KK1!\ IL
(iontre toute justice.
ADRIENNE
Allons donc! Le génie s'impose toujours.
CHAMBALOT
A votre i^lace, madame Kervil, je me défierais... Madame défend votre mîiri avec un empressement chaleureux.
MADAME DARNOT
Le docteur Kervil, jusqu'au dernier jour, a défendu, lui, mon malheureux fils contre la maladie. Son dévouement nous a sauvées de difficultés graves, après la catastrophe.
KEllVIL
Non. (Impatient.) Yvonne, faites servir le café. Anne- Marie, le café. (On se lève de table.) Que fumes-tu?
J'ai mes cigares... (En se fouillant, il extrait un amas de lettres.)
Quel paquet de lettres
KKllVIL
CHAMBALOT
Nous avons écrit à tes confrères. (1h;um1 il lut ((lu's-
38 T-i:S MOUETTES
lion de t'oli'rir la commandite de notre société... Voici, d'abord, une première lettre de notre ami Perdrot; I G avril 1906... avant la notice à Facadémie... Je passe le préambule, etc... etc.. . « Quant à Kervil... C'est vraiment quelqu'un... Le panier de provisions est léger à son bras... Je veux dire que son érudition ne l'embarrasse pas, qu'ill'utilise aisément, dans un but précis... Qualité bien rare, et digne de son esprit scrupuleux... » Deuxième lettre datée du 20 mai 1906... Après le succès de la notice... « Et Kervil? Quel silence assourdissant!... Il n'est question que de lui... Mais rien, rien, rien, ne sort de ce vacarme... Dans ses communications il loge toutes ses lectures... Ce n'est pas du Kervil, c'est du tout le monde, depuis Hippocrate jusqu'à Koch... »
KERVIL
Il faut bien que je cite les autorités à l'appui de ma thèse.
YVONNE
Jean n'affirme rien sans preuves !
Perdrot a tort. Je cite son état d'esprit qui semble celui de la plupart.
ADRIENNE
Vous ne me forcerez pas à croire que la plupart s'acharnent à dénigrer...
KERVIL
Le cœur d'un émule n'est pas un cœur d'épouse... ou de parente.
LKS MOUETTES 'j<,
M"" DARNOT
Le docteur aura toujours, poui* lui, les maîtres.
CHAMUALOT
lieu! Kervil a fait des gaiïes.
YVONNE, relevant lu mol.
Des gaffes?
ADRIENXE, liclatuiil de rire.
Lui, « riiomme de tact » par excellence.
CHAMBALOT
Des gaffes!... Ainsi, lorsque vous êtes venus à Paris tous les deux, votre mari ne vous a point prévsentée à M'"« de Bénise. Or vous deviez bien cela l'un et l'autre au docteur Prostet qui avait lu la comjnunication aux académiciens. Première gaffe !
M"»® DARNOT
M"** de Bénise n'est-elle pas une ancienne dame calante ?
YVONNE, sérieuse.
Les femmes honnêtes ne se permettent pas de la fréquenter. C'est une règle élémentaire des convenances.
CHAMBALOT
Oui, en province, non à Paris.
MADAME DARNOT
M "" (!(■ Jicuise n a-t-elle pas recueilli le docteur Prostet quand petit interne à l' Hôtel-Dieu il traînait
4o LES MOUETTES
des bottines éculces et des jaquettes verdies. Elle l'a trouvé joli, intelligent.
CHAMBALOT
Oui : elle lui a donné d'abord... le reste, puis bon souper, bon gîte...
KERVIL
Il a recruté sa clientèle parmi les nombreux et riches sigisbées de cette personne aimable.
CHAMBALOT
Gomme il se pique de gratitude, il exige qu'on vénère son amie... Kervil les a froissés. Terrible galle I
ADRIENNE, autoritaire.
Les honnêtes gens l'approuveront, eux !
CHAMBALOT
Sans le commanditer. Les honnêtes gens ne commanditent jamais.
YVONNE, nerveuse.
Grâce à Dieu, Jean me respecte assez.
CHAMBALOT
Ta, ta, ta! De son vivant ma femme rendait visite à M™*" de Bénise, et nous la recevions dans notre campagne.
KERVIL
Perdrot l'invite, lui, à tous les dîners qu'offre M""^ Perdrot !
CHAMBALOT
Maintenant ! . . . Autre gaffe : votre mari dédaigne de se rendre aux banquets de corps.
,Ks Mol 11
KEUVIL
J adresse toujours des télégrammes aux divers ])résidents.
MADAME DARNOT
Ça ne suffit pas. Mon pauvre fils assistait à tous les festins électoraux, lui!
ADRIENNE, riant avec bruit.
Soyez vorace, docteur, si vous tenez à ce que vos expériences s'achèvent.
KERVIL
Ai-je le temps de courir à Paris banqueter toutes les semaines ?
Autre gafTe : vous n'avez pas souscrit pour la nouvelle statue de Claude Bernard.
YVONNE
Beaucoup de médecins ne souscrivent pas non plus.
KERVIL
La slalue ne [)eut être érigée faute de généi-o^ités suffisantes.
CHAMBALOT
Ce camouflet vexe les organisateurs. Ils tiennent bonne note de ceux qui se dérobèrent. Gafle; je vous dis : gaffe !
YVONNE, désespérée.
Nous n avons pas les moyens!
CHAMBALOT
Autre gaffe : les médecins et les apothicaires de province se plaignent que tu n'aies pas répondu à leurs demandes de renseignements sur la valeur électrique du sang... Gaffe! Tu ne remercies pas non plus, avec l'emphase nécessaire, les revues spéciales qui rendent compte de tes travaux : gaffe!... Autant de gaffes, autant d'ennemis !
YVONNE, en détresse.
Mais je dépense cinquante frahcs par mois pour les timbres !
MADAME DARNOT
Décidément, c'est comme en politique. Kervil commence à devenir célèbre. Il sied qu'il paye la fanfare.
ADRIENNE
Est-ce la faute du docteur, s'il ne peut?
CHAMBALOT
De tous les vices, la pauvreté est celui qu'on pardonne le moins.
ADRIENNE. (.Elle frappe la table.)
Parmi les financiers, oui; mais parmi les savants?
CHAMBALOT
Alors la richesse est le résultat qu'on prise le plus.
ADRIENNE
C'est faux !
YVONNE, ciidii
C f.sL laiix M-aii n'a-t-il pas dcnuncc [)ui)ii([in'mont
les monstrueuses hcvues do Uobertson, le millionnain* ; et malgré la renommée considérable cle ce charlatan.
CHAMBALOT
Autre galTe ! Tous ceux à qui Robertson prête de l'argent, tous ceux qui rencontrent chez lui des personnages utiles, tous ceux qui flirtent avec sa trop jolie femme, voilà les ennemis désignés, de Kervil... Oh, les gafles, les gafies.
ADRIEN NE
On ne lui saura pas gré d'avoir eu le courage de dire la vérité, môme aux puissants.
' On lui saura gré par-dessous. Mais par-dessus, pour ne pas se mettre mal avec la clique Robertson, on l'accusera d'envie et de jalousie, tout comme vous accusez d'envie et de jalousie ceux qui vont l'attaquer, cher»? madame.
ADRIENNE
Vous vous rangez presque avec ceux-là.
CHAMBALOT
Moi? Pouvez-vous dire!
ADRIENNE, ennemie.
Mais oui... vous ne différez pas des autres...
MADAME DARNOT
\()us accepterez bien cependant (|u un lionucU^
homme vive à l'écart, loin de tous les trafics et de tontes les m ac^lii nations.
YVONNE
Qu'il refuse de conduire Fa femme chez des personnes légères.
CHAMBALOÏ'
Eh bien, qu'il demeure dans son trou de Bretagne. Quand il aura soixante ans, le monde admettra peutêtre l'importance de ses travaux. D'abord, pourquoi veut-il réussir tout de suite?
YVONNE, dévole.
Pour sauver des milliers d'existences.
Ça n'intéresse personne, ça... Non... personne!
MADA.ME DARNOT
Ça l'intéresse, lui!
YVONNE
Sa conduite leur fait honte !
ADRIENNE
Ils ne tolèrent pas qu'il leur soit supérieur par la conscience !
YVONNE
Voilà tout!
CHAMBALOT
Mais c'est une galle en effet que de se rendre odieux, en affectant une vertu qui ne peut que condamner les faiblesses d'autrui, sans indulgence.
LES MOVKTTES /\'y
K Kit VIL
Oui, c'est à la fois beaucoup trop {]o vaiiit<'> <>i l>.«;iucoup trop de mépris.
CIIAMBALOT
A oilà coiiiiuciit on détruit son ouivrc!
ADRIENNE, calme, à Chambalol.
Eh bien, à vous la mission de la divuli^ucr, cette
CIIAMBALOT
A moi?... Je ne me chai*ge pas d'une mission I J ixamine les chances d'une afl'aire.
KERVIL
Et les chances sont diminuées par toutes ces antipathies.
YVONNE, les larmes dans la voix.
Il ne se trouvera donc pas d'honnêtes gens pour le soutenir contre cette cabale?
ADRIENNE
Il s'en trouvera î
CHAMBALOT
Seulement ceux que vous appelez les honnêtes gens ne jouissent d'aucune influence à Paris. Ce sont des timides. Ils s'indignent dans leur coin, prudemment.
YVONNE
Trop prudemment.
ADRIENNE
lie oui, 1( s lionnôtes gens sont I.vlw. '
4g les mouettes
KERVIL
Ils sauvegardent leur quiétude...
MADAME DARNOT
Ils laissent agir les méchants qui sont audacieux...
ADRIENNE
Alors, le respect du travail et du talent n'atténue pas dans les esprits toutes ces raisons jmisérables de le haïr?
CHAMBALOT
Ça viendra, ça viendra!... L'enquête n'est pas terminée. Quand j'aurai passé avec lui| deux ou trois jours, dans son laboratoire, j'enverrai mon rapport. La Compagnie jugera.