CHAPITRE VII
L'esprit qui règne au théâtre est l'image fidèle de l'esprit d'une nation.
Si le peuple assistait à des spectacles honnêtes, il y aurait bien moins d'âmes grossières et dures.
On va aux spectacles plus par oisiveté que par un véritable amour de la littérature.
Je ne vois pas comment on peut égaler une épitre, une ode, à une bonne pièce de théâtre.
J' admire qu'un homme ait su amener et conduire dans un seul lieu et dans un seul jour un seul événement, que mon esprit conçoit sans fatigue, et où mon cœur s'intéresse par degrés. Plus je vois combien cette simplicité est difficile, plus elle me charme.
Le théâtre des anciens, d'ailleurs à jamais respectable, est par rapport au nôtre ce que l'enfance est à l'âge mûr.
Les spectacles adoucissent les mœurs, et quand la philosophie s'y joint la superstition est bientôt écrasée.
C'est aux édiles à donner les jeux publics ; s'ils deviennent une marchandise, ils risquent d'être avilis. Les hommes ne s'accoutument que trop à mépriser les services qu'ils payent-
Il vaut mieux voir YŒclipe de Sophocle ({wq de perdre au jeu la nourriture de ses enfants, son temps dans un café, sa raison dans un cabaret, sa santé dans des réduits de débauche, et toute la douceur de la vie dans le besoin et dans la privation des plaisirs de l'esprit.
Le public n'aime pas que la mauvaise humeur d'un examinateur de police le prive de son plaisir.
Les sujets tragiques les plus au-dessus des fortunes communes ont les rapports les plus vrais avec les mœurs de tous les hommes.
Quelques Français qui ne connaissent les tragédies et les mœurs étrangères que par des traductions et sur des ouï-dire les condamnent sans aucune restriction; ils sont, ce me semble, comme des aveugles qui assureraient qu'une rose ne peut avoir de couleur vive, parce qu'ils en compteraient les épines ta tâtons.
Pour la purgation des passions, je ne sais pas ce que c'est que cette médecine. Je n'entends pas comment la crainte et la pitié purgent, selon Aristote, mais j'entends fort biencomment la crainte et la pitié agitent notre âme pendant deux heures, selon la nature; et comment en résulte un plaisir très noble et très délicat, qui n'est bien senti que par les esprits cultivés. Sans cette crainte et cette pitié, tout languit au théâtre. Si on ne remue pas l'âme, on l'affadit. Point de milieu entre s'attendrir et s'ennuyer.
Si les financiers ne sont plus grossiers, si les
gens de la Cour ne sont plus de vains petits maîtres, si les médecins ont abjuré la robe, le bonnet, les consultations en latin, si quelques pédants sont devenus hommes, à qui en a-t-on l'obligation ? Au théâtre, au seul théâtre.
Il ne faut pas croire que les grandes passions tragiques et les grands sentiments puissent se varier à l'infini, d'une manière neuve et frappante. Tout a ses bornes.
Si l'amour n'est pas tragique, il est insipide, et s'il est tragique, il doit régner seul. Il n'est pas fait pour la seconde place.
L'amour qui n'est qu'amour, qui n'est point une passion terrible etfuneste, ne semble fait que pour la comédie, pour la pastorale, ou pour l'églogue.
Vouloir de l'amour dans toutes les tragédies, me paraît un goût efféminé ; l'en proscrire toujours, est une mauvaise humeur lùen déraisonnable.
Il est beau de voir un homme lutter contre sa passion, quand cette passion est criminelle et
funeste; mais hors de là le combat est ridicule, il est d'un froid insoutenable.
11 est permis de mettre des coquins sur la scène, mais il est beau d'y mettre des gens de bien.
Le malheur de presque toutes les pièce» dans lesquelles une amante est trahie, c'est qu'elles retombent toutes dans la situation à'Ariane, et ce n'est presque que la même tragédie sous des noms différents.
Il ne faut jamais tuer sur le théâtre que des gens qu'on aime passionnément.
Les auteurs ont cru quelquefois ennoblir cet amour par la politique : mais un amour qui n'est pas furieux est froid, et une politique qui n'est pas une ambition forcenée est plus froide encore. Des raisonnements politiques sont bons dans Polybe, dans Machiavel^ la galanterie est à sa place dans la comédie et dans les contes ; mais rien de tout cela n'est digne du pathétique et de la grandeur de la tragédie.
Quand il s'agit d'amuser, il y a une infinité de vers qui conviennent également au comique et au tragique. Tout ce qui est naturel et tendre peut
également s'employer dans les deux genres ; mais ce qui n'est que familier ne doit jamais appartenir qu'au genre comique.
Rien n'est plus insipide, plus bourgeois, plus dégoûtant que le langage purement amoureux qui a déshonoré toujours le théâtre français.
La peinture de nos passions nous touche encore davantage que le portrait de nos ridicules; l'esprit se lasse des plaisanteries et le cœur est inépuisable.
Un sentiment qui n'a pas sa juste étendue ne peut faire effet. Qu'est-ce qu'une tragédie en abrégé ?
La tragédie est une imitation des mœurs, et non pas une amplification de rhétorique.
Qu'est-ce qu'une tragédie qui ne fait pas pleurer?
Les maximes détachées ne valent pas un sentiment.
— Bill faut, dans une tragédie, certains vers qui sem-
blent prosaïques pour relever les autres et pour conserver la nature du dialogue.
Il faut être vraiment poëte pour faire une belle tragédie ; au lieu que la comédie demande seulement quelque talent pour les vers.
Il peut y avoir de fort bonnes comédies en prose, et il y a peut-être plus de difficultés à réussir dans ce style ordinaire où l'esprit seul soutient l'auteur que dans la versification qui, par la rime, la cadence et la mesure, prête des ornements à des idées simples, que la prose n'embellirait pas.
Le style de la conversation peut être admis dans une comédie héroïque ; mais il faut que ce soit la conversation des Coudé, des la Rochefoucauld, des Retz, des Pascal, des Arnaud.
Pour qu'une pièce de théâtre plaise à la lecture, il faut que tout y soit naturel, et qu'elle soit parfaitement écrite.
Nous ne pouvons trop répéter quequatrebeaux vers valent mieux que quarante belles attitudes.
Ce peu d'empressement qu'on a d'un côté pour
le Misantlirope. et de Taiitre la juste admiration pour lui, prouve peut-être plus qu'on ne pense que le public n'est point injuste. Il court en foule à des comédies gaies et amusantes, mais qu'il n'estime guère : et ce qu'il admire n'est pas toujours réjouissant.
C'est peut-être à la honte de la nature humaine, mais c'est ainsi qu'elle est faite : on va plus à la comédie pour rire que pour être instruit.
Une pièce mal écrite, mal débrouillée, obscure, chargée d'incidents incroyables, qui n'a de mérite que celui d'un pantomime ou d'un décorateur, n est qu'un monstre dégoûtant.
Souvenons-nous toujours qu'il ne faut pas pousser le terrible jusqu'à l'horrible. On peut effrayer la nature, mais non pas la révolter et la dégoûter.
J'ai toujours songé, autant que je l'ai pu. à rendre les scènes tragiques pittoresques. Elles le sont dans Mahomet, dans Mérope, dans YOrphelin de la Chine ^ surtout dans Tancrède. Je voudrais qu'on perfectionnât ce genre qui est le seul tragique, car les conversations politiques sont à la glace, et les conversations amoureuses sont à l'eau rose.
Ce sont les extrêmes disproportions des manières et du langage d'un homme avec les airs et les discours qu'il veut affecter, qui font un ridicule plaisant.
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Nous sommes rassasiés de vers; une denrée trop commune est avilie : voilà le cas du ne qiiîd 7iimis. Le théâtre où la nation se rassemble est presque le seul genre de poésie qui nous intéresse aujourd'hui; encore ne faudrait-il pas avoir des poëmes dramatiques tous les jours.
Je ne suis point venu à la comédie pour entendre l'histoire d'un héros, mais pour voir un seul événement de sa vie.
Il ne faut pas que la comédie dégénère en tragédie bourgeoise. L'art d'étendre ses limites, sans les confondre avec celles de la tragédie, est un grand art, qu'il serait beau d'encourager ethonteux de vouloir détruire.
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On s'est mis depuis quelque temps à proscrire le comique de la comédie; c'est là le sceau de la décadence du génie. Le goût est égaré dans tous les genres, et il n'appartient qu'à un siècle ridicule de ne vouloir pas qu'on rie.
Je veux qu'une comédie soit intéressante; mais je la tiens un monstre, si elle ne fait pas rire.
Il est sûr qu'un homme qui a fait mille comédies n'en a pas fait une bonne.
Il y a, comme on sait, une prodigieuse différence entre raconter plaisamment et intriguer une comédie supérieurement.
Toutes les fois qu'on faitle portrait d'unhomme ridicule, il se trouve toujours quelqu'un qui lui ressemble.
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Les spectacles étant devenus nécessaires, toute tragédie, quoique médiocre, porte son excuse avec elle, parce qu'on en peut donner quelques représentations au public, qui se délasse par des nouveautés passagères des chefs-d'œuvres immortels dont il est rassasié.
Les censures de réflexion n'ùtent jamais le plaisir du sentiment.
Je sais que le public, qui est quelquefois indulgent au théâtre par caprice, est sévère à la lec-
turepar raison. Il ne demande pas mieux qu'à se dédire, et k siffler ce qu'il a applaudi. Il faut le forcer à être content.
Vous savez ce que j'entends par le public. Ce n'est pas l'univers, comme nous autres, barbouilleurs de papier, l'avons dit quelquefois. Le public en fait de livres est composé de quarante ou cinquante personnes si le livre est sérieux, de quatre ou cinq cents lorsqu'il est plaisant, et d'environ onze ou douze cents s'il s'agit d'une pièce de théâtre.
Jouez une pièce en société, vous n'avez que des flatteurs ; jouez-la devant quatre cents personnes, vous avez des critiques; et quatre cents personnes assemblées sont comme quatre mille.
Jamais les critiques de détail n'ont fait tomber une pièce.
Quelquefois de misérables écrivains ont osé donner des éloges à cette foule de pièces aussi plates que barbares, parce qu'ils sentaient bien que les leurs étaient écrites dans ce goût ; ils demandaient grâce pour eux-mêmes.
C'est une chose assez plaisante que les préfaces
MOTS bE VOLTAIRE
des auteurs de pièces de théâtre ; tantôt il y a une conspiration générale contre leur pièce, tantôt ils remercient le public, d'avoir bien voulu avoir du plaisir ; et lorsque cette préface, si remplie de remerciements, est imprimée, le public a déjà oublié la pièce et l'auteur.
Il y a quelquefois des cabales en effet ; mais quelle cabale peut empêcher le public de revenir entendre un ouvrage, s'il en est content ?
Un auteur dramatique flotte, pour l'ordinaire, entre la fortune et l'indigence, entre le mépris et la gloire.
Il en est du théâtre comme de la guerre : il y a des généraux qui ont gagné des batailles sans se faire un nom.
C'est toujours un problème à résoudre si les caractères bas et faibles peuvent figurer dans une tragédie; le parterre s'élève contre eux à une première représentation. On aime à faire tomber sur l'auteur le mépris que lui-même inspire pour le personnage; les critiques se déchaînent, cepen-. dant ces caractères sont dans la nature : Maxime dans China, Félix dans Polyeucte.
Souvent un auteur doit le succès de sa pièce, ou à l'art des acteurs qui la jouent, ou cà la décision de quelques amis accrédités dans le monde, qui entraînent pour un temps les suffrages de la multitude : et le public est étonné quelques mois après, de s'ennuyer à la lecture du même ouvrage qui lui arrachait des larmes à la représentation.
Les honnêtes gens assemblés sont toujours chastes.
Ce n'est pas assez au théâtre qu'une scène soit belle par elle-même; il faut qu'elle soit belle dans la place où elle est.
Toute première scène qui ne donne pas envie de voir les autres ne vaut rien.
La règle qu'un personnage ne doit ni entrer ni sortir sans raison est essentielle ; cependant on y manque souvent. Il faut un dessin dans chaque scène, et que toutes augmentent l'intérêt, le nœud et le trouble. Rien n est plus difficile et plus rare.
Toutes les fois qu'un acteur entre ou sort du théâtre, l'art exige que le spectateur soit instruit des motifs qui l'y déterminent.
Surmontez la difficulté ; iustruisez-nous du fait sans avoir l'air de nous instruire, amenez sur le théâtre des personnages nécessaires qui aient des raisons de se parler; qu'ils m'expliquent tout sans jamais s'adresser à moi ; que je les voie agir et dialoguer; sinon, vous êtes dans l'enfance de Fart.
Un épisode inutile à la pièce est toujours mauvais et, en aucun genre, ce qui est hors d' œuvre ne peut plaire ni aux yeux, ni aux oreilles, ni à l'esprit.
En général toute scène entre un personnage principal et un confident est froide, à moins que ce personnage n'ait un secret important à confier, un grand dessein à faire réussir, une passion furieuse à développer.
Les reconnaissances sont toujours touchantes, à moins qu'elles ne soient très maladroitement traitées; mais les plus belles sont peut-être celles qui produisent un effet qu'on n'attendait pas, qui servent à faire un nouveau nœud, à le resserrer, et qui replongent le héros dans un nouveau péril.
L'art et le s^énie consistent à trouver tout dans
son sujet, et non pas à chercher hors de son sujet.
Cinq actes nous paraissent nécessaires ; le premier expose le lieu de la scène, la situation des héros de la pièce, leurs intérêts, leurs mœurs, leurs desseins ; le second commence l'intrigue; elle se noue au troisième : le quatrième prépare le dénouement qui se fait au cinquième.
11 vaut mieux certainement donner quelque chose de bon en trois actes que d'en donner cinq insipides, pour se conformera l'usage.
11 me semble que, quand on a pour soi la vraisemblance et l'intérêt, on peut risquer de jouer à ce jeu dangereux de cinq actes contre quinze cents personnes.
Un vraisemblable froid et glaçant ne vaut pas un Colin-Maillard vif et terrible.
Ce sont les passions qui font lïime de la tragédie. Par conséquent un héros ne doitpoint prêcher et doit peu raisonner. Il faut qu'il sente beaucoup et qu'il agisse.
11 m'a toujours paru qu'au théâtre le public
était moins flatté de l'élégance continue d'une belle poésie, qu'il n'était frappé de la beauté des situations.
L'unité de lieu est tout le spectacle que l'œil peut embrasser sans peine.
— .Si —
Où en seraient Virgile et Homère si on les avait chicanés sur les faits ? Une fausseté qui produit au théâtre une belle situation est préférable, en ce cas, à toutes les archives de l'univers.
Les monologues qui ne sont pas des combats de passion, ne peuvent jamais remuer l'âme et la transporter.
J'ai quelquefois entendu dire à des étrangers : Ah ! le bel opéra que nous avons eu, on y voyait passer au galop plus de deux cents gardes. Ces gens-là ne savaient pas que quatre beaux vers valent mieux dans une pièce qu'un régiment de cavalerie.
L'appareil, l'action, le pittoresque font un grand effet, sans doute ; mais ne mettons jamais le bizarre et le gigantesque à la place de la nature, et le forcé à la place du simple ; que le décorateur
ne l'emporte point sur Tauteur, car alors au lieu de tragédies, on aurait la rareté, la curiosité.
Les héros emportés par leurs passions agissent et un grand prêtre instruit. Ce mélange, heureusement employé par des mains plus habiles, pourra faire un jour un grand etïet sur le théâtre.
Je sais que toute la pompe de l'appareil ne vaut pas une pensée sublime ou un sentiment : de même que la parure n'est presque rien sans la beauté. Je sais bien que ce n'est pas un grand mérite de parler aux yeux, mais je suis sûr que le sublime et le touchant portent un coup beaucoup plus sensible, quand ils sont soutenus d'un appareil convenable, et qu'il faut frapper l'ame et les yeux à la fois. Ce sera le partage des génies qui viendront après nous. J'aurai du moins encouragé ceux qui me feront oublier.
J'ai crié, trente ou quarante ans, qu'on nous donnât du spectacle dans nos conversations en vers,, appelées tragédies; mais je crierais bien davantage si on changeait la scène en place de Grève. Je vous conjure de rejeter cette abominable tentation.
Il ne faut jamais sacriUcr l'élociition et le
style à l'appareil et aux attitudes. L'intérêt doit être dans les choses qu'on dit et non pas dans de vaines décorations. L'appareil, la pompe, la position des acteurs, le jeu muet sont nécessaires ; mais c'est quand toutes ces choses ensemble redoublent le nœud et l'intérêt.
L'abus de l'action théâtrale peut faire rentrer la tragédie dans la barbarie. Que faut-il donc faire ? craindre tous les écueils. Mais comme il est plus aisé de faire une belle décoration qu'une belle scène, plus aisé d'indiquer des attitudes que de bien écrire, il est vraisemblable qu'on gâtera la tragédie en voulant la perfectionner.
J'ai voulu animer un peu le théâtre en y mettant plus d'action, et tout actuellement est action et pantomime; il n'y a rien de si sacré dont on n'abuse. Nous allons tomber en tout dans l'outré et dans le gigantesque, adieu les beaux vers, adieu les sentiments du cœur, adieu tout. La musique ne sera bientôt plus qu'un charivari italien, et les pièces de théâtre ne seront plus que des tours de passe-passe. On a voulu tout perfectionner et tout a dégénéré.
L'opéra aime le merveilleux : on est là dans le pays des Métcmiorphoses d'Ovide. La tragédie est le pays de l'histoire, ou du moins de tout ce
qui ressemble à Thistoire pour la vraisemblance des faits et par la vérité des mœurs.
Il est certain qu il est plus difficile de bien écrire que de mettre sur le théâtre des assassinats, des roues, des potences, des sorciers et des revenants.
Une invention purement raisonnable peut être très mauvaise. Une invention théâtrale, que la raison condamne, dans l'examen peut faire un très grand effet. C'est que l'imagination émue de la grandeur du spectacle, se demande rarement compte de son plaisir.
Je dois remarquer ici en général que toutes ces petites tromperies des changements d'habits, des billets qu'on entend en un sens et qui en signifient un autre, des oracles même à double entente, des méprises de subalternes qui ont mal vu, ou qui n'ont vu que la moitié d'un événement, sont des inventions de la tragédie moderne; inventions petites, mesquines, imitées de nos romans; puérilités inconnues àl'antiquité, et dont il faut couvrir la faiblesse par quelque chose de grand et de tragique.
On défendit à un régiment, dans la bataille de
IG
;;;78 MOTS DE VuLTAIRE
Spire, de faire quartier; un officier allemand demande la vie à l'un des nôtres qui lui répond : Monsieur, demandez-moi tout autre chose, mais pour la vie il n'y a pas moyen. Cette naïveté passe aussitôt de bouche en bouche, et on rit au milieu du carnage. A combien plus forte raison, le rire peut-il succéder dans la comédie à des sentiments touchants. Xes'attendrit-onpas ^\ecAlc//(ère,ne rit-on pas avec Sosie ? Quel méticuleux et vain travail de disputer contre l'expérience! '
La comédie peut se passionner, s'emporter, attendrir, pourvu qu'ensuite elle fasse rire les honnêtes gens. Si elle manquait de comique, si elle n'était que larmoyante, c'est alors qu'elle serait un genre très vicieux et très désagréable.
Toutes ces idées que chacun a dans sa tête, de la manière dont on pourrait conduire autrement une pièce nouvelle, ne serviront jamais qu'à refroidir un auteur, à lui ôter tout son enthousiasme.
On sait qu'au théâtre il faut peu de chose pour faire réussir ce qu'on méprise à la lecture.
Quand on bâille à une première représentation^ c'est un mal dont on ne guérit jamais.
Les jours cVune première représentation sont de vraies assemblées du peuple : on ne sait jamais si on couronnera son homme ou si on le lapidera.
Pourquoi les peintres qui représentent des héros, des paysans, ne sont-ils point infâmes, et que les comédiens qui les représentent d'une manière bien supérieure, sont-ils déshonorés par leur art même ?
On n'encourage peut-être pas assez cette profession, qui demande de l'esprit, de l'éducation, une connaissance assez grande de la langue, et tous les talents extérieurs de l'art oratoire.
Rien n'est plus impertinent que d'attacher de la honte à réciter ce qu'il est glorieux de composer.
Cet art demande tous les dons de la nature, une grande intelligence, un travail assidu, une mémoire imperturbable et surtout cet art si rare de se transformer en la personne qu'on représente. Voilà pourtant ce qu'on s'obstine à mépriser.
Vous ^ avez au-dessus des sculpteurs et des 1, Les Comédiens.
peintres un grand avantage, c'est celui de rendre tous les sentiments et toutes les attitudes, et ils n'en peuvent exprimer qu'un seul.
II faut avouer que sans les grands acteurs, une pièce de théâtre est sans vie.
Ce n'est pas une petite peine que celle de donner du plaisir.
La misérable habitude de débiter des vers comme de la prose, de méconnaître le rhythme et l'harmonie, a presque anéanti l'art de la déclamalion.
Que vous me faites plaisir de me dire que vous ne pouvez pas souffrir cette familiarité plate que le bonhomme Sarrazin prenait quelquefois pour le naturel, cette façon misérable de réciter des vers comme on lit la Gazette. J'aimerais, je crois, encore mieux l'ampoulé que je n'aime pas.
Ce n'est que depuis quelques années que les acteurs ont enfin hasardé d'être ce qu'ils doivent être, des peintures vivantes : auparavant ils déclamaient.
Les monologues furent très longtemps à la mode. Les comédiens les faisaient ronfler avec une emphase ridicule; ils les exigeaient des auteurs qui leur vendaient leurs pièces; et une comédienne qui n'aurait point eu de monologue dans son rôle, n'aurait pas voulu réciter.
Je supplie votre aréopage ^ de faire une brigue pour rétablir le beau mot de cocu. Si cet admirable mot est banni de la langue française, il n'y a plus moyen de travailler.
On ne devrait pas permettre aux comédiens d'altérer les ouvrages qu'ils représentent. 1. La Comédie française