SCENE XII ADRIENNE, MADAME DARNOT
MADAME DARNOT
Ma foi. je comprends mal les raisons que vous avez.
Adrienne, de regretter cet endroit... On n'aperçoit aucun arbre dans les environs : Le vent ne laisse pas croître les jeunes pousses. Cette maison manque de confortable. Nous n'avons même pas notre voiture; et c'est Lien ennuyeux pour les promenades... Le pharmacien ne vend que des contrefaçons... Votre amie Yvonne n'engendre pas la gaieté... Le docteur s'écoute prononcer des discours; et je commence à me lasser des grossièretés de M. Ghambalot.
ADRIEXXE, vive.
Le docteur vous ennuie? Tout ce qu'il dit est surprenant, nouveau, même un peu magique.
MADAME DARXOT
Il vous ensorcelle.
ABRIEXXE
Gilberte aussi l'adore.
Gela signifie que vous l'adorez?
ADRIEXXE. piquée.
Ai-je dit cela? Je n'ai pas dit cela...
MADAME DARXOT
Ma pauvre enfant, si les mots ne l'ont pas dit, toute votre personne le proclame à chaque minute... Quitter cette maison vous désole parce que le docteur y reste.
ADRIENXE
Quelle plaisanterie!
LES MOUETTES Ql
MADAMK DAItXOT
Va pour une plaisanterie ! Vous savez mieux que moi ce qu'elle vaut au juste.
ADRIENNE
Est-ce une accusation?
MADAME DARNOT
Vous accuser, Adrienne? Et pourquoi? Vous êtes libre, jeune, belle, intelligente. L'amour vous guette. 11 vous prendra.
ADRIENNE
Pensez-vous?
MADAME DARNOT
Je le pense et je le crains.
Vraiment?
MADAME DARNOT
Autant je me réjouirais de vous voir épouser un homme de valeur, qui vous serait un ami précieux, l'éducateur de votre enfant, autant il m'effraierait de voir naître en vous une passion aventureuse.
ADRIENNE
Une passion aventureuse?
MADAME DARNOT
Oui... Vous êtes trop intelligente pour vous attarder
bien longtemps à des plaisirs provisoires. L'amour ne
joue un rôle indéfini que dans l'existence des sots.
Vous vous lasserez... VOUS regretterez.
(Silence el embarras.
ADIUENNE
Vous avez été aimée éperdument, vous avez aimé éperdument... Et vous ne voudriez pas recommencer?
MADAME DARXOT
Youdrais-je recommencer à jouer au volant, au cerceau?
ADRIEN NE
Quelle comparaison!
Ah! je vous plains. Adrienne! Vous demeurez la victime des erreurs que les chansons et les romans nous inculquent dès le jeune âge. Je vous plains de vous préparer tant de déboires pour la satisfaction niaise d'imiter les héroïnes de littérature vulgaire. Cela n'est pas digne de vous.
ADRIENNE
Expliquez-vous... Je déteste les allusions.
MADAME DARNOT
Nous ne sommes assez bêtes ni l'une ni l'autre pour avoir besoin de paroles directes et blessantes. Tout ce que j'appréhende, vous le devinez clairement.
ADRIENNE
Du tout!...
MADAME DARNOT
Et vous qui chérissez votre fille, vous voici prête à laisser le mal la saisir pour vous attarder dans cette
maison. Vous étalez à nos yeux votre égoïsme comme si vous aviez été convertie par ce M. Chambalot, vous aussi!...
ADRIENNE
Vous êtes injuste; et vous me froissez.
MADAME DARNOT
Pardonnez-moi, mais je défends Gilberte Darnot, ma petite-fille, contre un grand péril... S'il ne s'agissait d'elle, je m'abstiendrais de toute réflexion.
Et quel péril, je vous prie?
MADAME DARNOT
Celui de voir les malins sourire plus tard, quand on prononcera son nom, parce qu'il sera celui d'une femme coquette et compromise.
AERIENNE
Assez... Assez... Vous abusez vraiment des droits que notre parenté, que l'âge... Vous abusez... (Elle éclate en sanglots.) Je n'ai pas mérité cette injure!...
MADAME DARNOT
Pas encore!...
ADRIENNE
Ah! çà, ne suis-je pas maîtresse de mes sympathies et de mes antipathies?
MADAME DARNOT
Non!
ADRIENNE
Et pourquoi?
MADAME DARXOT
Parce que vous êtes une mûre ; parce que vous portez un nom que vous devez transmettre sans ridicule- à votre fille et à celui qui l'épousera.
ADRIENNE
Ridicule... ridicule... Est-il ridicule d'admirer un grand caractère, un esprit créateur?
Les conséquences de cette admiration peu voit ajouter du ridicule au nom de Gilberte.
ADRIENNE
Vraiment ?
MADAME DARXOT
Je liens à la moralité de ceux qui portent le nom de mon mari et de mon fils... Les morts ont besoin d'être défendus.
ADRIENNE
Les vivants ne peuvent rester éternellement les esclaves des morts !
MADAME DARXOT
Vous voyez bien que vous vous révoltez contre eux... Vous le voyez bien, vous admettez déjà l'espoir de tromper leurs vœux suprêmes... Vous L'avouez.,. vous l'avouez... Oh! vous l'avouez !...
ADRIENNE
Qu'est-ce que j'avoue?
MADAME UARNOT
Adriennc, Adrienne! vous ne savez pas mentir. Et je vous ai toujours aimée pour cela, Adrienne, autant que vous aimait mon pauvre fils.
^fc, ADRIENNE
01) !... (Elle se jette dans un fauteuil, la tête dans les mains, et recommence à pleurer.)
MADAME DARNOT
Mon enfant!... Il vous faut un peu de courage, beaucoup de courage.
ADRIENNE
C'est dur ! C'est dur !.. . (Mme Darnot se lève et vient l'embrasser.) Ah! comment cela se glisse-t-il dans le cœur? Pourquoi?... Mais pourquoi? Je me sentais heureuse... Ali! que je souffre!... Vous comprenez, n'est-ce pas! je ne savais rien de moi-même, de cela. Je ne prévoyais pas... J'avais seulement du plaisir à causer... à parler de Gilberte... Il l'instruisait... J'écoutais... Il nous apprenait tant de choses, tant de choses,... l'univers, la vie, pendant que je dessinais sur la grève... Il m'éblouissait l'esprit... Et puis, Gilberte, en rentrant, ne m'entretenait que de lui... Elle répétait toutes ses phrases. Elle me harcelait de questions sur son talent, sur son caractère... Ah!... et puis nous le voyions malade, très las! Je me suis plue, avec Yvonne, aie choyer tout naturellement !... Il semble si reconnaissant!... Et voilà tout. Je sommeillais dans cette tendresse. C'était très doux. Tout à l'heure.
<j6 LES MOtïETTES
quand Yvonne m'a prévenue qu'il fallait partir, alors seulement tout s'est révélé Je moi-même... Une main féroce a saisi mon cœur dans ma poitrine, et l'a broyé. Jo suffoque !... Alors, j'ai deviné qu'Yvonne n'ignorait pas la cause de mon trouble, elle... Et j'ai connu toute ma détresse. . . Maintenant, je suis abrutie. . . J'ai mal... L'idée de ce départ me ravage l'âme... L'idée de ne plus le voir, lui,... me tire des larmes, des larmes bêtes... des larmes, des larmes...
MADAME DARXOT
Calmez-vous, je vous en prie, calmez-vous. Adrienne... On pourrait entendre.
ADR1EXXE
Ah! ça m'est bien égal! Qu'on vienne... qu'on entende. . . Ça m'est bien égal !
MADAME DARXOT, affectueuse.
Voyons... Et lui?
ADRIKXXE
Lui!... Se doute-t-il seulement?...
MADAME DARXOT
Comment ?
ADRIEXXE
Ça vous paraît étrange, hein? Eh bien, c'est comme ça. Jamais il n'a prononcé un mot amoureux... Jamais il ne m'a fait la cour... Il ne m'a jamais tendu la main que pour sauter d'un rocher... Par pudeur,... je crois... oui, par pudeur.... par correction. Et voilà!
LES MOUETTES OJ
MADAME DARNOT
Il ne s'écarte guère de vous.
ADRIENNE
Évidemment, je ne lui répugne pas... Mais il y a Yvonne. Yvonne qu'il n'aime pas, mais qu'il vénère. Yvonne, cette sainte!... Il n'ose risquer de lui faire une peine. Entre elle et moi, il ne veut pas hésiter.
MADAME DARNOT
11 vous donne l'exemple de la loyauté, Adrienne !
C'est ça... Parfaitement... C'est ça... Il montre l'exemple... Moi je n'ai plus qu'à partir, qu'à pleurer, qu'à souffrir... Je ne suis rien qu'une coquette pour laquelle on ne chagrine pas une brave femme... Voilà tout... Mais oui, il est loyal... etmoi, que suis-je alors?... Une coquine !.. . Pourquoi pas... après tout?... Pourquoi pas?..
MADAME DARNOT
Adrienne, vous voilà hors de votre bon sens.
ADRIENNE
Je suis simplement ridicule... je suis ridicule, comme vous dites... Ridicule, puisque c'est ridicule de sentir sa gorge se contracter, tous les nerfs se tordre dans la chair qu'ils torturent... Et il m'aime... Je le jure... Il m'aime,... mon Dieu!
MADAME DARNOT
Qu'en savez-vous?
ADRIEN NE Vous le pressentez bien, vous! Sans quoi vous ne craindriez pas pour Gilbertc .
MADAME DARNOT
Enfin avez-vous donne les ordres nécessaires pour partir demain?
ADRIENNE
Laissez-moi le temps de me résoudre, du moins, à cette...
Mais Mmc Kervil a résolu pour vous... Si vous ne l'avez pas compris, c'est que la passion vous assourdit et vous aveugle.
ADRIENNE
Jamais Yvonne ne se serait permis cela !
MADAME DARNOT
Il n'apparaît pas qu'elle se soit beaucoup gênée.
ADRIENNE
Par exemple!... Ah, si j'en étais sûre!...
MADAME DARNOT
Vous ne sentez donc pas que, depuis plusieurs jours, tout s'insurge ici contre votre présence? Les'sottes plaisanteries de M. Ghambalot ont éclairé Yvonne Kervil. Elle se dresse contre vous pour défendre son bonheur. Elle vous combat; et elle vient de vous chasser...
ADRIENNE
Oh!
MADAME DARNOT
Elle vous exècre, cette femme!
ADRIENNE, furieuse.
Si cela est vrai, je le lui rends bien,
MADAME DARNOT
A la bonne heure... Vous voilà franche... Allons préparer nos malles... Je vous préviens que je partirai en tous cas, même sans vous!
Le maître, c'est le docteur Kervil. Il ne m'a pas congédiée, lui!...
MADAMR DARNOT
Que déciderez-vous, Adrienne? M'en irai-je avec votre fille, et vous laisserai-ie ici?...
ADRIENNE
Abandonner Gilberte?
MADAME DARNOT
Vous ne pouvez cependant l'exposer au spectacle de vos fureurs... Elle est trop grande.
ADRIENNE
Je réussirai à me contenir. D'ailleurs, je monte auprès d'elle.
MADAME DARNOT
Pour qu'elle vous aperçoive tout éplorée, le visage
IOO LES MOUETTES
bouleversé? Elle ne saura ce qui vous arrive... Elle s'inquiétera... Elle vous interrogera... Vous vous trouverez dans l'obligation de lui mentir. .. Et elle devinera que vous lui mentez.
ADRIENNE
Vous m'êtes donc une ennemie?
MADAME DARNOT
Vous avez dit vous-même qu'une enfant élevée dans le mensonge ne peut acquérir qu'une âme basse... Lavez-vous dit?
Je l'ai dit,... je l'ai dit,... certainement... Ah! triomphez, ce n'est pas difficile.
MADAME DARNOT
Adrienne, ai-je vraiment le goût de triompher?
ADRIENNE
Alors, vous exigez que je renonce à ma fille ou bien à...
MADAME DARNOT
Vous ne pouvez servir à la fois la mère et l'amante. . ., car vous deviendriez alors le mensonge lui-même, le mensonge dont l'exemple avilit les jeunes âmes qui nous imitent.
ADRIENNE
Et elle a raison !
MADAME DARNOT
Écoutez-moi... Je vais avertir Gilberte du chagrin que vous avez de quitter vos amis Kervil... Séchez vos
LES MOUETTES IOl
pleurs en vous promenant quelques minutes sur la terrasse... Prenez le temps de vous ressaisir... Ensuite, vous me rejoindrez là-haut.
ADRIENNE
Oui! (Elle se jette dans les bras de Mme Darnot.) Vous me pardonnerez, maman! Maman!..,