‹ Les mots qui restent: supplément à la troisème édition du "Musée de la conversation"; répertoireChapitre 149 sur 258 · LIBERTÉ · texte numérisé non relu

LIBERTÉ

(< Pardon de la liberté grande ! )/

On a avancé, peut être sans raisons suffisantes, que cette formule avait pour origine un passage des Mémoires de la vie du comte de Grammont, d'Antoine Hamilton, ouvrage publié en 1713.

On la trouve, en elfet, plusieurs fois répétée au chapitre 111 de la 1''*' partie, dans le récit que fait le chevalier de Grammont de ses aventures à son arrivée à Lyon.

Logé chez un hôtelier « empoisonneur et voleur », il fait la connaissance d'un petit marchand de Baie à chapeau pointu, qui lui demande à chaque instant pardon de la liberté grande^ tout en lui envoyant force bouffées de tabac et lui raflant au trictrac jusqu'à sa dernière pistole.

Déjà, en 1669, dans Monsieur de Pourceaugnac^ Molière faisait dire à Sbrigani, se présentant à Oronte sous les traits d'un marchand flamand :

(( Je remercie montsir de la faveur grande. »

(Acte II, scène m.)

C'était bien la même façon de parler, qui fut probablement importée par quelques marchands étrangers.

« Je ne lis plus, monsieur, Je relis. »

Voici à peu près comment Sainte-Beuve, dans ses Notes et Pensées (§ CCIV), raconte la visite faite à

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Royer-Gollard par Alfred de Vigny, candidat à TAcadémie.

Le poète se présenta un matin, sans être attendu, chez le farouche doctrinaire, qui était en conférence avec ^IM. Decazes et Mole. Il fit passer sa carte et insista pour être introduit. Royer-Gollard, qui n'aimait guère à être dérangé, le reçut avec un sans-façon qui frisait rimpolitesse :

« Mais je suis M. de Vigny, monsieur. — Je n'ai pas rhonneur devons connaître... — Je me présente pour l'Académie ; je suis l'auteur de plusieurs ouvrag(»s dramatiques représentés... — Monsieur, je ne vais jamais au théâtre. — Mais j'ai fait plusieurs ouvrages qui ont eu quelque succès et que vous avez pu lire. — Je ne lis plus; monsieur, je relis. »

Royer-Gollard cherchait à rompre un entretien que de Vigny s'ohstinait à prolonger. En racontant ces détails à l'auteur des Lundis^ il exprima ses regrets de s'être montré trop brusque en cette circonstance, et Sainte- Beuve suppose que néanmoins il ne lui refusa pas sa

voix.

[Causeries du lundi, 3® éd., t. XI, p. 524.)

De son côté, le comte de Vigny a laissé, dans ses notes intimes, une autre version dtî son entrevue avec Royer-Gollard, récit un peu dilférent du précédent, et dans lequel, bien entendu, il se donne un rôle moins ridicule. Gette note est daté du 30 janvier 1842.

Introduit par une bonne; dans l'antichambre de l'académicien, il vit s'avancer «un pauvre vieillard, rouge au nez et au menton, la tète chargée d'une vieille perruque noire et enveloppé d'une robe de chambre de Géronte » (ou, comme il dit plus loin, du malade imaginaire»). Royer-Gollard resta debout, appuyé à demi contre h; mur.

Du long dialogue aigre-doux qui s'échangea entre eux, nous ne retiendrons que ce qui touche de près à notre sujet :

« A. DE Vigny. — ...Etcomme vous n'allez jamais au théâtre, les ])ièces jouées un an ou deux de suiteaux Français ci les livres imprimés à sept ou huit éditions vous sont également inconnus ?

» RoYER-GoLLARD. — Oui, mousieur, je ne lis rien de ce qui s'écrit depuis trente ans ; je Tai déjà dit à un autre.

» (Il voulait parler de Victor Hugo.)

»... Je Tai déjà dit à d'autres, je suis dans un âge où Ton ne fit plus, mais où Ton relit les anciens ouvrages.

» — Puisque vous ne lisez pas, vous écrivez sans doute beaucoup ?

» — Je n'écris pas non plus, je relis.

» — J'en suis fâché, car je pourrais vous lire.

» — Je relis, je relis.

» — Mais vous ne savez pas s'il n'y a pas des ouvrages modernes bous à relire, ayant pris cette coutume de ne rien lire.

» — (Assez mal à Vaise.) Oh ! c'est possible, monsieur, c'est vraiment très possible. »

[Journal d'un poète, publié par Louis Ratisbonne, éd. de 1882, p. 184 et suiv.i

D'après un de ses biographes (le docteur Adrien Philippe), Royer-Coliard aurait encore répondu à son solliteur :

« Je suis vieux, peut-être un peu sourd; le bruit ne vient pas jusqu'à moi. »

Il paraît qu'en effet, sur la lin de sa vie, il avait l'oreille un peu dure, — ce qui inspira cette méchanceté à ^jmc \nc(>lot : <( C'est sans doute depuis qu'on ne parle plus de lui. »

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