‹ Les mouettes; piece en trois actesChapitre 34 sur 39 · K EU VIL · texte numérisé non relu

K EU VIL

Je vous suivrai. Il n'y aura plus de mensonge, ni bassesse.

ADRIENNE

y pensez-vous.' Les curieux se riraient de notre liaison.

KERVIL

Qu'importe...

ADRIENNE

Oui, qu'importe!... Mais quel compté alors rendrai -je à ma fille lorsqu'elle sera grande, lorsque de mauvais propos auront insinué que...

CHAMBALOT

Vous êtes les seuls au monde à raisonner ainsi... Vous abdiquerez bientôt cet orgueil inférieur pour adopter la vaillance du combat contre les préjugés d'une morale que la plux)art attaquent et renient, soit ouvertement, soit clandestinement.

xVDRIENNE

Il y a ma fille !

CHAMBALOT

Vous lui enseignerez la splendeur de l'énergie qui vante la noblesse de ses passions. Toi, tu lui diras que l'individu se doit d'être l'apôtre de ses vrais appétits au lieu de les nier publiquement pour les assouvir en secret. Tu lui diras qu'il vaut mieux dompter les autres que se dompter soi-même.

ADRIENNE

Non, nous n'avons pas le droit d'engager Gilberte dans cette lutte. Je lui dois ce que nos parents me léguèrent de moralité.

KERVIL

Nous n'avons pas le droit. Toute passion nous demeure interdite parce que nous appartenons à cette en-

J.KS MOI Kl IKS !•>()

l'aiit. à ma IViiime, parce (]iie nous somiiK^s (l;iii< les liens du passé.

CHAMBALOT

Vous prononcez là des paroles romaines... Romaines!... Je vous admire et vous me stui)cfîez. J'ignorais la survivance de gens comme vous. Cependant voici des malles dans le couloir... Il faut prendre un parti... Et si vous vous épousiez?

KERVIL

Coiiimenl?

CIIAMlîALOr

Si M™' Kervil se résignait au divorce.

IvERVIL

Jamais! Elle refusera. Elle m'aime. Elle m'aime, la [)auvre femme ! Elle m'aime...

CHAMBALOT

Présomptueux! Sais-tu si elle ne préfère pas être affranchie... Tu te vantes dé lui faire un gros chagrin. Peut-être t'aime-t-elle moins qu'elle n'aime ses idoles. Peut-être consacrer sa vie au salut éternel lui semblerait-il préférable maintenant, après une longue ex[)érience du mariage; car les difficultés de la vie l'ont lassée... Le confesseur lui promet plus que tu ne peux promettre.

K1:KV1L, ,1 Adrieiim-.

Vous croyez cela?

ADRIEJfXE

Autant ([ue j'ai pu le deviner à certaines de ses

l3o LES MOUETTES

j)aroles, elle reporte sur son dieu les aspirations d'une maternité déçue.

KERVIL

Elle ne m'a jamais dit cela... Jamais.

GHAMBALOT

Vous ne songez pas que le temps fauche les minutes avec une implacable célérité... Il faut prendre un parti... Il y a des malles dans le couloir!

KERVIL

Prendre un parti? C'est faire une victime.

GHAMBALOT Sinon tu feras deux victimes. (Il montre au doigt Adrienne

et Kei vil.) Sinon tu feras des milliers de victimes, celles que ton sérum pourra sauver plus tard après le divorce et ses conséquences.

KERVIL

Des mots !

La Compagnie des Produits pharmaceutiques ne m'a pas répondu comme nous l'espérions.

KERVIL

Ah!... Eh bien, que veux-tu?

GHAMBALOT

Ecoute ! ta femme n'est certainement pas celle qu'il faut à un homme de talent, malgré toute sa vertu...

Les mouettes i3i

ADRIENNK

l'st-il possible que nous tenions, dans nos mains, mon ami, l'avenir de tant d'existences ressuscitées par votre j>énie, et peut-être heureuses ensuite? Heureuses ! Donnez-moi vos mains... Songez- vous aux destins qui reposent dans nos mains unies !

CHAMBALOT

Voilà, dans ees quatre mains, le sort de vies innombrables. A toi, Kervil, de les anéantir, ou non... Allons : choisis ton devoir! Est-ce de compatir à la i)einc d'une seule personne ou à Tangoisse de mille et mille morts?

KERVII., à Adrionne.

(^)uel sophiste étonnant!

ADRIENNE

l 'donnant.

CHAMBALOT, impatient.

Pardon! J'aligne sous vos yeux des totaux. A vous de reconnaître le plus fort. Deux et deux font quatre... Maintenant, si tu veux oublier ton arithmétique ; si vous voulez vous boucher les yeux,... tant pis pour vous! tant pis pour toi, tant pis pour ton génie, tant pis pour l'humanité !... Je vous olïVe le bonheur intime. Vous hésitez. Je vous ollVe des millions pour Gilberte. Vous hésitez. Je dépose dans vos mains unies le sort de vies innombrables... Vous li<''silez!

KLllVIL

11 faudrait qu'Yvonne aussi pût comprendre... Et qui lui fera comprendre ?

l'ia LKN .MOI KlhhS

CIIAMBALOT

Moi ! je la clélivrei'ai du mariaiçe pour la rendre à son idole, comme sa piété le désire en silence.

KERVIL

Mais non. . . Tu seras le bourreau de cette malheureuse créature ! Voilà tout.

CUAMBALOT

Et de qui ne sommes-nous pas les bourreaux? Lorsque tu reçois les quarante sous du misérable laboureur (jue tu viens de soigner, ne lui arraches-tu pas les entrailles, tortionnaire?... Ayons le courage d'être bourreaux au service de la raison! Ayons ce courage, Kervil ! La nature a semé en toi le gern^e d'une force que tu n'as pas le droit d'étouffer dans les ténèbres d'un pitié lâche, absurde et stérile!... Tu entends!

ADRIENNE

Il semble ne pas avoir tort...

Je vous en supplie,... ne remuons plus rien de ces tristesses... Soyons seulement l'un près de l'autre en silence,... en silence...

(Chambalot hausse les épaules et sort en claquant la porte.)

ADRIENNE

Oui... en silence... Il n'y a rien à vouloir maintenant

que le silence.

(Ils restent un long moment les mains dans les mains, à se sourire douloureusement... Puis leurs doigts se dénouent prudemment, car un pas est entendu.)

MolKTTKS l33

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