNE CR ON RNA o 1
Donc la moyenne des pêcheurs français pêche sept fois moins de poisson que le pêcheur boulonnais. Mais, hélas! l'exemple de Boulogne est un cas unique... et il ne fait que mieux révéler l’existence d’une tare très grave de notre industrie de pêche, tare qui nous apparaîtra mieux encore si nous comparons à la lente évolution française les rapides progrès réalisés par quelques pays d'Europe septentrionale dans l’ex-
ploitation de la mer (1).
En France, l’accroissement du revenu des pêches est bien ?
modeste TODO MR URL AE RENE Ie ST AM 10027 RE ANT UE 109 M. f 100 MNT M ITIMEUR FPE 20 MR TD10 Ste Re LPONILESO AMOR
En Grande-Bretagne, la production écossaise, pour le pois-
son de fonds seulement, a suivi la marche rapide que voici
1800 petite PARMERSRETS DMC:
LIT e AT EM Eee EIRE LV ED MT
Une société, la Steam-Herring-Fleet Limited, fondée en 1890,
au capital de 3,800,000 fr. par action de 25 fr., a distribué
à ses actionnaires du 22,5 %.
En Allemagne, grande est la prospérité de l’armement harenguier
1900. 118 bateaux ont pêché 14,000 tonnes de poisson valant 4 M. f.
1910. 270 bateaux ont pêché 5r,000 tonnes de poisson valant 13 M. f.
() Une étude analogue a été faite par M. Hérubel en ce qui concerne les situations respectives du pêcheur anglais et du pêcheur français. Nous ne l’avons pas reproduite, car les statistiques anglaises et françaises ne nous Ont pas paru comprendre, sous la dénomination « pêcheur », les mêmes catégories d'individus.
san ce
La société de Nordenham « Deutsche Dampfischerei Gesellschaft Nord See », fondée en 1896, au capital de 3,750,000 fr., avait, en 1907, un capital de 6,250,000 fr. et 2,500,000 fr. d'obligations ; elle distribuait 10 % de dividende.
Le produit total de la pêche est passé de 4o M. f. en 1909 à 50 M. f. en 1912.
En Norvège, le pays de navigateurs de toute antiquité où il semblerait que, depuis longtemps, toute extension maritime soit devenue impossible, le mouvement en avant n'est pas moins remarquable :
En 1905 les pêcheries rapportaient...... Ho: Mt En :r911 les pêcheries rapportaient...... 62 ME
Mais que dire du prodigieux essor de la pêche danoise?
PRE NN NRE MESSE 10 M. f.
En iorelhé rapportaits. us. no oM EE
En 1900 elle rapportait
Est-il besoin de continuer ce parallèle? Ne suffit-il pas déjà à nous convaincre que, là où nous végétons, l’étranger s’enrichit, et puisqu’à tous l’Océan offre de pareils trésors, force nous est bien de conclure que c’est notre exploitation qui est défectueuse.
& 11. — Les ports de pêche 1. — Organisation économique.
Le nombre de nos ports de pêche est très élevé ; il n’est si petite anse qui n’en abrite, mais, à part Boulogne, Fécamp, Arcachon, qui produisent respectivement pour 25, 9 et 8 M. f. de poissons (le tiers de la totalité), la plupart sont, aujourd’hui, ce qu'ils étaient il y a un siècle.
Certains ports, comme Etretat, sont l'exemple des types les
plus primitifs : une plage de sable où le marin hale sa barque :
pre
d’autres se sont modernisés plus ou moins, mais que d’im-
perfections ne relève-t-on pas encore même dans ces derniers!
Boulogne n’a pas de bassin spécial pour ses chalutiers, Gravelines a un chenal plus que médiocre, aux Sables-d'Olonne manque la profondeur, à Arcachon une barre terrible embouteille parfois les bateaux quinze jours dans le bassin.
L'éparpillement des centres et l’insuffisance de leurs installations expliquent la médiocrité de notre rendement, car, seule, la concentration, loi du progrès moderne, permet, en face de la concurrence étrangère, de soutenir la lutte par l’abaissement des frais généraux. Qui dit, en effet, petit port, dit bateaux de faible tonnage à petit rayon d'action, absence d'outillage perfectionné, inexistence de voies ferrées, marché restreint ; en somme, vie ralentie, parfois misérable. L’étranger l’a bien compris.
En Angleterre, l’activité s’est concentrée dans quelques grands ports ; ainsi, Grimsby, dont la vente annuelle atteint 60 M. f., envoie journellement trois et quatre cents wagons de poisson vers l’intérieur ; le chemin de fer, l’usine à glace, le marché y sont sur le quai même (x).
En Allemagne, même centralisation, même organisation industrielle : Geestmunde, créé en 1893, a été construit de toutes pièces, en plein Weser, et compte, outre les formes sèches, les chantiers à charbon, usines à glace, fabriques de conserve ; on y a ménagé un vaste terrain pour les agrandis-
sements futurs, témoignage d’une foi inébranlable dans
l’avenir.
Cuxhaven, à l’embouchure de l’Elbe, date de six ans, son
estacade est prolongée par une halle de débarquement, une
(1) Malgré ses installations, ce port se révèle comme insuffisant ; l’industrie de la pêche s’y développe avec une prodigieuse rapidité. (Rapport du commandant de l’Ibis, croisière 1912).
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salle d'emballage, une chambre froide, puis par le chemin de
fer.
Partout se révèle un esprit d'ordre et de méthode.
Il. — Organisalion administrative.
Le régime administratifs à l’étranger est simple, bien adapté aux besoins :
En Angleterre, le port est administré par un comité local, tout puissant, subventionné par le Board of Trade, au maximum du tiers de la somme prévue pour les dépenses, le reste étant fourni par les taxes locales.
Les ports allemands, construits aux frais des Etats, sont administrés, soit, comme Geestmunde, par une société fermière d’armateurs et de pêcheurs agréée par l'Etat, soit, comme Cuxhaven, par l'Etat lui-même. En outre, la « Société Allemande des pêches nationales » coordonne les efforts des asso. ciations locales. Il y a donc coopération du gouvernement et des pêcheurs.
En est-il de même chez nous ? Les affaires sont partagées, écartelées entre 5 ministères différents : la Marine, les Travaux publics, l'Intérieur, les Finances, le Commerce! Chacun d’eux peut prendre des décisions ; sans entente préalable, c’est l’incohérence ; avec entente, ce sont des délais indéfinis.
Toutefois, il convient de remarquer que la récente création du sous-secrétariat de la Marine marchande apporte déjà, dans une certaine mesure, une concentration d’ailleurs incom-
plète et plus administrative que budgétaire (x).
(1) Décret du 13 août 1913, divisant le sous-secrétarial d'Etat de Ja Marine marchande en quatre services et fixant les attributions de chacun
de ces services.
…… Le sous-secrétariat d'Etat de la Marine marchande comprend quatre services : les services du personnel, de la marine marchande, des pêches maritimes et l’établissement des invalides de la marine.
L'arrêté du 22 septembre 1913 a fixé les attributions des services du sous-secrétariat d'Etat de la Marine marchande.
CEE
L'interview suivante de M. Ajam, sous-secrétaire d'Etat à la Marine marchande, précise l’état actuel de la question et montre combien on est encore loin de l'autonomie du service.
« C'était une œuvre très difficile à entreprendre que celle « qui consistait à arracher aux ministères du Commerce et de « la Marine des services qui pourtant n'étaient pas faits pour « eux. M. de Monzie y est parvenu. Il n’a pu empêcher, « malheuréusement, que tout ce qui concerne l’état. civil des « bateaux demeurât au ministère des Finances, ce qui concerne « les ports aux Travaux publics, ce qui concerne l’émigration « maritime et le service sanitaire maritime au ministère de & l'Intérieur... La famille de la marine marchande, vous le « voyez, n’est pas encore réunie au complet autour du même « foyer. C’est beaucoup d’avoir créé ce qui est ici et je suis « stupéfait des résultats obtenus en huit mois par M. de « Monzie. » (Echos de l’Exportation, déc. 1953).
Ainsi, tandis que des traditions séculaires, des coutumes de toutes sortes, des habitudes routinières nous retiennent encore prisonniers de funestes errements, nos rivaux, avec un juste
coup d'œil des nécessités de l’heure, développent leur essor.
$ HE. -— Les engins et les bateaux