CII.VMBALOT
Oh! oh! ne vous fâchez pas... Tout est j)ermis en amour.
YVONNE
Est-ce le véritable amoui* celui (|ui prend toul cl ne donne rien?...
CHAMBALOT
Pardon! J OHim' une commandite de cin([uanl(^ louis et le dépôt de l'Iode Chambalot avec i5 p. loo sur la vente. Jolie situation pour une petite bonncv
l46 LES MOUETTES
YVONNE
Ce n'est rien pour vous; c'est très peu pour votre société! Anne-Marie, elle, ne possède que sa réputation. Vous prétendez conclure un bon marché au bénéfice de votre égoïsme.
Mais l'amoar ne fut jamais qu'un égoïsme très audacieux qui s'empare de sa proie et la soumet à sa passion.
YVONNE
Le sacrifice de soi-même pour le bonheur de l'autre, voilà seulement ce que je nomme l'amonr.
CHAMBALOT
Quelle erreur! L'amour n'exige-t-il pas la fidélité, n'accapare-t-il pas jalousement toutes les forces d'autrui? Ce mauvais maître tue l'esclave fugitif. Lisez donc les journaux.
YVONNE
Les journaux ne publient que les crimes. Ils oublient la vertu parce que c'est l'ordinaire, grâce à Dieu !
CHAMBALOT
Si par hasard, exténué de misère, je tue celui qui m'empêche de voler pour manger, on me coupe le cou. Mais si, désireux d'affirmer mon pouvoir demain sur Anne-Marie, je la poignarde pour l'avoir prise en flirt avec son matelot, la sympathie des jurés m'acquitte, le monde m'excuse et m'accueille. Même il me recherche.
LES MOUETTES l47
'i \ ON \i; Un certain monde.
CHAMBALOT
Je dis : le monde. Les coutumes de presque tous les ])ays reconnaissent le droit de meurtre sur qui l'on assure aimer. C'est la preuve, par le consentement universel, que l'amour semble à tous, et légitimement, l'égoïsme suprême, l'égoïsme assassin.
Non!...
CHAMBALOT
Sil... Vous croyez chérir votre mari?
YVONNE
Je ne crois pas, j'en suis sûre... Alors, vous méjugez :; oïste ?
CHAMBALOT
Oui.
YVONNE
Eh bien, vous m'intéressez. Et vous n'êtes pas 1(* seul, dans cette maison.
CHAMBALOT
i^coutcz : Que lui inan(iuo-t-il poui* mener vers leur lin ses travaux, pour sauver, comme vous dites, « mille et mille existences »?
Il manque d'argent.
CHAMBALOT
Il manque aussi de santé.
YVONNE
Oui, de santé...
Evidemment.
Il se plaint?
Oui. A vous?
CHAMBALOT
YVONNE
CHAMBALOT
YVONNE
CHAMBALOT
J'aurais voulu lui supprimer les soucis, lui faciliter un repos très nécessaire. Malheureusement les administrateurs de ma société appréhendent que les forces de Kervil l'abandonnent avant qu'il ait abouti.
YVONNE
Est-ce possible?
CHAMBALOT
Remettez-vous, madame Kervil.
YVONNE
Rien ne serait plus à tenter ?
CHAMBALOT
Peu de chose, de ce côté-là...
LES MoLhTTKS l49
YVONNE
El ailleui's?
Adrienne Darnot estime infiniment votre mari. Elle apprécie la valeur de ses études...
YVONNE, rageuse.
J'en suis certaine, très certaine...
CHAMBALOT
Eh bien. . Elle m'a prié d'agir auprès de vous, de vous proposer...
YVONNE
Elle vous a prié... Ohl
CHAMBALOT
Vous craignez pour la paix de votre ménage?
YVONNE
Môme si je consentais à cette humiliation, Jean refuserait... Il ne peut recevoir l'argent d'une femme qui le courtise...
CHAMBALOT
Alors : ni vous, ni Kervil n'accepterez?...
YVONNE
Non!
CHAMBALOT
Je n'approuve pas, mais je comprends...
YVONNE
L'honneur tout de même vaut mieux...
l5o LES MOUETTES
CITAMBALOT
C'est une opinion... une bonne vieille opinion. Toutefois n'oubliez pas que l'offre de votre cousine est déterminée ])ar le désir de voir l'intelligence de Gilberte se fortifier, grâce aux leçons quotidiennes du docteur. C'est une manière de préceptorat qui mérite salaire.
YVONNE
Un autre sentiment la possède aussi I
GHAMBALOT
Et vous vous défendez!... L'amour est tellement égoïste.
YVONNE
Qu'avez-vous dit?
GHAMBALOT
Rien... qu'une idée générale.
YVONNE
Alors, vous m'accuserez d'égoïsme si je ne me prête pas à des manœuvres qai doivent amener... Quoi?... Mon divorce?
GHAMBALOT
Divorcer, vous?
YVONNE
Adrienne m'y invitait tout à l'heure d'une manière presque directe.
Une femme amoureuse ne cède pas son mari à une autre, même si la vie de ce mari doit être triste et ma-
TF"^ ^rOÎ-ETTFS loi
ladive en dt^mnirant «lans le devoir; môme si l'aulre peut soustraire ce mari à la mort.
YVONNE
Ce n'est pas seulement ma vie humaine, c'est ma vie éternelle qu'elle demande.
CHAMBALOT
On ne sacrifie pas son avenir terrestre et céleste pour l'amour d'un être cher, et le i)lus cher. Je vous le démontrais tout à l'heure quand vous me reprochiez de ne pas assujettir mon existence aux ambitions de votre petite bonne...
YVONNE, interdite.
Ce n'est pas la même chose. Je ne prétends pas gâcher toute la vie d'une enfant pour rassasier un instinct, moi...
CHAMBALOT
Non ; mais pour satisfaire à la jalousie de votre affection, vous refusez évidemment de sauvoi* votre mari. Il n'y a qu'une nuance.
YVONNE
Est-il une comparaison jiossible entre le cas de Jean que je veux garder et celui d'Anne-Marie que vous abandonnez.
r.IIAMBALOT
Adrienne Darnot vous reprochera de compromettre la santé, l'avenir de votre mari, comme vous me re[)rochez de compromettre la santé, l'avenir, <lc cette petite fille. Du reste, notre double égoïsmo a raison.
l52 LES MOUETTES
YVONNE
Notre égoïsrae ! notre égoïsme !
CHAMBALOT
Oui. Vous n'entrevoyez pas de motifs pour renoncer au contrat qui lie Keryil à votre sort, quand bien même il s'agirait de sa vie. Je n'entrevois pas davantage le motif de renoncer à ma liberté joyeuse parce qu'Anne- Marie s'est plu auprès de moi; et quand bien même il s'agirait de sa vie.
YVONNE
Alors, je suis la même que vous, moi, en refusant le divorce, moi, comme vous refusez le mariage, vous?...
GHABALOT
Si vous me permettez de le croire, je le crois en effet.
YVONNE
La même que vous?
CHAMBALOT
La même !
(Un long silence. — Elle se lève et marche.)
YVONNE
Alors, c'est que je me fourvoie; c'est que je n'accomplis pas mon véritable devoir. Si je vous ressemble, c'est que je suis indigne de moi.
CHAMBALOT
Vous auriez pu me laisser vous dire cette politesse, chère madame.
LES MOUETTES iry3
YVONNE
C'est vrai! J'ai raisonné comme vous raisonnez... Mais non : il y a la religion. ..
CHAMBALOT
Si vous voulez... Adrienne vous prouvera simplement que vous n'osez pas sacrifier ce que vous appelez votre vie éternelle, et cela par égoïsme, parce que vous préférez connaître les félicités célestes.
YVONNE
Mais, je ne peux pas;... mais je ne peux pas...
CHAMBALOT
Évidemment, vous ne pouvez pas, A votre place, je ne pourrais pas non plus.
YVONNE
D'abord Jean consentirait-il à me laisser là, seule, misérable et désolée ? Jean m'aime encore... Et s'il ne m'aime plus, son devoir d'honnête homme lui défend de me laisser pour de l'argent et pour du vice...
CHAMBALOT
Non : pour tous les moribonds qu'il j)arviendra plus tard à guérir. Son devoir de savant lui ordonne de tout immoler à cela, l'anumr même et la famille;... et tout... et tout!...
YVONNE
Et tout!... Alors je suis perdue. . je suis perdue sans rémission...
GIIAMBALOT
Vous n'allez pas céder, j'imagine aux calculs de M"* Adrienne.
YVONNE
Non... non! Ah! je n'en sais rien... je ne sais plus... je ne sais plus rien... rien, moi !
CHAMBALOT
Voilà qui me surprendrait, par exemple... vous seriez assez faible pour ça?
YVONNE
Assez faible!... à moins que je ne devienne assez forte,. . . assez forte pour remplir un tel devoir ;... si c'est là mon devoir.
CHAMBALOT
J'espère bien, ma pauvre amie, que vous ne commettrez pas cette erreur absurde.
YVONNE
Est-ce une erreur? Est-ce une erreur? Jean va s'affaiblir et mourir... Voilà le fait réel... le fait positif... Rien de mon affection ne peut le sauver... Ni lui, ni les milliers de victimes que protégera demain son génie. Je suis incapable, incapable de lui préparer ce repos nécessaire, de chasser d'ici les ennuis et les peines qui le minent, qui le détruisent... Telle est l'évidence... L'évidence... C'est comme si je n'avais, devant ces calamités, ni volonté, ni cœur, ni membres, ni paroles... C'est comme si j'étais, devant
LES MOUETTES l55
cette calamité, un cadavre dcjà... un cadavre, oui, un cadavre inerte, stupide, inutile, un cadavre... Et puis, de Tautre côté, voici celle qui tient dans ses mains la fortune, et, dans son cœur, l'amour; et un amour capable, le sien, de reprendre à la mort, riiomme que j'adore plus que tout... Ellef peut, elle... Elle peut... Moi, je ne puis pas... Et vous me demandez si je dois sacrifier la vie de Jean comme vous avez sacrifié la vie de la servante... Et si je réponds : « Non, non, je ne le puis pas », si ma conscience crie : « La charité veut que tu t'immoles pour celui qui ressuscitera afin de racheter les hommes de la maladie et de la mort, » si ma conscience crie cela par la voix de Dieu même,... vous me dites, vous, que je suis dans l'erreur... dans l'erreur!... Non, non, ce n'est pas l'erreur... C'est eflroyable, c'est... ce n'est pas l'erreur... (Elle tombe dans un fauteuil et éclate en sanglots.)
CHAMBALOT
Mais si... Voyons : ai-je accepté, moi, de sacrifier ma vie à celle de votre petite bonne?
YVONNE
Voilà bien la preuve même que la vérité morale est dans ma nouvelle résolution puisqu'elle se trouve contraire à vos actes que je réprouve...
CHAMBALOT
Ma chère amie...
YVONNE
Je voudrais voir Jean? Il est au laboratoire?,..
(Elle relève.
l56 LES MOUETTES
CHAMBALOT
Il est enfermé avec son confrère de Brest. Je connais ce bavard... Il va vous accabler de ses compliments et de ses politesses.
YVOxNNE
Ça ne fait rien...
CHAMBALOT
Voulez-vous que j'aille chercher Kervil? J'occuperai l'importun et je reconduirai.
YVONNE
Oui!
CHAMBALOT
Je vous envoie Kervil... Ne lui parlez de vos folies.