SCENE VI YVONNE, KERVIL
YVONNE
Tu dis cela parce que tu crains de la voir s'éloigner, de les voir s'éloigner.
Gomment
KERVIL
YVONNE
Pouniuoi iloiu; exiger des répi»iiM-> nue lu connais avant que j'aie remué les lèvres?
ki:kvil
Gela signifie-t-il que tu me juges capable de compromettre la santé de Gilberte dans l'intention de conserver ici trois pensionnaires avec leur argent ([ui nous permet de satisfaire quelques fournisseurs?
YVONNE
l';iis-toi. Tu dissimules sans courage.
KERVIL
Je ne saisis pas.
YVONNE
Tu te dérobes, comme si j'étais une autre, une étrangère... une qui ne saurait pas, ou qui n'oserait pas dire la vérité... Tu te dérobes toujours, maintenant... Tu m'échappes. Oui, tu m'échappes.
KERVIL
J'ignorais que je fusse captif, tant la prison me convenait.
YVONNE
Oui ! marivaude !. .. Ge qui fut en toi de bon, de franc, de noble, ce qui te fit m'épouser orpheline et pauvre,
r'2 1^^^^ MOLETTES
cetlo graiulcui' de ton cai'actèi'c, ,. cda s'<''clKq>])e (1(^ loi. (le nous.
KEllVIL
Où vas-tu chercher toute cette histoire?
YVONNE
Dans nos vies.
Dans nos vies?
YVONNE
Tu me comprends... Je suis persuadée que tu me comprends. Si tu changeais, mon Dieu... si tu changeais!
KERVIL
Qu'y a-t-il de modifié?
YVONNE
Tout!... Tes inquiétudes remportent sur ton affection. Tes inquiétudes!... Peut-être le besoin d'un autre avenir.
KERVIL
Nous avons des motifs d'anxiété. Mes expériences n'avancent pas aussi vite que le souhaite Ghambalot.
YVONNE
Pourquoi celui-là nous a-t-il découverts? Cet homme qu'on pourrait croire venu d'une autre patrie, d'un pays barbare, tant il parle une langue étrangère, tant il blesse tous nos sentiments!... C'est lui qui t'a changé... lui, l'intrus!
Li:s MOI ETTKS 'j3
KEiniL
Tu fais bien de riionucur à ce jçros garçon?
YVONNE
Sa mauvaise malice, je le sens bien, m'épie sans cesse, et me raille en silence. Son œil est le même quand il me rei^arde et ((uand il vise le vol des mouettes au ciel. Dejuiis (|u'il le domine, lu songes uniquement au mallieur.
KERVIL
Mais non, mais non!... Il ne m'inspire pas tant! Ce n'est pas lui qui ukî contraint d'interrompre mes travaux du soir, mais cette lassitude invincible.
YVONNE
Je t'assure ([ue son influence te transforme. Aujourd'hui tu me dissimules ton mal. Avant tu ne me cachais pas même cela. Tu as pitié de mes craintes comme si je n'étais plus toi-même. Car pour soi-même on a de la clairvoyance secrète. Je ne suis plus toi puisque tu m'épargnes tes appréhensions.
KERVIL
En voilà des subtilités !
(11 range (k's flacons élitiuelés dans une vitrine.)
YVONNE
Autrefois, quand lu étais conlcml, lu ouvrais la liMiclre du laboratoire, lu criais : « Yvonne! Yvonne! » J'accourais. Tu nrinslruisais d(^ tout. Maintenant, tu n'appelles plus que M. Chambalol.
^/j . i,i> M(»ri; r l'i'.s
KEUVIL
Chambalotcl loi!
YVONNE
Un clc troj) !
KERVIL
Tu as beau m'embrasser, me serrer contre toi, c'est mon corps que tu affectes, par compassion, de désirer. Ce n'est plus mon âme que tu visites avec transi)ort. Mon âme! Tu la connais trop, comme notre vieille maison où les murs se fendent et où les peintures s'écaillent... D'ailleurs, tu n'estimes plus notre Bretagne. Tiens, ce M. Ghambalot a brûlé notre fauteuil de Vannes où nous nous asseyions à deux, dans le temps. Ça ne t'a rien fait?...
KERVIL
Voilà, pour une si grande querelle, une très i)etilc cause. Réfléchis. Ghambalot lancera « le tonique de Kervil » ! Il nous assurera l'aisance.
YVONNE
Si ça se pouvait !
KERVIL
Nous n'aurions plus qu'à nous chérir?
YVONNE
Tu m'appartiendrais ?
KERVIL
Est-ce que je ne t'appartiens pas ?
I i;^ M(»i Kl I h> ;-.>
^ \().\m; Non... lu nu» pivlcs des inslants. Tu ne un* donnes jmsta vie. ïii mv prôlos les instants de loisir coninie lu les prêtes à Gilberte; cl lu m'en prêtes moins qu'à la magnifique Adi'icnnel
KEIIVIL
Tu es jalouse d'Adrienne Darnot?
YVONNE
Souvent, d'ici, je t'aperçois sur la falaise avec elle.
KKUVIL
Avec sa belle-mcre el sa fille.
YVONNE
Adrienneettoi vous courez devant... Vous escaladez les rochers. Les deux autres vous rejoignent quand (dles peuvent.
KERVIL
Que soupçonnes-tu?
YVONNE
Jlien. ma foi. Seulement Adrienne te distrait de tes ennuis ([ue ma iH'csence ne dissipe plus. Auprès d'elle tu es jeune, et joyeux; auprès de moi, triste et obsédé.
KERVIL
Je ne puis cep(Mulant pas l'enlrelenir (réehéances, d'hypothè(pu's ni de ti*ail<'s à quatre-vingt-dix jours.
YVONNE
Tu pourrais parfois aborder d'autres sujets de causerie entre nous.
Lies MOfETTES
KERVIL
Tu ne te rappelles que les pires moments... Les bonnes heures n'ont aucune place clans ta mémoire...
J'envie cette Adricnne. Elle possède tout ce qu'il te faut : la richesse nécessaire à tes expériences, la beauté qui me fuit, les relations qui t'aideraient. Elle possède tout. Que je voudrais devenir elle-même.
KERVIL
Alors tu ne te soucierais guère de moi! Une Parisienne rnêlée aux gens de la politique et des arts, une femme qui a son coupé, ses chevaux, qui s'habille rue de la Paix, ne s'occupe pas d'un obscur médecin de la marine, sans le sou, maniaque, au bout de la Bretagne.
YVONNE
Elle t'admire avec mes yeux.
KERVIL
Pour te complaire, en personne très courtoise.
YVONNE
Ecoute '. l'autre jour, je lui parlais de la fièvre jaune à bord du Surcoiif et dans les hôpitaux de la Yera-Gruz. Lorsque je lui lus la lettre du Ministre et les remerciements officiels, pour avoir arraché tant d'existences à la mort, malgré ton propre mal,... elle est devenue toute blême d'émotion.
KERVIL
Quel j)oème!
I I^ MOI KTTES 77
YVONNE
Elle a blômi, je te jure qu'elle a blômi... Elle a blêmi !
KERVIL, procipilamment.
Dans quel état lu te mets... Et pour rien... Yvonne.
YVONNE
Ta préférence est naturelle. Je m'habille modeslement, parce qu'il convient d'économiser, parce que j'observe aussi les règles de la religion. Notre cousine doit te plaire mieux avec ses vingt robes neuves !
KERVIL
Yvonne, espères-tu me convaincre d'ingratitude envers toi, de lâclieté? Tu m'iusultes en ce moment! Tu m'insultes I
YVONNE
Je ne te reproche rien, je t'avertis seulement de mes appréhensions. Songe que je t'aime, moi, que je t'aime, moi!
KERVIL
Nous nous aimons.
YVONNE
,)(' le crois encore... Pense aussi que me voilà dans tes mains, pauvre, faible... Gela seulement me rassure ; car tu es trop généreux pour m'abandonner dans une } >areille détre sse . . .
KERVIL va regarder à la lumière des tubes à demi pleins de liquide.
T'abandonnei*?
LKS Mol i; ri'KS
Je sais bien qu(; tu ne te sauveras i)as. Je désire aussi que tu ne m'abandonnes pas moralement... Et je ne veux pas que M. Chambalot te ehange... Situ. ehanii;eais ; mon Dieu !... Si tu changeais...
KERVIL, feuilletant un codex.
Ce pauvre Chambalot n'a pas tant de pouvoir.
YVONNE
Comme je souhaiterais d'être injuste quand je me ])lains de ta froideur.
KERVIL
Tu l'es puisque je t'ai préférée à mes amis, à mes parents qui me reprochent mon indifférence. J'ai voulu vivre pour toi seule. Et en sacrifiant mes amis, j'ai sacrifié les auxiliaires précieux de notre ambition. Chambalot prétend que tous deviennent aujourd'hui mes adversaires.
YVONNE
N'écoute pas ce Chambalot. Tes amis, c'est ton intelligence et ton caractère,
KERVIL
Alors, Yvonne... tout va bien. Soyons gais.
YVONNE
Ma joie, la voici to ite puisque tu me ris et que je te tiens dans mes bras, (lis s'embrassent.) Depuis que ces gens-là sont ici, nous n'avons plus le loisir de nous plaire.
Si 1 un nous surjii-«'iiail !
VVO.WK
Nous Jécouvrir enlacés en plein jour tous deux après huit ans de mariap^e? Qu'en penseraient ton Adrienne et ton Clianibalol !
KEKVIL
Celui-là vit poiu' triom[)lier des autres, nous vivons pour nous satisfaire de nos âmes.