SCENE Xlï MADAME DARNOT, CHAMB ALOT, (ii verse abon
damment du rhum dans une soucoupe, compte les morceaux de sucre, et allume ralcool.)
MADAME DARNOT, agacée.
Vous n'avez pas besoin de médecin, vous!... \ Ous vous soÏLîneztoul seul.
CUAMBALOT
Que je savoure ou non mon brûlot, Kervil devra tout de même courir au diable... chez son blessé... Alors?...
;.l.»rs?...
MADAME DARiNOT
.ladmiro un esprit si positif.
GHAMBALOT
Je ne me paie pas de mots, ni d'émotions hypocrites... moi. Dans ma jeunesse, j'ai cru comme tout le monde à l'amour, au désintéressement, à l'honneur, à la générosité. Bientôt j'ai vu les malhonnêtes gens parvenir au faîte des grandeurs. Mes bons amis m'ont berné avec mes belles amies qui m'ont trahi après m'avoir dépouillé. Alors je me suis dit : ]' amour, l'honneur, le désintéressement... tout cela, c'est de la camelote !
Aujourd'hui, il n'y a qu'une puissance, l'argent, et qu'un moyen, l'aplomb, n'est-ce pas?
GHAMBALOT
Mais oui. Au lieu de pleurnicher sur la corruption générale comme les poètes de quatre sous, prenons donc bravement le parti de vivre avec elle. Croyons qu'un chat est un chat, tout homme triomphant un fripon, sans que pour cela les déchus soient autro chose, le plus souvent, que des imbéciles.
MADAME DARNOT
Alors il n'y a rien. Il n'y a pas de morale.
GHAMBALOT, sirotant sa liqueur.
Il y a l'égoïsme franc, au lieu de l'égoïsme dissimulé. . .
MADAME DARiNOT
Que voulez-vous dire ?
LKS MOUETTES
CIIAMBALOT
Vous demandez un exemple? Voici : M™'' Kervil adore son nun'i?
MADAME DARNOT
Vous l'enlendez.
CHAMBALOT
Oui... Elle se démène i)()ur qu'il n'oublie pas son caoutchouc. Eh bien, vous lui diriez d(»main : « Si votre mari veut devenir glorieux, il faut qu'il vous abandonne... Vous ^tes le boulet qui empêche ses mouvements vers le bonheur! » Pensez-vous ([ue M""" Kervil renoncerait, par amour sublime, à l'affection qui lui vaut un soutien, un confident, une habitude sentimentale, et un peu de monnaie?
MADAME DARNOT
Je ne pense pas 1
CHAMBALOT
Évidemment non. Elle aime Kervil pour ce qu'il procure, non pour ce qu'il désire. Egoïsme! Et nous sommes tous ainsi. (Il verse dans son verre à liqueur le rhum de la soucoupe avec grand soin.)
MADAME DARNOT
Pas le moins du monde. J'aime ma petite fille pour elle-même.
CHAMBALOl
Erreur! \ ous fabriquez une jeune [jcrsoniie ai iiiiag»' de votre idéal littéraire. Gela vous distrait. Vous ne vous préoccupez guère de prévoir si cet idéal lui pro-
00 I.KN MOI Kl II. S
(liguera les félicités, ou les chagrins... Égoïsme... Vous lui conférez des sehtiments de noblesse... A vingt ans, elle soullrira de rencontrer partout la bassesse, le mensonge, ou la brutalité de ses semblables. Peut-être vous reprochera-t-elle de Favoir trompée sur la vie qui la terrassera? Vous l'aurez aimée pour vous, non pour elle.
MADAME DARNOT
Que faire alors ?
Je n'en sais rien !
MADAME DARNOT
Mais vous êtes un homme affreux.
GHAMBALOT
Croyez-vous ?