SCENE JV YVONNE, ADRIENNE
Il te tient au courant de tous ses travaux. Mon mari, hii, me confinait dans mon personnage de dame aimable qui préside les dîners. Yvonne, tu possèdes justement ce que j'ai tant convoité.
^ YONNE .1 ai bien d aiilrcs choses à t'envicr, moi !
l34 LES MOUETTES
ADRIENNE
Que te manque-t-il puisque le docteur te confie tout. La fortune ? Il va l'atteindre.
YVONNE
Dieu le veuille !
ADRIENNE
S'il avait dispersé son patrimoine dans les tripots, des oncles émuâ l'aideraient avec indulgence.
YVONNE
Mais il n'est qu'un honnête homme qui travaille. Gela n'attendrit personne.
ADRIENNE
Il faut l'aimer plus... Plus... Non pour toi, mais pour lui... Plus.
YVONNE
Est-il possible de l'aimer plus?
Oui.
YVONNE
Je ne comprends pas.
ADRIENNE
Tu peux l'aimer plus.
YVONNE
Parles-tu sérieusement ?
LES MOUETTES l35
ADRIENNK
On peut aimer jusqu'au sacrifice de son amour même.
YVONNE
Je m'estime prête à tous les sacrifices.
ADRIENNK
A tous?
YVONNE
A tous. Oui. Je le crois.
ADRIENNE
On croit ça... On croit ça... Permets-moi une supposition... Imagine que demain surgisse l'Américaine de roman, la femme indépendante, fantasque, férue d'art et de science. Elle a entendu parler des travaux du docteur Kervil. Elle entre. Elle dit brutalement : « Je suis avide de renommée, et je suis riche... Divorcez... épousez-moi... Au moyen de mon argent votre découverte jusqu'à présent douteuse s'accomplit... Vous sauvez enfin des milliers d'existences humaines, et moi je partage votre triomphe... » Que répondriez-vous, tous deux, à l'étrangère fabuleuse?
YVONNE
Je ne sais pas. Je ne sais pas, en vérité... Moi je ne sais pas...
ADRlEiNNE
Tu vois {)ien que tu pourrais l'aimer plus.
YVONNE
G'e> c insensé, ma chère...
l36 LES MOUETTES
ADRIENNE
Tu l'aimes pour toi, non pour lui, pour le garder auprès de toi, non pour qu'il soit heureux... Pour ton égoïsme!... Eardon: car l'amour est égoïste, comme dit M. Ghambalot.
YVONNE
Ne me parle pas de cet homme qui empoisonne l'air avec ses paroles impies.
ADRIENNE
Conviens pourtant que tu pourrais aimer plus ton mari,... L'aimer plus!
YVONNE
Si je consentais au divorce, je le damnerais avec moi...
Ne prêches-tu pas, d'habitude, qu'en se vouant à secourir les pauvres, les malades, on accomplit l'œuvre la plus sacrée, celle qui rachète toute faute? Si tu risques ton salut dans le but de reprendre à la mort tant d'âmes, le Christ te condamnera-t-il? Non.
YVONNE
Je ne suis pas une protestante pour discuter les lois des pontifes.
ADRIENNE
Allons donc!... C'est une défaite, ma chère, c'est une défaite... Tu sens bien que l'on vous absoudrait tous deux,... puisque vous arracheriez du tombeau tant d'âmes, en t'enfonçant le glaive des sept douleurs dans
LES MOUETTES l'ij
la poitrine... C'est une défaite... Tu ne l'aimes pas suffisamment. Tu choisis le prétexte de la religion pour dissimuler ton égoïsme qui ne veut pas du sacrilice, et qui exige son époux dans son lit.
YVOxNNE
Adrienne... Quel langage!... Adrienne!
ADRIENNE
C était pour rire... Je me suis emballée en jouant mon rôle d'xVméricaine romanesque...
YVOxNNE
Adrienne,... tu ne joues pas ici la comédie... Non: tu ne joues pas la comédie.
ADUIENNE
Quelle idée? Quelle idée?...
YVOxNNE
Non, Adrienne! Ta voix m'avertit que tes paroles masquent une vérité hostile.
ADRIEN.NE
Yvonne, tu es folle !
YVONNE
Ta conduite est singulière... Tu ne m'ôteras pas de l'esprit...
ADRIENNE
Mais non, Yvonne; .. mais non... Tu te troubles inutilement... A quoi bon?... Je voulais dire seulement que tu es une sainte. Alors, si un tel sacrifice peut sauver
l38 LES MOUETTES
réellement mille et mille •existences, Yvonne, si tu le pressentais, peut-être accepterais-tu le sacrifice... Si tu étais une sainte. Puisque ainsi, tu l'aimerais plus... Yvonne... Mais c'était une fable à quoi tu t'es laissé prendre plus que de raison...
YVONNE
Ah! une fable?
ADRIENNE
Une simple fable. (Elle se lève et sort en apercevant Anne-Marie et Marianne.
YVONNE
Seigneur!... (Elle prend de la monnaie dans un tiroir et fait signe d'entrer aux servantes.)