DANS LK HAS-I()NI
et, la regardant dans ses yeux rusés, naïfs et g'ais, il lui dit :
— Pour une femme comme vous, Xénia Abramovna, je suis prêt à faire tout ce qui la satisfera. Dites-moi senlemeut quand nous pourrons nous voir de façon à ce que personne ne nous gène?
— Mais quand vous voudrez!
Depuis ce lem.ps-là, le propriétaire arrive chaque jour dans la boutique pour l)oire de la bière. La bière est effroyable, amère comme de l'absinthe. Le petit-mai4re secoue la tète, mais boit.
Tsyboukine ne s'occupe plus d'affaires. Il n'a plus darg-ent sur lui, car il ne sait plus distinguer le vrai du faux, mais il n'eu dit rien et ne parle à personne de cette faiblesse. Il est devenu comme oublieux et si on ne lui donne pas à manger, il ne demande pas. On a déjà pris l'habitude de dîner sans lui, et sa femme dit souvent :
— Hier, notre vieux s'est encore couché sans manger.
Elle dit cela d'un ton indifférent, par habitude. Eté et hiver, on ne sait pourquoi, Tsyboukine porte une même pelisse de mouton. Les jours très chauds il ne sort pas. Le col relevé, les pans de sa pelisse ramenés, il se promène ordinairement dans le village, sur la route et à la gare, ou reste assis, sans bouger du
malin au soir, sur un banc à la porte de l'église. Les passants le saluent, mais il ne répond pas, car il n'aime pas plus qu'autrefois les moujiks. Quand on lui demande quelque chose, il répond avec assez de politesse et de raison, mais brièvement. On dit dans le village que sa bru l'a chassé de sa propre maison, ne lui donne pas à manger, et qu'il vit d'aumônes. Les uns s'en réjouissent, les autres le plaignent.
Varvara est devenue plus grasse et plus blanche, et continue à faire de bonnes actions; Akssinia ne l'en empêche pas. On fait tant de confitures qu'on n'arrive pas à les manger avant la maturité des nouvelles baies; elles se candissent et \"arvara est près de pleurer n'en sachant que faire.
On commence à oubher Anissime. On reçut un jour une lettre de lui écrite en vers, sur une grande feuille de papier en forme de supplique, toujours de la môme magnifique écriture. Evidemment son ami Samorodov subit une peine avec lui. Au bas des vers était écrite une seule ligne d'une vilaine écriture à peine déchiffrable : « Je suis toujours malade, c'est très dur, au nom de Dieu, aidez-moi. »
Un beau jour d'automne, vers le soir, Tsyboukine était assis près de la porte de l'église, le col de sa pelisse relevé ; on ne voyait que son nez et la visière de sa casquette. A l'autre bout du banc était assis le «harpentier Elizarov, et à côté de lui, un vieillard de
soixante-dix ans, édenlé, le gardien de l'école, Гакол'. Iakov et Elizarov causaient :
— Les enfants doivent nourrir les vieux... Tes pères et mères honoreras, disait Iakov avec irritation. Et, elle, la bru, l'a chassé de sa propre maison ! On ne lui donne ni à manger, ni à boire. Où peut-il aller? Voilà trois jours qu'il n'a pas mangé.
— Trois jours ! s'étonna Béquille.
— Voilà comme il reste toujours, assis, sans rien dire. Il est affaibli. Pourquoi ne rien dire ? Il devrait faire une plainte au tribunal. On ne la complimenterait pas.
— A qui a-t on jamais fait des compliments au tribunal? demanda Béquille... C'est égal, c'est une femme active ! Dans leur affaire on ne peut pas faire autrement; sans faute c'est-à-dire...
— De sa propre maison, continuait Iakov avec irritation. Regagne ta maison, après lu la chasseras. C'en est une, comme elle s'est trouvée, quand on y pense ! . . . La pe-este !
Tsyboukine écoutait et ne bougeait pas.
— Sa maison ou celle d'un autre, qu'importe, pourvu qu'elle soit chaude et que les femmes ne se fâchent pas! dit Béquille en riant. Dans mes jeunes années j'ai beaucoup regretté ma Nastasia. C'était une petite femme tranquille. Elle ne faisait que dire : <( Makarjtch, achète une maison; achète une maison.
Makarytch! Achète un cheval, Makarytch ! » Elle mourait qu'elle disait encore : « Achète, Makarytch, un petit drojki pour ne plus aller à pied ! » Et moi, je ne lui ai acheté que du pain d'épice, rien de plus.
— Le mari est sourd et bête, poursuivit Iakov, sans écouter Béquille. Il esthète comme une oie. Estce qu'il peut comprendre ? Une oie, si même tu lui donnes un coup de bâton sur la tète, elle ne comprend pas.
Béquille se leva pour rentrer chez lui, à la fabrique; Iakov se leva aussi et tous deux marchèrent ensemble, continuant à parler. Quand ils eurent fait une cinquantaine de pas, Tsyboukine se leva à son tour et partit derrière eux, d'un pas incertain, comme s'il eût marché sur de la glace.
Le village était déjà noyé dans le crépuscule et le soleil ne brillait plus qu'en haut, sur la roule qui serpentait. Des vieilles avec des enfants venaient du bois, portant des corbeilles de champignons. Des femmes et des jeunes filles revenaient en troupe de la gare, où elles chargeaient des wagons de briques. Leur nez et leurs joues au-dessous des yeux étaient couverts de poussière de brique rouge. Elles chantaient. Lipa venait en avant d'elles, chantant de sa petite voix grêle et faisant des roulades en regardant le ciel, comme triomphante et s'exaltant de ce que la journée, grâce à Dieu, fût finie, et que l'on pût se reposer. Dans la
foule était sa mère, tenant un paquet à la main, et respirant avec peine.
— Bonsoir, Makarytch î dit Lipa, apercevant Béquille.
— Bonsoir, Lipynka ! dit Béquille avec joie. Femmes et enfants, aimez le riche charpentier, ho!... ho!... ho!... Mes enfants, mes enfants! (la лю1х de Béquille sang-Iota) : mes petites hachettes chéries !
Iakov et Béquille continuèrent leur chemin en causant.
Après eux, la foule rencontra le лчеих Tsyboukinc, et tout à coup il se fit un silence. Lipa et Prascovia s'arrêtèrent un peu, etlorsque le vieillard arriva auprès d'elle, Lipa fit un profond salut et dit :
— Bonsoir, Grigori Pétrovitch !
Sa mère s'inclina aussi.
Le vieillard s'arrêta, et, sans rien dire, les regarda toutes deux. Ses lèvres tremblaient et ses veux se remplirent de larmes. Lipa chercha dans le paquet de sa mère un morceau de gâteau de gruau et le donna au vieillard. Il le prit et se mit à manger.
Le soleil s'était tout à fait couché ; son dernier reflet s'éteig-nit sur le haut de la route; il fit noir et froid. Lipa et Prascovia continuèrent leur roule et se sig-nèrent long^lemps.
Suffoqué par l'air dense du fourré, couvert de toiles d'araii^niée et d'aig^uilles de sapius, Méliton Chichkine, l'intendant de la ferme de Démentiévo, long-eait, le fusil à l'épaule, la lisière de la furet. Sa chienne, Danika, mélange de setter et de chien de cour, pleine, et extraordinairement maig^re, se traînait derrière lui, serrant sa queue mouillée et s'efforrant tant qu'elle pouvait de ne pas se piquer le museau. La matinée était laide et couverte. Il se répandait des fougères et des arbres, envclo()pés d'une buée légère, de grosses gouttes d'eau; la forêt exhalait une odeur acre de pourri.
Л l'endroit où finissait le fourré, des bouleaux se dressaient, et on voyait entre lears troncs l'espaceembrumé. Derrière les bouleaux, un pâtre, jouait
]'S0 I.E IMPKAU
sur un pipeau qu'il avait lail lui-même. Le joueur ne prenait que cinq ou six notes, les allong-eait paresseusement, sans tâcher de les joindre en motif, et pourtant il se sentait dans son pépiement aigu quelque chose d'àpre et d'extraordinairement triste.
Quand le fourré s'éclaircit devant lui et qu'aux sapins se mêlaient déjà de jeunes bouleaux, Méliton aperçut le troupeau . Des chevaux entravés, des vaches et des brebis vag'uaient au milieu des arbustes, broutant les branches et flairant Therbe silvestre. A l'orée du bois, le pâtre, vieux et maigre, vêtu d'un cafetan déchiré, sans bonnet, se tenait appuyé contre un bouleau. Il regardait à terre, songeait, et jouait de son pipeau, machinalement, sans doute.
— Bonjour, grand-père, Dieu t'aide ! lui dit, en l'abordant, Méliton, d'une voix enrouée et grêle, qui n'allait pas du tout à sa haute taille et à sa grosse fii,nire charnue. Tu pipes bien du pipeau, tu sais! A qui est le troupeau que tu gardes ?
— C'est celui d'Artamonovskoë, répondit le berger, à contre-cœur , serrant son chalumeau dans sa poitrine.
— C'est donc aussi la forêt d'Artamonovskoë? demanda Méliton, regardant autour de lui. Ah, c'est la forêt d'Artamonovskoë! Vois un peu, j'ai failli m'égarer! Je me suis écorché toute la frimousse dans le hallier.
LK l'II'KAI- I.ij
Il s'assit j>;ir Icrrc cl so mit à nmlcr iiiio ri^'-arellc «l.iiis (lu [lapuM' (le |i>miial.
(iomme sa voix momie, toul, chez cet homme, son sourire et ses petits yeux, ses boutons et sa casrpietle, (jui tenait à peine sur sa crasse tète tondue, était petit «'I ne répondait ni à sa laillf, ni à sa carrure, ni à sa fiij'^ure pleine. Quand il parlait et qu'il souriait, on sentait sur son çros visayc rasi'* et dans toute sa personne (pieltjue chose d'humble, de timide et de mou comme chez une paysanne.
— Ilein, quel temps! Dieu nous en garde ! dii-il, secouant la tète. On n'a pas encore serré les avoines et on dirait qu'on a fait marché avec la pluie ; le diable l'emporte!
Le pâtre reg-arda le ciel d'où bruinait la pluie, la forêt, les vêtements mouillés de l'intendant, song^ea et ne dit rien.
— Tout l'été, ça été comme ça..., soupira Méliton, Pour les moujiks, mauvais, et pour les maîtres aucun plaisir...
Le pâtre regarda de nouveau le ciel, songea, et dit, avec des pauses, comme s'il mâchait chaque mot :
— - Tout penche au même... N'attends rien de bnn.
— Chez vous, comment est-ce? demanda Méliton, se niiMtant à fumer. As-tu vu des couvées de coqs de bruvèrc dans la taille d'Artamonovskoë ?
l32 I.E PIPEAU
Le berger ne répondit pas immédialemenl; il regarda encore le ciel, regarda de côté et d'autre, songea un peu, cligna des paupières... Il donnait sans doute à ses paroles une grande importance, et, pour en augmenter le prix, il s'efforçait de les énoncer en traînant et avec une sorte de solennité. L'ex[)ression de son visage était, comme celle des vieillards, affinée et grave, et semblait moqueuse et rusée parce qu'une échancrure en forme de selle coupait son nez et que les narines en étaient relevées.
— Non ; je crois que je n'en ai pas vu, répondit-il. Artiomka, notre chasseur, dit qu'il a levé le jour de la Saint llia une couvée auprès de Poustochiio, mais il a dû inventer. Il y a peu d'oiseaux.
— Oui, frère, peu!... Partout il y en a peu. La c'iasse, à le dire en conscience, n'est rien et ne vaut j»lus la peine. Il n'y a plus du tout de gibier et celui (ju'on trouve maintenant, il n'y a même pas à s'y salir les doigts : ce n'est pas venu. C'est si petit que i;a fait honte à regarder.
Méliton sourit et fit un geste découragé.
— Ce qui arrive maintenant dans ce monde, dit-il, il n'y a qu'à en rire et rien plus! L'oiseau aujourd'hui est absurde; il se met tard à couver et il en est qui u'ontpas encore fini pour la Saint-Pierre; ma foi, oui!
— Tout penche au même, dit le pâtre, levant la tète vers le ciel. L'année dernière, il y a eu peu de gi-
LE l'IPËAU I.'î.'i
l)icr, crtfe année il y en a encore moins, et dans cinq ans, comj)tes-y, il n'y en aura pas du tout. Je remarque ça: bientôt ce n'est pas seulement le gibier, il ne restera aucun oiseau.
— C'est vrai ! accorda Meliton pensif
Le pâtre sourit amèrement et secoua la tète.
— Etonnant! dit-il. Et où tout cela est-il passé? Il V a de celavinijt ans, je me souviens, il y avait ici des oies et des çrnes, des canards et des coqs de bruyères des masses et des masses ! Si les seig-neurs allaient à la cliasse on n'entendait que poum-poum-poum, poum-poum-ponm ! De grosses bécasses, de bécasses et de courlis, on n'en pouvait pas voir la fin; et de sarcelles et de bécassines, il y en avait comme de sansonnets, ou, disons-le, comme de moineaux, à ne pas se voir! Où tout cela a-t-il passé? On ne voit même plus de mauvais oiseaux !... Passés en fumée les aigles, les faucons, les hiboux... П y a moins de toute espèce de bêtes. Aujourd'hui, frère, le loup et le renard sont comme une merveille, et il n'y a pas à parler de l'ours et de la loutre... Et autrefois il y avait môme des élans !... Depuis quarante ans, j'observe d'année en année les choses de Dieu et pour moi je comprends que tout penche au même.
— A quoi?
— Au pire, mon gars. Il faut songera la fin... Il est venu au monde de Dieu le temps de périr...
Le vieillard mit sa casquette et reg-arda le ciel.
— C'est dommage 1 soupira-t-il après un moment de silence. Ah, mon Dieu, comme c'est dommage!... Sans doute, que la volonté de Dieu soit faite ! Le monde n'a pas été créé par nous. Mais pourtant, c'est bien dommage! Qu'un seul arbre sèche, ou, disons-le, qu'une vache crève, la peine nous prend! Et comment voir cela, brave homme, si le monde entier s'en va en poussière? — Que de bien, Seig-neur Jésus ! Le soleil, le ciel, les forêts, les ruisseaux, les créatures I... tout cela créé, arrangé, ajusté ensemble; tout mené à son but et bien à sa place; et tout cela devra périr!...
Un mélancolique sourire éclaira le visage du pâtre et ses paupières se mirent à battre.
— Tu veux dire que le monde finira? dit Méliton. pensif. Possible que ce soit bientôt, mais ce n'est pas par l'oiseau qu'on peut juger cela. Ce n'est pas probable que l'oiseau puisse marquer ça !
— Ce n'est pas seulement les oiseaux, dit le pâtre. C'est aussi les bêles sauvages, et le bétail, et les abeilles, et le poisson... Si tu ne me crois pas, demande aux vieux. Chacun te dira fjue le poisson n'est pas du tout ce qu'il était. Dans les mers, dans les lacs, dans les riAières,le poisson d'année en année devient toujours moindre et moindre. Dans notre Pestchanka, je me souviens, on prenait du brochet d'une archine ; il y avait des loties; du gardon, delabrême et de chaque
espèce de poisson, il y en avait à voir, et, maintenant, ({uand on prend un méciiant petit brochet ou une petite perche, long-s d'un quart, on en remercie Dieu. De véritable perche g-oujonnière, il n'y en a même plus. Tout, d'année en année, va de mal en pis, et, attends un peu, il n'y aura plus de poisson du tout. Regardons maintenant, si tu veux, les rivières... Les rivières, n'aie pas peur, elles sèchent !
— C'est vrai, qu'elles sèchent...
— Ah, il n'y a pas à dire! D'année en année elles sont plus petites, et déjà, frère, il n'y a plus de ces gouffres qu'il y avait. Tu vois, là-bas, ces arbrisseaux? demanda le vieillard montrant un point. Derrière est le vieux lit de la Pestchanka, la dérive, on l'appelle ; du temps de mon père c'est là que la rivière coulait, maintenant regarde où les diables l'ont portée! Le lit se change et, vois bien, se changera jusqu'à ce qu'elle soit tout à fait sèche... Derrière Kourgassovo, il y avait des marais et des étangs; maintenant où sontils?... Et les ruisseaux, où se sont-ils sauvés? Tiens, chez nous, dans cette forêt, il coulait un ruisseau, et un ruisseau tel que les moujiks y posaient des nasses et y prenaient des brochets; le canard sauvage passait l'hiver auprès, et maintenant, même au temps des hautes eaux, il n'y a pas ce qu'on peut appeler de l'eau I Oui, frère, où que tu regardes, partout c'est mal ; partout!
Il se fit un silence; Méliton, les yeux fixes, pensait. Il voulait se rappeler ne fût-ce qu'un endroit dans la nature que n'eût pas touché la ruine qui envahit tout. Dans la buée et dans les raies obliques de la pluie, g-lissaient, comme sur un легге dépoli, des taches lumineuses qui s'éteignaient tout de suite : c'était le soleil levant qui essayait de percer à travers les nuag-es et de 'eter un reg-ard sur la terre.
— Oui; et les forêts aussi!... murmura Méliton.
— Les forêts aussi..., répéta le pâtre. On les coupe, elles brûlent, elles sèchent, et il n'en pousse pas de nouл'elles. Ce qui croît, on le coupe tout de suite; aujourd'hui c'est sorti, et demain, reg-arde, lesg-ens l'ont coupé! Comme ça sans fin ni compte jusqu'au temps où il ne restera rien... Moi, brave homme, depuis le temps de la liberté je garde le troupeau de la commune; aA^ant la liberté, j'étais pâtre chez les seigneurs; je gardais là, à ce même endroit, et, depuis que je vis, je ne me rappelle pas de jour d'été où je n'aie pas été là; et j'observe tout le temps les choses de Dieu. J'ai bien examiné mon temps, frère ; et maintenant je comprends que toute plante est venue à s'amoindrir. Prends le seigle, l'avoine, n'importe quelle petite fleur, tout penche au même.
— Pourtant, les gens sont devenus meilleurs, remarqua l'intendant.
— En quoi meilleurs?
LE 141'EAU i3t
— Ils ont plus d'idée...
— Pour plus d'idée, ils ont plus d'idée, c'est vrai, mon î^arron ! Mais à quoi cela mène-t-il? Quelle cendre fera l'esprit des gens devant la mort? Il n'est besoin d'aucun esprit pour mourir. A quoi bon de l'esprit au chasseur, s'il n'y a plus de gibier? Je juge comme ça que Dieu a donné l'esprit à l'homme, mais qu'il lui a pris la force. Les gens sont devenus faibles, faibles jusqu'à l'extraordinaire. Tiens, par exemple, moi...; je vaux ungroche; de tout le village je suis le dernier monjik; et pourtant, mon garçon, j'ai de la force!.. Vois, je suis dans ma sixième dizaine; tout le jour du bon Dieu, je pais mon troupeau; et encore la nuit, je garde les chevaux pour deux grievniks; et je n'ai pas envie de dormir!... Et je n'ai pas froid!... Mon fils a plus d'idée que moi, et, mets-le à ma place; il demandera demain une augmentation ou il ira se faire soigner. Voilà ce qui en est! Moi, à l'exception du pain, je ne mange rien, parce que notre pain quotidien donne-le-nous aujourd'hui; mon père aussi, à l'exception du pain, ne mangeait rien; et aussi mon grand-père. Mais le moujik d'aujourd'hui, il lui faut et du thé, et de la vodka, et du pain blanc, et qu'on le laisse dormir du soir à l'aube et qu'on le soigne, et toute espèce de dorloterie ! Pourquoi cela ? Parce qu'il est devenu faible ! Il n'y a plus en lui la force de résister. Il serait content de ne
l38 LE PJPEAU
pas dormir, mais ses yeux se collent; rien n'y fait.
— C'est vrai, reconnut Méliton.Le moujik d'aujourd'hui ne л^аи1 plus grand'chose.
— Il n'y a pas à le cacher, nous devenons plus mauvais d'année en année... Examinerons-nous maintenant les seigneurs? Eux, ils ont encore plus faibli que le moujik. Le seigneur d'aujourd'hui a tout appris, sait tout ce qu'il n'y a pas à savoir, et à quoi bon? A le regarder, la pitié vous prend! Il est maigre, chélif, on dirait quelque Hongrois ou un Français; il n'a ni consistance, ni aspect; il n'a que le nom du bârine; il n'a, le cher, ni place, ni occupation, et on ne voit pas ce qu'il lui faut. Ou il reste assis avec une ligne et il pèche, ou il est couché le ventre en l'air et lit un livre, ou bien il se trimballe au milieu des moujiks en disant diverses paroles. Et si ça n'a pas le sou, ça se fait scribe. Il vit comme ça de rien et il ne lui vient pas à l'idée de se plier à quelque affaire véritable. La moitié des bàrines autrefois étaient généraux; ceux de maintenant ce n'est que de la roustissure.
— Ils se sont beaucoup appauvris, dit Méliton.
— Ils se sont appauvris parce que Dieu leur a enlevé la force. Contre Dieu on ne peut pas aller.
Méliton regarda de nouveau un point fixement. Après ало1г un peu réfléchi, il soupira, comme soupirent les gens raisonnables et sérieux, secoua la tête, et dit :
LE PIPEAU l'ii)
— Et d'où vient tout cela? Nous péchons beaucoup, nous алюпз oublié Dieu, et le temps est venu de la fin de tout. 11 faut le dire aussi; le monde ne peut pas durer des siècles et des siècles; il faut être consciencieux.
Le berger soupira et, comme s'il eût voulu arrêter cette conversation désagréable, il s'éloigna de son bouleau et se mit des yeux à compter ses vaches.
— Hé-hé-hée!... cria-t-il. Hé-hé, hée!.. Ah! que le diable!... N'y aura-t-il pas de fin pour vous? La Mauvaise Force les a portées dans le hallierl Tiouliou-liou!..
L'air contrarié, il s'en alla dans les broussailles, rassembler son troupeau. Méliton s'e leva et, lentement, rôda le long de la lisière. Il regardait à terre et pensait. 11 voulait toujours se rappeler quoi que ce fût que n'eût pas encore touché la mort.
Sur les raies obliques de la pluie les taches lumineuses glissaient encore. Elles Aolèrcnt d'un bond sur la cime de la forêt et s'éteignirent dans le feuillage mouillé. Damka trouva sous un arbuste un hérisson, et, voulant attirer l'attention de son maître, donna un aboiement retentissant.
— Chez vous, y a-t-il eu l'éclipsé ? cria le pâtre derrière les broussailles.
— Oui, répondit Méliton.
— Ali!... Partout le monde se plaint qu'il y en ait
j4o le pipeau
eu... C'est^ frère, que dans le ciel aussi il y a du désordre. Elle n'a pas eu lieu pour rien... Hé-hé-hée ! hée !...
Ayant ramené son troupeau sur la lisière, le berg-er s'approcha d'un bouleau, regarda le ciel, tira sans se presser son chalumeau de son sein et se mit à jouer. Il jouait comme auparavant, machinalement, ne prenant que cinq ou six notes. Les sons, comme si le chalumeau lui fût tombé dans les mains pour la première fois, en sortaient, indécis, sans ordre, et ne se fondaient pas en motif. Mais Méliton, qui songeait à la fin du monde, sentait en eux quelque chose de désagréable et de triste qu'il se serait bien passé d'entendre. Les notes les plus hautes tremblaient et se brisaient, et semblaient, comme si le chalumeau eût été effrayé et malade, pleurer inconsolablement. Les notes les plus basses rappelaient la buée, les arbres écrasés et le ciel gris : une pareille musique semblait appropriée au temps qu'il faisait, au vieillard et à ses discours.
Méliton, voulant se plaindre, revint vers le vieillard. Et regardant sa figure mélancolique et narquoise, et son pipeau, il balbutia :
— Il est aussi devenu plus mauvais de viлтe,grand'père. Il n'y a plus du tout moyen de л'ivгe... Mauvaises récoltes, pauvreté, épizooties à chaque instant, maladies ... La misère a vaincu !
La figure bouffie de l'intendant s'empourpra et prit
LE PIPEAU l4,I
une inquiète expression de bonne femme. II remua les doig-ls comme s'il cherchait des mots pour traduire ce qu'il sentait de vague, et dit :
— Huit enfants, une femme, la mère encore vivante, et de gages, en tout^ dix roubles par mois; et pas nourris!... De misère ma femme est devenue comme un diable et moi... je bois par moments... Je suis un homme sérieux, raisonnable; j'ai de l'instruction; je devrais rester chez moi en paix, et, toute la journée, avec mon fusil, je cours comme un chien parce que je n'en peux plus; ma maison m'est devenue odieuse!...
Sentant que sa langue bredouillait tout autre chose (•ue ce qu'il voulait exprimer, l'intendant y renonça d'un geste, et dit amèrement :
— Si le monde doit périr que ce soit le plus tôt possible! Ça ne sert de rien de traînailler et de torturer les gens pour rien...
Le vieillard ôta le pipeau de ses lèvres, et, fermant u:i œil, en regarda l'ouverture. Son visage était morose, et couvert, comme de larmes, de grosses gouttes d'eau. Il sourit et dit :
— C'est dommage, frère! Ah, mon Dieu, comme c"est dommage! La terre, les bois, le ciel, toute esp xe de créature; tout a été créé, arrangé, et dans tout il y a de l'idée. Ce n'est pas pour rien que tout p-rira! Et le plus dommage de tout, c'est les h jmmes.
ll\2 LE PIPEAU
Une grosse pluie, sur la foret, bruissait^ s'approchant de la lisière; Méliton regarda du côlé du bruit et boutonna tous ses boutons.
— Je retourne au village, dit-il. Adieu, grand-père ! Comment t'appelle-t-on ?
— Louka-le-pauvre.
— Allons, adieu, Louka ! Merci pour tes bonnes paroles ! Damka, ici !
Méliton lentement se traîna le long de la rivière, puis, sur la prairie, en bas, qui peu à peu se changeait en marais.
L'eau gémissait sous ses pieds et la laiche rousse, encore fraîche et viride, se penchait vers la terre comme si elle eût craint qu'on marchât sur elle. Derrière le marais, sur la rive de la Pestchanka, dont avait parlé le vieillard, il j avait des saules, et, derrière eux, dans le flou, bleuissait une grange. On sentait l'approche de cette heure malheureuse, inconjurable, où les champs deviennent noirs, la terre sale et froide, où les saules pleureurs deviennent encore plus tristes, et où, sur leur tronc, glissent des larmes; l'heure où seules les grues échappent au malheur commun, et où, comme si elles craignaient d'offenser de l'expression de leur bonheur la nature attristée, elles font retentir le haut des deux de leur chant angoissant et mélancolique.
Méliton atteignit la rivière, entendant mourir der-
rière lui peu à peu les sons du chalumeau. Il avait encore l)esoin de se plaindre. Il rcg-arda autour de lui tristement, et il prit en insupportable pitié et le ciel et la terre, et le soleil, et la forêt, et sa propre Damka. Il était, lorsque la note la plus haute du pipeau volait prolongée dans l'atmosphère et tremblait comme la voix d'un homme qui pleure, extrêmement attristé et peiné des désordres qui se voient dans la nature...
La haute note trembla et se déchira. Le pipeau se tut.