TÊTE
Pensée de derrière la tête.
On lit dans les Pensées de Pascal :
« Il faut avoir une pensée de derrière et juger de tout ])ar là, en parlant cependant conime le peuple. » (Ed. Auguste Molinier, t. I, 1877, p. 109. — Chap. De la Justice. Coutumes et préjugés.)
On dit aujourd'hui, plus familièrement : pensée de derrière la tète.
L\;xpression « arrière-pensée », qui répond à peu près à la même idée, est beaucoup plus ancienne. On en trouve déjà un exemple dans les Discours politiques et militaires de François de La Noue (XXVP discours, ou Mémoires, chap. XII. — Basle, 1587, p. 612).
« Depuis, dit cet écrivain, en parlant du roi Charles IX et des protestants, il leur garda tousjours une arrierepensee. »
« Messieurs les Anglais, tirez les premiers I »
Voici en quels termes Voltaire raconte, dans son Précis du règne de Louis XV ^ Tépisode de la bataille de Fontenoy (11 mai 1745), dans lequel- ce mot fameux aurait été prononcé :
(L'action se passait entre le village de Fontenoy et le bois de Barry, à sept kilomètres de Tournay, que les Français assiégeaient. Une forte colonne d'infanterie anglaise et hanovrienne, s^étant engagée dans cet espace d'environ un kilomètre, se trouva, après avoir traversé un ravin, en face de la ligne des gardes françaises.)
(( Les officiers anglais saluèrent les Français, en ôtant
leurs chapeaux. Le comte de Gliabanne, le duc de Biron, qui s^Haient avancés, et tous les ofliciers des gardes françaises leur rendirent le salut. ]Milord Charles Hay, capitaine aux gardes anglaises, cria : « Messieurs des )) gardes françaises, tirez. »
» Le comte d'Anteroche, alors lieutenant des grenadiers, et depuis capitaine, leur dit à voix haute : a Mes- » sieurs, nous ne tirons jamais les premiers ; tirez » vous-mêmes. » Les Anglais firent un feu roulant... »
(Édit. de Genève, 17G9, in-12, p. 176.)
Dans son étude très détaillée sur Fontenoy^ publiées dans la Revue des Deux Mondes du 15 juin 1887, M. le duc de Broglie reconnaît qu'il commença par mettre en doute Tauthenticité du mot. « J(î n'ai changé d'avis, ajoute-t-il, qu'en trouvant dans les Rêveries du maréchal de Saxe un paragraphes entier consacré à établir « qu'une troupe ne doit jamais se presser de faire feu la première ». (P. 745.)
Dans Touvrage qu'il intitule Mes Rêveries (Amsterdam, 1757), le maréchal de Saxe (1696-1750) a elFectivement développé les raisons qui plaident en faveur de cette théorie (t. I,p. 37), etcondamne ce qu'il appelle (( l'abus de la tirerie ».
Il est bon de remanpuîr qu'il écrivait ceci en 1732, et que, dans un Mémoire de mars 1750, il exprimait une opinion diamétralement opposée.
« L'usage est établi, disait-il, dans les troupes françaises, de supporter le feu de l'ennemi dans une attaque ou une bataille...
» J(î supplie très humblement qu'il me soit permis d(; dire naïvement ce que je pense, sur le faux que je trouve dans cet usage. »
[Lettres et Mémoires, Paris, 1794, t. v, p. 299.)
Quel qu'ait été l'avis du maréchal lors de la bataille de Fontenoy, pendant laquelle il exerçait le haut com-
inaïuicmcnt, Tliabilude qu'il signale dans Farmée française pourrait expliquer le mot du comte dWntorocheT en lui enlevant, il est vrai, un peu de sa grâce chevaleresque. Elle ne constitue toutefois qu'une bien faible présomption en faveur de son authenticité.
Pour nous éclairer sur ce point, nous avons consulté un certain nombre de témoignages contemporains.
Xous devons d'abord constater que, dans les nombnmses relations de la bataille de Fontenoy, recueillies au tome T'' dtîs Lettres et Mémoires cités plus haut (p. 105 à 236, il n\»st fait mention d'aucun échange de politesses entre les deux oUiciers.
Le passage suivant des Mémoires militaires du duc de Croy-Solre, qui prit part à la campagne de Bohème et de Bavière, tendrait à nous faire croire que le mot ne fut point prononcé :
(( Les Auglois (;t les Ilanovriens, soutenus de leur cavalerie sur plusieurs points, qui m; put jamais se développer, le terrain étant trop étroit, s'avancèrent avec un ordre et un(; contenance admirables devant la brigade des gardes cpii, les voyant à portée, s'avance pour les charg(U', mais, ayant fait leur décharge avec assez peu d'ordre, les (Muiemis leur en fîn^nt une si furieuse, laquelh» fut suivie d'un feu si bien ntmrri, que les gardes françoises làchènnit tous le pied, et s'enfuirent... »
Rendant compte ensuitcî de ses impressions personnelles, il dit enconî :
(( Je vis la grosse ligne des Anglois s'avancer majestueusement, dans le milieu de la plaine, entre Fontenoy et la redoute droite, sur la brigade des gardes... Alors j(î vis les gardes françoises marcher seuls en avant à grands pas, fairiî d'abord leur décharge, et, tout de suite, en essuyer une terrible bien plus fournie et plus en ordre que la leur... »
{Nouvelle revue réti^ospective^ année 1894, p. 14 et 28.)
Donc, d'après ce témoin, ce sont les gardes françaises qui auraient ouvert le feu.
Le marquis de Valfons, lieutenant général des armées du roi (1710-178G), qui assista de près au combat, et eut son cheval tué par les premiers coups de feu des Anglais, rapporte à peu près comme Yoltairii le court dialogue qui s'engagea entre lord Charles Hay et le comte (( d'Auterocho). (Soï^ï;e/i/;*s, publiés par son petitneveu, 17G0, p. 143.) •
En présence de ces documents contradictoires, il serait diflicile de se former une opinion, si Ton n'était en possession du témoignage, autrement important, d'un des acteurs de cette scène : lord Charkîs Hay.
L'article que lui a consacré M. James Rowley, dans le Dictionnaire de biographie nationale (anglaise;, nous fournit cette autre version :
« D'après le récit qu'il adressa lui-même par lettre à son frère trois semaines après, ses honnnes s'approchèrent de l'ennemi à une distance de vingt ou trente pas. A ce moment, il s 'avança sur le front du régiment, but à la santé des Français, les plaisanta avec plus d'esprit que d'aigreur sur leur défaite à Dettingen, après quoi il se retira et fît pousser un hourra (liuzzali) à ses hommes. » (Tome XXV, p. 253.)
Cette boutade de l'oHicier anglais a dû servir de base à la légende dont Voltaire s'est fait l'écho.
M. Alexis de Valon, dans un article àe\^ Revue des Deux Mondes du 1*^** février 1851 [La Co7Tè:;e et Roc- Amadour), rapporte que, visitant un bourg de la Corrèze, nommé le Puy-d'Arnac, il eut pour hôtesse une petite-fille du conite d'Anteroche, vivant dans une extrême misère. Le souvenir du mot qui a transmis ce nom à la postérité lui inspire ces réflexions (p. 427- 428) :