CHAPITRE VIII
J'en reviens toujours à me rendre le secret témoignage que je n'ai rien fait contre l'honnête homme et cela me sert beaucoup à supporter mes chagrins.
Voltah'e écrivait souvent aux libraires : n'imprimez pas tant de volumes de moi, on ne va pas à la postérité avec un si gros bagage.
J'ajoute toujours à mon Pater nostor : Mon Dieu, délivrez-moi de la rage de faire des livres !
Toutes les fois que j'ai lu l'abominable histoire de iVeron et de sa mère Agrippine ]2i\ été tenté
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de n'en rien croire. L'intérêt du genre humain est que tant d'iiorreurs aient été exagérées, elles font troj) de lionte cà la nature.
Ne me dites point que je travaille trop ; ces travaux sont bien peu de chose pour un homme qui n'a point d'autre occupation. L'esprit, plié depuis longtemps aux belles-lettres, se livre sans peine et sans effort, comme on parle facilement une langue qu'on a longtemps apprise, et comme la main du musicien se promène sans fatigue sur un clavecin. Ce qui est seulement à craindre, c'est qu'on ne fasse avec faiblesse ce qu'on ferait avec force dans la santé. L'esprit est peut-être aussi juste au milieu des souffrances du corps, mais il peut manquer de chaleur ; aussi dés que je sentirai ma machine totalement épuisée, il faudra bien renoncer aux ouvrages d'imagination ; alors je jouirai de l'imagination des autres, j'étudierai les autres parties de la littérature qui ne demandent qu'un peu de jugement et une application modérée, je ferai avec les lettres ce que l'on fait avec une vieille maîtresse pour laquelle on change son amour en amitié.
— G — Je n'ai point été intempérant et cependant j'ai été malade. Je suis un juste à qui la grâce a manqué.
Gro3'ez-moi un homme vrai qui n'a jamais cbanoé.
Qu'on m'attaque comme auteur, je me tais. Mais qu'on veuille me faire passer pour un malhonnête homme, cette horreur m'arrache des larmes.
On trouvera dans presque tous mes écrits cette humanité qui doit être le premier caractère d'un être pensant: on y verra, si j'ose m'exprimer ainsi, le désir du bonheur des hommes, l'horreur de l'injustice et de l'oppression; et c'est cela seul qui a jusqu'ici tiré mes ouvrages de l'obscurité où leurs défauts devaient les ensevelir.
J'aime tant les beaux arts que je m'intéresserais môme au succès de mes rivaux.
J'ai un instinct qui me fait aimer le vrai ; mais je n'ai que l'inslinct. Vous trouvez que je m'explique assez clairement; je suis comme les petits ruisseaux : ils sont transparents parce qu'ils sont peu profonds. J'ai tâché de présenter les idées de la manière dont elles sont entrées dans ma tête. Je me donne bien de la peine pour en épar-
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gner à nos Français qui, généralement parlant, voudraient apprendre sans étudier.
Sije ne songe qu'à mes amis, je suis le plus heureux des hommes; sije jette les yeux sur le public et sur la postérité, l'honneur qui est dans mon cœur et qui préside à mes écrits, m'assure que le public de tous les temps sera pour moi, si pourtantmes ouvrages que je travaille nuit et jour peuvent jamais me survivre.
Je commence, à faire plus de cas du bonheur de la vie que d'une vérité ; et si malheureusement le fatalisme était vrai, je ne voudrais pas d'une vérité si cruelle.
Je vous avoue que je serais fort aise d'avoir courtisé avec succès, une fois de ma vie, la muse de l'Opéra. Je les aime toutes neuf, et il faut avoir le plus de bonnes fortunes qu'on peut, sans être pourtant trop coquet.
Quelquefois je songe à tout ce que j'ai essuyé, et je conclus que si j'avais un fils qui dût éprouver les mêmes traverses, je lui tordrais le cou pnr tendresse paternelle.
Pour les comédies, je ne m'en mêlerai pas ; je ne suis qu'un animal tragique.
Je vais me faire pour mon instruction, un petit dictionnaire à l'usage des rois.
Mon ami ^ignifiQ mon esclave.
Mon cher ami veut dire : vous m'êtes plus qu indifférent.
Entendez par J^ ^ous rendrai heureux, je vous souffrirai tant que Saurai besoin de vous.
Soupez avec moi ce soir signifie : Je me moquerai de vous ce soir.
Le dictionnaire peut être long ; c'est un article à mettre dans l'PJncyclopédie.
Je m'en vais prier M. Berrier^ de permettre qu'on affiche à Paris : Voltaire avertit tous les gens de lettres qu'il n'est point heureux.
La nature a donné à ce qu'on appelle mon âme un étui des plus minces et des plus misérables. Cependant j'ai enterré presque tous mes médecins, et jusqu'à la Met rie.
Il y a des occasions où l'on doit dire avec Cicéron : Seipsum deserere turpissi^num est. Il faut, en mourant, laisser des marques d'amitié à ses amis, le repentir à ses ennemis, et sa réputation entre les mains du public.
Nous nous consolerons aussi en nous disant