‹ Les mouettes; piece en trois actesChapitre 38 sur 39 · SCENE VII · texte numérisé non relu

SCENE VII

YVONNE, KERVIL

Yvonne reste seule quelques instants à contempler la mer en tremblant, puis le tableau de piété.

KERVIL

Tu pries?

La vie du Seigneur n'était qu'une vie devant les millions de vies que sa mort arachetées. Le Christ répond à toutes les questions.

KERVIL

Eh bien?

YVONNE

Il ne faut rien omettre, vois-tu, pour t'assurer un repos après lequel tu reprendras tes travaux avec une vigueur certaine.

KERVIL

Tu connais donc un moyen, ma pauvre chérie?... Un moyen?

YVONNE

Adrienne...

KERVIL

Que vas-tu dire?

YVONNE

Ce que tu penses... ce que tu penses depuis longtem[)s déjà... ce qui t'apparaît comme un rêve de félicité enfin conquise...

KERVIL

Quoi?

YVONNE

Tu vas épouser Adrienne... Sa fortune te sauvera, car nous allons divorcer.

Divorcer?... Non.

YVONNE

Ne joue pas l'étonnement. Je te supplie d'ôtre sincère à cette heure... Rien ne peut te surprendre, dans cette parole, que ce fait de l'entendre par ma bouche...

l58 LES MOUETTES

KERVIL

Qui t'a inspiré cette folie?

YVONNE

Adrienne... Oui... Va, j'aurai la force de porter ma croix à toutes les stations de mon calvaire. Aussi ne me plains pas; j'aurai la force, comme Lui.

KERVIL

Yvonne!... Yvonne!... (Il s'assied près d'elle et lui baise les mains.)

YOVNNE

11 ne faut pas surtout que meure ton génie.

KERVIL

Tu délires... Je ne t'abandonnerai pas.

YVONNE

Ton cœur ne le veut pas, sans doute, mais ta raison Fexige...

KERVIL

Ma raison?

Tu m'as donné ma part de bonheur, va !

KERVIL

Je ne te quitterai pas ...

YVONNE

Seules des paroles, nobles, droites et franches sont

LES M(il r. i 1 r.> iSq

le mise eu cet instaul... Ne nous ineiiloiis [la^... Ne unis mentons pas... Ton esprit réclame ce que ta

( bouche refuse

KEHVIL

Tu me stupéfies !

YVONNE

Tu me connais. Tu sais comme sont irrévocables les résolutions de ma piété. Je te le jure : je veux, pour mon salut de chrétienne charitable, je veux que tu sauves les victimes des maladies; je veux que nous divorcions, et que tu épouses cette femme... Je te le jure !

KERVIL

Nul amour, nulle fierté ne consentirent jamais à de telles séparations.

Je t'aime pour toi plus que pour moi. Comprends bien... Mon alTection n'est pas égoïste. Elle te préfère à elle-même... Je t'aime pour toi plus que pour moi.

KERVIL

Gela n'est pas humain.

YVONNE

Gela est chrétien pourtant... Des saintes eurent des des vertus plus singulières.

KERVIL

Tu commences à me préférer ton dieu, Yvonne. Et tu trouves un prétexte pour te réfugier dans ta foi.

iGo LES MOLETTES

YVONNE

Je ne t'aime plus! Est-ce que je ne t'aimais pas quand tu partais pour les longs voyages dans les mers périlleuses? Est-ce que je ne t'aimais jjas quand tu m'as laissée pour la guerre de Chine? Est-ce que je ne t'aimais pas?

KERVIL

Oh! si, tu m'aimais...

YVONNE

Cependant je ne te retenais pas... Ne crois-tu pas que j'ai souffert toutes les angoisses pendant les saisons où chaque flot livide venu du large sous les cris des mouettes, je l'interrogeais tremblant qu'il ne me rendît ton corps dans un linceul d'écume... Et cependant tu es reparti, comme tu vas repartir, encore!... Et je t'ai laissé repartir sans troubler l'air de mes douleurs parce qu'il fallait donner l'exemple aux femmes et aux mères de tes matelots , comme il faut donner l'exemple, encore!

KERVIL

Alors, tu m'aimais!... Tandis que maintenant, excédée de souffrances tu te confies à d'autres, à tes confesseurs.

YVONNE

A d'autres? Non. Je t'aime plus aujourd'hui. Va donc accomplir ton devoir. Je t'accompagne vaillamment jusqu'au seuil de ta vie nouvelle... Et j'implore de loi une seule chose. Ne soupçonne ]Das ma passion de faiblir. Crois qu'à toute heure je demeurerai celle qui

LES MOUETTES l6l

regardera le ehemin par le(iuel tu i)ourrais revenir. — qui sait? — un soir de triomphe, pt)ur m'embrasser sur le front devant celle qui te devra l'orgueil d'une mère heureuse et d'une femme illustre... P]lle t'aimera pour elle, je t'aimerai pour toi!... Et ce sera ma victoire sur elle.

KERVII , ébloui.

Yvonne, ce que tu crées là c'est indicible, c'est [>lus grand que tout!... Je travaillerai, et justju'à ce que tu aies ton nom dans l'histoire de la science... Tout t'appartient de moi.

YVONNE

Tout de ton cœur. Rien de ton esprit.

KERVIL

N'en doute pas, Yvonne, je te supplie de n'en pas douter : tout de mon cœur, et tout de mon esprit. Adrienne,tu le pressens bien, Adrienne,... c'est une amie, une amie intelligente, une mère qui veille sur l'éducation de sa fille, une mère qui prépare l'àme de sa fille, en me choisissant... Tu le sais bien, Yvonne... Sans cela, tu n'aurais pas consenti... Tu n'aurais pas consenti, n'est-ce i)iis? Oh ! quelle i)reuve de passion tu m'offres!... quelle preuve... Et tu ne mesures i)as toute la portée de ton action. Examine nies ongles violets... Voici le sang veineux qui ne circule plus, qui ne peut plus se régénérer... Touche mes cheveux secs et (jui se cassent :... c'est le signe de la mort des piguïcnts... Mes pieds se glacent, car ils ne reçoivent plus la chaleur des centres... Je te cachais cela... Je ne t'a-

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vertissais pas... Je me gardais de t'effrayer. Toi aussi, tu as ressuscité Lazare...

(Il lui couvre les mains de baisers.)

YVONNE

C'était donc vrai... Seigneur... c'était donc vrai?

Jean ! (Elle l'embrasse et l'étreint furieusement.) C'était donc

vrai

KERVIL

Oui. Tu me fais présent de la vie que j'allais perdre,... de la vie! Je n'espérais plus entendre, au printemps la mer retentir. Je ne l'espérais plus, Yvonne. Et voici que je Tespère encore... Le monde n'aura point péri pour mes yeux !

YVONNE

Tu vas te soigner, dis, je le veux... tu vas te soigner... tout de suite... Tu vas partir tout de suite.

KERVIL

Je soulève, tu sais, la pierre du sépulcre avec les milliers de souffrants que je ressusciterai peut-être.

YVONNE

Mon pauvre Jean !

KERVIL

Nous avons tant souffert ensemble... Te quitter le jour où cette preuve de dévoûment m'exalte au delà de tout. Dire que la science seule ne sauve pas, qu'il faut l'argent.

(Ils restent embrassés en sanglotant.)

LES MOLKTTES lOS

Yvonne, ma chérie, je soim tons les nerfs trenihler dans ton corps.

YVONNE, la voix pleine de larmes.

Tout de même, tu n'as pas été gentil.

KERVIL

Oh!

YVONNE

Tu aurais pu m'expliquer, toi ! Tandis que c'est elle qui m'a dit... C'est elle, une étrangère qui m'a dit... Non, tu n'as pas été gentil.

KEIIVIL

Comment, moi,... moi qui t'aime, aurais-je pu te proposer une pareille torture ?

Non, tu n'as pas été gentil. (Elle sanglote.)

KERVIL

Yvonne, Yvonne, je préférerais tout à une lâcheté...

YVONNE

Quelle lâcheté?

KERVIL

Celle d'écraser sous le faix de la douleur une pauvre sainte, trop indulgente.

YVONNE

Ne t'occupe pas de cela... Tu dois avant tout sauver tant de victimes !

l()/l LES MOLETTES

KERVIL

Te voici bientôt seule, sans fortune... sans amour... abandonnée, trahie... Gomment supporterai-je la certitude de ton supplice?

YVONNE

Tu ne m'as pas trahie... Je t'ai moi-même conseillé ton devoir.

KERVIL

Le devoir ne serait-il pas de respecter ma promesse de mari.

Tes devoirs de savant l'emportent.

KERVIL

Je le pensais tout à l'heure. . . Maintenant il me semble que cela peut devenir un prétexte pour me débarrasser de notre peine commune, et laisser tout le poids sur tes épaules. D'abord, puisque tout arrive : une expérience peut révéler un fait qui jette bas mon hypothèse de laboratoire.

YVONNE

11 y va de ta vie.

KERVIL

N'y allait il pas de ma vie quand je soignais les matelots à l hôpital de la Vera-Gruz, et dans l'infirmerie du Siircouf. N'y allait-il pas de sa vie quand mon père avec vingt hommes marcha sur les sept cents Annamites qui les massacrèrent. Ne me regarde pas ainsi avec tes yeux de torturée.

YVONNE épuisée.

Tu aimes Adrienne... Elle t'aime... Eh bien...

KERVIL

Je veux prendre garde au contraire que le vice ne me détourne pas du vrai.

YVONNE

Il faut que ton génie subsiste, c'est la raison supérieure de notre acte.

KERVIL

Que pensera Gilbertc quand on lui dira : « Cet homme qui enseigne le Bien, il a laissé dans une misérable bourgade de Bretagne la femme qui lui avait ])i"odigué sa jeunesse, tout son amour sincère, tout son dévoûment d'épouse et damante. Il l'a laissée afin de suivre celle qui l'aidait, qui le payait... Il a livré sa femme au désespoir pour obtenir de l'argent, de la puissance et de la volupté.. . » Vraiment, espères-tu, Yvonne, que cet exemple puisse conseiller à Gilberte Darnot d'être une personne morale selon notre conscience, la tienne, la mienne? L'espères-tu vraiment? Tu ne réponds pas.

YVONNE

ïe t'en prie, Jean : sauve l'avenir de ton génie.

KERVIL

Adrienne me tente trop pour que le désir de satisfaire^ un instinct ne m'ait pas abusé. Je l'apprends à cette heure, où tu pantelJes sur cette table... Je ne veux pas

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compter parmi ceux qui disent ignoblement : « Tout est permis en amour », et qui s'en vont riant des larmes, ensanglantant les cœurs, détruisant les félicités autour d'eux pour assouvir un très humble instinct paré de mensonges lyriques ! Yvonne, laisse-moi baiser ta bouche et tes sanglots.

YVONNE

Puisque tu ne m'aimes plus, va-t'en, va-t'en.

KERVIL

Yvonne !

YVONNE

Va-t'en puisque tu ne m'aimes plus... Laisse-moi seule du moins...

Non! Adrienne me choisit pour donner à sa fille un caractère. Je ne pourrais lui donner qu'une âme qui meurtrit, qui tue un être de bonté...

» YVONNE

Va-t'en, puisque tune m'aimes plus.

KERVIL

Je t'aime autrement, Yvonne, autrement. Je t'aime à genoux,... au lieu de t' aimer dans mes bras... Gomme ton cœur bat lourdement, ma chérie.

YVONNE

Va-t'en puisque tu ne m'aimes plus .

KERVIL

Laisse -moi recueillir tes larmes, Yvonne, sur tes cils.

YVONNE

Plus il y a de vies, ta l'enseignes, plus il naît de pensées... Sauver des existences c'est accroiîre l'esprit du monde.

KERVIL

Je n'accroîtrais que l'esprit de destruction. Non, mon devoii* est ici.

Mon bonheur n'a pas le droit de condamner à périr ceux que tu délivreras du mal.

KERVIL

Tes pauvres mains brûlent î

YVONNE

Sauve-toi, Jean, sauve-toi!

KERVIL

Non... Nous irons me guérir très pauvres smjl loin, aussi pauvres que les mendiants; mais nous deviendrons très forts, ensuite. Car je me sens plus robuste et plus vigoureux maintenant que je me suis vaincu.

YVONNE

Tu crois donc avoir vaincu ta passion ? Tu le crois ?

KERVIL

Yvonne... Je t'aime davantage pour m'être ému de

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ta peine. Le seul être que nous étions auparavant^ notre seul être s'est reformé.

YVONNE

Mon Jean !

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