‹ Les mouettes; piece en trois actesChapitre 22 sur 39 · SCENE VI YVONNE, KERVIL · texte numérisé non relu

SCENE VI YVONNE, KERVIL

YVONNE

Tu dis cela parce que tu crains de la voir s'éloigner, de les voir s'éloigner.

Gomment

KERVIL

YVONNE

Pouniuoi iloiu; exiger des répi»iiM-> nue lu connais avant que j'aie remué les lèvres?

ki:kvil

Gela signifie-t-il que tu me juges capable de compromettre la santé de Gilberte dans l'intention de conserver ici trois pensionnaires avec leur argent ([ui nous permet de satisfaire quelques fournisseurs?

YVONNE

l';iis-toi. Tu dissimules sans courage.

KERVIL

Je ne saisis pas.

YVONNE

Tu te dérobes, comme si j'étais une autre, une étrangère... une qui ne saurait pas, ou qui n'oserait pas dire la vérité... Tu te dérobes toujours, maintenant... Tu m'échappes. Oui, tu m'échappes.

KERVIL

J'ignorais que je fusse captif, tant la prison me convenait.

YVONNE

Oui ! marivaude !. .. Ge qui fut en toi de bon, de franc, de noble, ce qui te fit m'épouser orpheline et pauvre,

r'2 1^^^^ MOLETTES

cetlo graiulcui' de ton cai'actèi'c, ,. cda s'<''clKq>])e (1(^ loi. (le nous.

KEllVIL

Où vas-tu chercher toute cette histoire?

YVONNE

Dans nos vies.

Dans nos vies?

YVONNE

Tu me comprends... Je suis persuadée que tu me comprends. Si tu changeais, mon Dieu... si tu changeais!

KERVIL

Qu'y a-t-il de modifié?

YVONNE

Tout!... Tes inquiétudes remportent sur ton affection. Tes inquiétudes!... Peut-être le besoin d'un autre avenir.

KERVIL

Nous avons des motifs d'anxiété. Mes expériences n'avancent pas aussi vite que le souhaite Ghambalot.

YVONNE

Pourquoi celui-là nous a-t-il découverts? Cet homme qu'on pourrait croire venu d'une autre patrie, d'un pays barbare, tant il parle une langue étrangère, tant il blesse tous nos sentiments!... C'est lui qui t'a changé... lui, l'intrus!

Li:s MOI ETTKS 'j3

KEiniL

Tu fais bien de riionucur à ce jçros garçon?

YVONNE

Sa mauvaise malice, je le sens bien, m'épie sans cesse, et me raille en silence. Son œil est le même quand il me rei^arde et ((uand il vise le vol des mouettes au ciel. Dejuiis (|u'il le domine, lu songes uniquement au mallieur.

KERVIL

Mais non, mais non!... Il ne m'inspire pas tant! Ce n'est pas lui qui ukî contraint d'interrompre mes travaux du soir, mais cette lassitude invincible.

YVONNE

Je t'assure ([ue son influence te transforme. Aujourd'hui tu me dissimules ton mal. Avant tu ne me cachais pas même cela. Tu as pitié de mes craintes comme si je n'étais plus toi-même. Car pour soi-même on a de la clairvoyance secrète. Je ne suis plus toi puisque tu m'épargnes tes appréhensions.

KERVIL

En voilà des subtilités !

(11 range (k's flacons élitiuelés dans une vitrine.)

YVONNE

Autrefois, quand lu étais conlcml, lu ouvrais la liMiclre du laboratoire, lu criais : « Yvonne! Yvonne! » J'accourais. Tu nrinslruisais d(^ tout. Maintenant, tu n'appelles plus que M. Chambalol.

^/j . i,i> M(»ri; r l'i'.s

KEUVIL

Chambalotcl loi!

YVONNE

Un clc troj) !

KERVIL

Tu as beau m'embrasser, me serrer contre toi, c'est mon corps que tu affectes, par compassion, de désirer. Ce n'est plus mon âme que tu visites avec transi)ort. Mon âme! Tu la connais trop, comme notre vieille maison où les murs se fendent et où les peintures s'écaillent... D'ailleurs, tu n'estimes plus notre Bretagne. Tiens, ce M. Ghambalot a brûlé notre fauteuil de Vannes où nous nous asseyions à deux, dans le temps. Ça ne t'a rien fait?...

KERVIL

Voilà, pour une si grande querelle, une très i)etilc cause. Réfléchis. Ghambalot lancera « le tonique de Kervil » ! Il nous assurera l'aisance.

YVONNE

Si ça se pouvait !

KERVIL

Nous n'aurions plus qu'à nous chérir?

YVONNE

Tu m'appartiendrais ?

KERVIL

Est-ce que je ne t'appartiens pas ?

I i;^ M(»i Kl I h> ;-.>

^ \().\m; Non... lu nu» pivlcs des inslants. Tu ne un* donnes jmsta vie. ïii mv prôlos les instants de loisir coninie lu les prêtes à Gilberte; cl lu m'en prêtes moins qu'à la magnifique Adi'icnnel

KEIIVIL

Tu es jalouse d'Adrienne Darnot?

YVONNE

Souvent, d'ici, je t'aperçois sur la falaise avec elle.

KKUVIL

Avec sa belle-mcre el sa fille.

YVONNE

Adrienneettoi vous courez devant... Vous escaladez les rochers. Les deux autres vous rejoignent quand (dles peuvent.

KERVIL

Que soupçonnes-tu?

YVONNE

Jlien. ma foi. Seulement Adrienne te distrait de tes ennuis ([ue ma iH'csence ne dissipe plus. Auprès d'elle tu es jeune, et joyeux; auprès de moi, triste et obsédé.

KERVIL

Je ne puis cep(Mulant pas l'enlrelenir (réehéances, d'hypothè(pu's ni de ti*ail<'s à quatre-vingt-dix jours.

YVONNE

Tu pourrais parfois aborder d'autres sujets de causerie entre nous.

Lies MOfETTES

KERVIL

Tu ne te rappelles que les pires moments... Les bonnes heures n'ont aucune place clans ta mémoire...

J'envie cette Adricnne. Elle possède tout ce qu'il te faut : la richesse nécessaire à tes expériences, la beauté qui me fuit, les relations qui t'aideraient. Elle possède tout. Que je voudrais devenir elle-même.

KERVIL

Alors tu ne te soucierais guère de moi! Une Parisienne rnêlée aux gens de la politique et des arts, une femme qui a son coupé, ses chevaux, qui s'habille rue de la Paix, ne s'occupe pas d'un obscur médecin de la marine, sans le sou, maniaque, au bout de la Bretagne.

YVONNE

Elle t'admire avec mes yeux.

KERVIL

Pour te complaire, en personne très courtoise.

YVONNE

Ecoute '. l'autre jour, je lui parlais de la fièvre jaune à bord du Surcoiif et dans les hôpitaux de la Yera-Gruz. Lorsque je lui lus la lettre du Ministre et les remerciements officiels, pour avoir arraché tant d'existences à la mort, malgré ton propre mal,... elle est devenue toute blême d'émotion.

KERVIL

Quel j)oème!

I I^ MOI KTTES 77

YVONNE

Elle a blômi, je te jure qu'elle a blômi... Elle a blêmi !

KERVIL, procipilamment.

Dans quel état lu te mets... Et pour rien... Yvonne.

YVONNE

Ta préférence est naturelle. Je m'habille modeslement, parce qu'il convient d'économiser, parce que j'observe aussi les règles de la religion. Notre cousine doit te plaire mieux avec ses vingt robes neuves !

KERVIL

Yvonne, espères-tu me convaincre d'ingratitude envers toi, de lâclieté? Tu m'iusultes en ce moment! Tu m'insultes I

YVONNE

Je ne te reproche rien, je t'avertis seulement de mes appréhensions. Songe que je t'aime, moi, que je t'aime, moi!

KERVIL

Nous nous aimons.

YVONNE

,)(' le crois encore... Pense aussi que me voilà dans tes mains, pauvre, faible... Gela seulement me rassure ; car tu es trop généreux pour m'abandonner dans une } >areille détre sse . . .

KERVIL va regarder à la lumière des tubes à demi pleins de liquide.

T'abandonnei*?

LKS Mol i; ri'KS

Je sais bien qu(; tu ne te sauveras i)as. Je désire aussi que tu ne m'abandonnes pas moralement... Et je ne veux pas que M. Chambalot te ehange... Situ. ehanii;eais ; mon Dieu !... Si tu changeais...

KERVIL, feuilletant un codex.

Ce pauvre Chambalot n'a pas tant de pouvoir.

YVONNE

Comme je souhaiterais d'être injuste quand je me ])lains de ta froideur.

KERVIL

Tu l'es puisque je t'ai préférée à mes amis, à mes parents qui me reprochent mon indifférence. J'ai voulu vivre pour toi seule. Et en sacrifiant mes amis, j'ai sacrifié les auxiliaires précieux de notre ambition. Chambalot prétend que tous deviennent aujourd'hui mes adversaires.

YVONNE

N'écoute pas ce Chambalot. Tes amis, c'est ton intelligence et ton caractère,

KERVIL

Alors, Yvonne... tout va bien. Soyons gais.

YVONNE

Ma joie, la voici to ite puisque tu me ris et que je te tiens dans mes bras, (lis s'embrassent.) Depuis que ces gens-là sont ici, nous n'avons plus le loisir de nous plaire.

Si 1 un nous surjii-«'iiail !

VVO.WK

Nous Jécouvrir enlacés en plein jour tous deux après huit ans de mariap^e? Qu'en penseraient ton Adrienne et ton Clianibalol !

KEKVIL

Celui-là vit poiu' triom[)lier des autres, nous vivons pour nous satisfaire de nos âmes.

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