‹ Les mots de VoltaireChapitre 14 sur 62 · C. — Quelle funeste condition que celle des hommes · texte numérisé non relu

C. — Quelle funeste condition que celle des hommes

A. -- Celle des perdrix est pire ; les renards, les oiseaux de proie les dévorent, les chasseurs les tuent, les cuisiniers les rôtissent, et cependant il y en a toujours. La nature conserve les espèces et se soucie très peu des individus.

Les premiers théologiens de toutes les nations durent se faire la question que nous faisons tous dès l'âge de quinze ans: Pourquoi y a-t-il du mal sur la terre ?

Il est prouvé qu'il y a plus de bien que de mal dans le monde, puisqu'en effet peu d'hommes souhaitent la mort.

Les misères de la vie, philosophiquement par-

lant, ne prouvent pas plus la chute de riiomme, que les misères d'un cheval de fiacre ne prouvent que les chevaux étaient tous autrefois gros et gras, et ne recevaient jamais de coups de fouet ; et que depuis queFun d'eux s'avisa de manger de l'avoine, tous ses descendants furent condamnés à traîner des fiacres.

Les matelots aiment, dans le port, à parler vie leurs tempêtes. Mais y a-t-il un i)ort dans ce monde ?

Ce monde-ci est une guerre continuelle ; il faut être armé ; mais la paix vaut mieux.

J'ai toujours été affligé que, dans le meilleur des mondes possibles, il y eût des cailloux dans les vessies ; attendu que les vessies ne sont pas plus faites pour être des carrières que des lanternes ; mais je me suis toujours soumis à la Providence.

Gomme l'a dit un homme qui a passé sa vie à sentir, à raisonner et à plaisanter, 5i tout n'est pas bien, tout est passaUe.

Il serait bien plus important de trouver un remède à nos maux, mais il n'y en a point ; et nous

sommes réduits à rechercher tristement leur ori-

11 n'y a ni extrêmes délices ni extrêmes tourments, qui puissent durer toute la vie : le souverain bien et le souverain mal sont des chimères.

11 en faut revenir à ce proverbe populaire : La iioule a-t-elle été avant Vœuf ou Vœuf avant La poule ? Le proverbe est bas, mais il confond la plus haute sagesse.

Plus je vais en avant, et plus je suis confirmé dans ridée que les systèmes de métaphysique sont pour les philosophes ce que les romans sont pour les femmes. Ils ont tous la vogue les uns après les autres et finissent tous par être oubliés. Une vérité mathématique reste pour Féternité, et les fantômes métaphysiques passent comme des rêves de malade.

Un jour \ plein de ces grandes recherches qui charment l'esprit par leur immensité, je dis à un membre très éclairé de la société : M. Clarke est un bien plus grand métaphysicien que M. Newton. « Gela peut être, me répondit-il froidement, c'est comme si vous disiez que l'un joue mieux au ballon que l'autre. »

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