‹ [Les moujiks;Chapitre 14 sur 26 · I . Un des derniers tchins de la table des rangs · texte numérisé non relu

I . Un des derniers tchins de la table des rangs

DANS LE BAS-FOND 8l

convives, oxh'ilut'C, l'air ецаге, et contente apparemment rpi'il V eût ta?it de plats à mani'er, que tout fût si riche el que personne ne put lien trouvera redire. Le soleil se coucha, le repas durait encore. On ne se rendait pas compte de ce qu'on mang-eait et de ce qu'on buvait. On ne pouvait pas bien discerner ce qu'on disait. De temps à autre seulement, quand la musique se taisait, on entendait quelque femme crier:

— A'ous avez sucé notre sang", hérodes; n'en crèverez-vous pas?

Le soir il v eut des danses avec de la musique. Les Khryminejeunes arrivèrent apportant de leur eau-devie, ell'un d'eux, quaufl il dansait un quadrille, en tenait dans chaque main unel)outeille, tandis qu'il avaitdans la bouche un petit verre; cela faisait riretoutle monde. Entre les quadrilles, on se mettait tout à coupa dansser à croupetons. La verte Akssinia ne faisait que luire et disparaître, et la queue de sa robe faisait du vent. Quelqu'un marcha sur sa frange; Béquille s'écria :

— Eh ! vous avez arraché une plinthe là-bas, les enfants !

Les yeux d'Akssinia, g-ris et naïfs, bougeaient rarement, et sur son visage jouait sans cesse un sourire naïf: il y avait quelque chose de serpentin dans ces yeu-\ fixes, dans sa petite tête sur un long col, et dans sa sveltesse. Habillée de vert avec un corsage

jaune, souriaiile, elle regardait, comme une vipère au priiilemps, dans le seig-le vert, levant et allonj^eant la tête, regarde un passant. Les Khrymiue étaient très familiers avec elle et on pouvait remarquer qu'avec l'aîné elle était depuis long-temps déjà dans les relations les plus intimes. Le sourd ne comprenait rienet ne la regardait pas; il était assis, les jambes croisées, man^-eant des noix qu'il cassait entre ses dents avec un bruit si fort qu'il semblait tirer des coups de pistolet.

Soudain le vieux Tsyboukine vint au milieu de la salle, et, levant en l'air son mouchoir, fit signe qu'il voulait lui aussi danser la danse russe. Un bruit d'approbation courut dans toute la maison et dans la cour parmi la foule.

— // va danser! Liii-mênie va danser !

Varvara dansa, et Tsyboukine ne fit que balancer son mouchoir et marquer la mesure avec les talons, mais ceux qui, dans la cour, penchés l'un sur l'autre, re^^ardaient par les fenêtres, étaient en extase, et ils lui pardonnèrent tout pour un instant, et sa richesse et ses tromperies.

— Tu es un brave, Grigori Pétrov, cria-t-on dans la foule. Va, marche ! C'est sig-ne que tu peux encore faire fjuelque chose ! Ha, ha, ha !...

La fètc finit vers deux heures du matin. Am'ssime, titubant, fit le tour delà salle pour remercier les chan-

leurs et les musiciens et il duniui à chacun une piOce de cin(juanle kopeks neuve. Son père ne chancelait pas, mais s'arrêtait sur chaque jambe. Il accompagnait les invités, disant à chacun :

— La noce a coûté deux mille roubles.

Quand on fut dispersé, quelqu'un se trouva avoir changé un bon surtout pour un vieux à l'aubergiste de Chikalovo. Anissime s'échaulfa et se mit à crier :

— Arrête ! Je vais le trouver de suite. Je sais qui a volé ça ! Arrête !

Il s'élança dans la rue, se précipita sur quelqu'un ; on l'attrapa, on le ramena sous les bras à la maison et on le poussa, rouge de colère, saoul et tout suant, dans la cliambre dans laquelle la tante avait déjà déshabillé Lipa. Et on l'y ferma.

Au bout de cinq jours, Anissime, se disposant à partir, monta chez Varvara lui dire adieu. Elle tricotait un bas de laine rouge, assise près de la fenêtre: toutes ses veilleuses brûlaient devant les images et on sentait dans sa chambre une odeur d'encens.

— Tu restes peu de temps avec nous, lui dit-elle. Tu commences à t'ennuyer, bien sûr? Ah là la la

la!... Nous vivons bien, il y a de tout chez nous en abondance, et ton mariage s'est bien passé; ton père dit qu'il a coûté deux mille roubles. Nous л•ivons, en un mot, comme des marchands. Seulement on s'ennuie chez nous! Nous offensons trop le monde. Mon cœur en souffre, mon ami. Comme nous l'offensons, ah ! mon Dieu ! Echang-eons-nous un cheval, achetonsnous quelque chose, louons-nous un ouvrier, nous trompons en tout; tromperie et tromperie. L'huile de chénevis que nous vendons est aigre, gâtée : il y a des gens chez qui le goudron de bouleau est meilleur. Dis-moi, je te prie, ne pourrait-on pas л"cndre de bonne huile?

— Chacun est marqué pour quelque chose, maman.

— Oui, mais il faut mourir? Aye, aye! Vraiment tu devrais en parler à ton père!...

— Parlez-lui en vous-même.

— Ah, oui! Je dis une chose, il me répond comme toi un seul mot : chacun est marqué pour quelque chose. Crois-tu que, dans l'autre monde, on ira chercher cela? Le jugement de Dieu est juste.

— Certainement personne n'ira chercher cela, dit Anissime en soupirant; il n'y a pas de Dieu, voyezvous, maman. Oui y aura-t-il à chercher là?

Varvara le regarda, surprise, se mit à rire et leva les bras. Comme elle s'étonnait si sincèrement et le regardait à la façon d'un extravagant, il se troubla :

— Un Dieu, il y en a peut-être un, dit-il, mais il n'y a pas de foi. Tandis qu'on me mariait, je n'étais pas dans mon assiette. Comme quand on prend un œuf sous une poule et que dedans piaule un petit poulet, j'ai senti fout à coup ma conscience piauler, et tout le temps j'ai pensé : il y a un Dieu. Mais aussitôt sorti de l'église, plus rien. D'où puis-je savoir s'il y a un Dieu ou non ? On ne nous apprend pas cela dès l'enfance. Quand l'enfant tette encore, on ne lui apprend qu'une chose : chacun son affaire. Voyez, mon père non plus ne croit pas en Dieu. Vous m'avez dit une fois qu'on a pris un mouton chez Gounta-

rov J'ai trouvé qui l'a volé : c'est le moujik de

Chikalovo. Il l'a volé, mais la peau est chez mon père!... Voilà la foi qu'il y a !

Anissime cligna un œil et secoua la tête.

— Lestarchinenon plus ne croit pas en Dieu,continua-t-il; le secrétaire non plus, le sacristain non plus. S'ils vont à l'église et observent lesjeiines, c'est pour que les gens neparlentpas mal d'eux, et pour le cas où peut-être, tout de même, il y aurait un jugement dernier. On dit maintenant que la fin du monde pourrait venir parce que le monde est devenu plus faible, et qu'un ne respecte plus ses parents et ainsi de suite. Ce sont des bêtises. Je crois, maman, que tout le mal vient de ce que les gens ont peu de conscience... Je vois tout au fond, et je comprends. Si un homme a une

chemise volée, je le vois. Un homme est assis au traktir et il vous semble qu'il boit du tlié et rien de plus, et moi, en dehors du thé, je vois qu'il n'a pas la conscience tranquille. On peut marcher toute la journée, on ne trouve pas un homme qui ait une bonne conscience. La raison en est qu'on ne sait pas s'il y a un Dieu... Allons, eh bien, maman, adieu! Portezvous bien, et gardez-moi bon souvenir.

Anissime se prosterna aux pieds de sa tante.

— Nous vous remercions pour tout, maman, dit-il. Notre famille reçoit de люиз un grand profit. Vous êtes une femme très сопл^епаЬ1е, et je suis très satisfait de vous.

Anissime sortit, ému, mais il revint et dit :

— Samorodov m'a entraîné dans une affaire, j'y deviendrai riche ou je me perdrai. S'il arrivait quelque chose, maman, vous consolerez mon père.

— Allons donc, il n'y aura rien! Ah là là!.. Dieu est miséricordieux. Mais vois-tu, Anissime, tu devrais un peu caresser ta femme ; vous vous regardez comme si vous boudiez; vous devriez au moins vous sourire.

— Aussi, comme elle est bizarre, dit Anissime en soupirant. Elle ne comprend rien et ne dit jamais rien. Elle est très jeune. Laissons-la grandir...

Un grand étalon blanc, très gras, attendait déjà devant la porte, attelé à un tilbury. Tsyboukinc monta

gaillardement, s'assit et prit les rênes. Anissime embrassa Л^агуага, Akssinia et son frère. Lipa, debout elle aussi sur la porte, immobile, regardait à côté, comme si elle ne fût pas venue pour accompagner son mari, mais pour on ne sait quoi. Anissime s'approcha d'elle, toucha du bout de ses lèvres sa joue légèrement :

— Adieu, lui dit-il.

Elle, sans le regarder, sourit d'un air étrange. Son visage se mit à trembler, et tous, sans savoir pourquoi, eurent pitié d'elle. Anissime, d'un bond, s'assit lui aussi, et se mit les mains sur les côtés parce qu'il se croyait beau.

Quand ils furent arrivés sur la hauteur, Anissime se retourna à tout moment pourvoir le village. Lejour était chaud et clair. On sortait le bétail pour la première fois et auprès de luimarchaient des jeunes filles et des femmes, vêtues de leurs robes de fête. LFn bœuf brun, heureux d'être libre, mugissait et déchirait le sol de ses pattes de devant. Partout, en haut et en bas, chantaient les alouettes. Anissime regardait l'église, jolie, toute blanche (on venait de la reblanchir), et il se souvenait comme il y aл^ait prié cinq jours auparavant. Il regardait l'école au toit vert, le ruisseau dans lequel il se baignait autrefois et péchait à la ligne. Et la joie remua dans son cœur. Il aurait voulu (pie, soudain, une muraille sortît de terre et

rempêchât сГауапсег, et qu'il pût rester avec son seul passé...

A la gare, ils s'approchèrent du buffet et burent un verre de Xérès. Le vieux chercha sa bourse pour payer.

— Je régale! dit Anissime.

Son père, attendri, lui frappa sur l'épaule et, clignant des veux, dit au buffelier : Vois un peu quel fils j'ai!

— Si tu restais travailler à la maison, Anissime, dil-il, tu n'aurais pas de prix : je te couvrirais d'or de la tête aux pieds ! .

— Tout à fait impossible, papa.

Le Xérès était aigre et sentait la cire, pourtant ils en burent encore un verre.

Quand Tsyboukine revint de la gare, il ne reconnut pas, à la première minute, sa bru. A peine son mari parti, Lipa avait changé, devenue soudain toute gaie. Nu-pieds, avec un vieux jupon usé, les manches retroussées jusqu'aux épaules, elle lavait l'escalier du vestibule, chantant d'une petite voix argentine, et lorsque, portant le grand cuveau plein de lavure, elle regardait le soleil avec son sourire d'enfant, il semblait qu'elle était, elle aussi, une alouette.

Un vieil (juvrier (jui passait devant la porte hocha la tète et s'exclama :

— Quelle bru Dieu t'a encore envoyée^GrigoriPétrov! Ce ne sont pas des femmes, ce sont de vrais trésors.

Le huit juillet, un vendredi, Elizarov, surnommé Béquille, et Lipa revenaient de Kazanskoé, où ils étaient allés, pour la fête patronale, faire leurs dévolions à la Vierge de Kazan. La mère de Lipa venait derrière eux. Malade et essoufflée, elle restait toujours en arrière. C'était presque le soir.

— Aha!.. s'étonnait Bécpiille, écoutant Lipa, Et alors?

— J'aime beaucoup les confitures, Ilia Makarytch, dit Li[)a. Je m'asseois dans un petit coin et je bois du thé en mangeant des confitures. Ou bien j'en bois avec Л arvara Nikolaëvna et elle me raconte quehjue histoire touchante. Elle a beaucoup de confitures; elle en a quatre pots! Mange> me dit-elle, Lipa, ne te gêne pas!

— Aha!.. ({uatre pots!

— Ils vivent richement. On mange avec le thé du pain blanc, et il y a de la viande tant qu'on en veut. Ils vivent richement, mais on a peur chez eux, Ilia Makarytch. Ah! comme on a peur!

— De (juui donc as-tu peur, mon enfant? demanda

Béquille, scrclournanlpour voir siPr.iscoviaétailloin. — D'abord quand le mariag^e a été célébré, j'ai eu peur d'Aiiissimc Grigorylcli. Il n'est pas méchant, il ne m'a rien fait, mais quand il s'approchait de moi, je sentais du froid dans tout mon corps, dans tous mes os. Pas une pauvre petite nuit, je n'ai dormi; je tremblais tout le temps et je priais Dieu. Maintenant j'ai peur d'Akssinia, Ilia Makarjtch! Elle n'est pas mauvaise, elle sourit toujours, mais par moments elle reg;arde par la fenêtre et ses yeux sont mauvais, et brûlent, verts, comme ceux des brebis dans un toit. Les Khrymine jeunes l'entortillent: с Votre vieux, lui disenl-ils, a unpetit bout de terre de quarante dcssiatines àBoutiokino; c'est un bout déterre, dis:'nt-ils, où il y a de l'argile, du sable et de l'eau; aussi, disentils, Akssioucha, fais-toi construire par lui une briqueterie; nous nous associerons avec toi. » La brique vaut maintenant ving-t roubles le mille; c'est une bonne affaire. Hier soir, après dîner, Akssinia a dit au vieux : (I Je veux, dit-elle, monter une briqueterie à Boutiokino, je serai marchande en mon propre nom. » Elle a dit ça, en souriant, mais la fig-ure de Grigori Pétrovitch s'est assombrie; évidemment ça ne lui plaisait pas. « Tant que je vivrai, a-t-il dit, pas de division; il faut vivre ensemble.» Elle luia jeté un regard... elle s'est mise à g-rincer des dents!... on a porté des bcig'nets ; elle n'en a pas mangé.

— Alla!... s'étonna Béquille: clic n'en a pas mange !

— Et dis-moi, jclo prie, quand elle dort! continua Lipa. Elle s'endorl une petite demi-heure cl saute en place, et trotte, trotte, pour regarder si les moujiks ne mettent pas le feu ou ne volent pas quelque chose. Elle fait peur, Ilia Makarylch ! Après notre mariage, les Khryminc jeunes n'ont pas été se coucher; ils sont partis en ville pour plaider. Les gens disent que tout est à cause d'Akssinia. Deux des frères lui ont promis de construire la briqueterie et le troisième se fâche. Leur fabrique est restée fermée un mois. Mon oncle Prokor n'ayant pas de travail ramassait pendant ce temps-là des croûtes aux portes. En attendant, petit oncle, lui ai-jc dit, tu devrais, pour éA'iter cette honte, aller labourer ou couper du bois. « Je suis déshabitué, m'a-t-il dit, du travail chrétien. Je ne puis rien faire, m'a-t-il dit, Lipynka!... »

Ils s'arrôlèrcnl près d'un petit bois de trembles pour souffler et pour attendre Prascovia. Elizarov était patron depuis longtemps, mais il n'avait pas de chevaux, et couiail tout le district à pied avec une petite besace dans laquelle il avait du pain et des oignons; il marchait vile, balançant lesbras; le suivre était difticile.

Au bord (lu bois était planté un poteau de délimitation ; Elizarov le loucha pour voir s'il était solide...

Prascovia arriva, essoufflée. Son visage ridé, toujours effrayé, luisait de bonheur. Elle avail été aujourd'hui à l'ég-lise comme tout le monde, était allée à la foire et avait bu du poiré aigre. Gela lui était агг1ле rarement et il lui semblait que pour la première fois de sa vie elle avait vécu à son plaisir.

Après avoir soufflé, ils partirent tous les trois côte à côte. Le soleil se couchait, et ses rayons, se glissant à travers le bouquet d'arbres, en éclairait les fûts. Des voix, en avant, retentissaient, bruyantes. Les jeunes filles d'Oukléevo étaient parties en tête depuis longtemps, mais elles s'étaient arrêtées dans le petit bois à ramasser des champignons.

— Allons, les filles! leur cria Elizarov. Allons, mes belles !

Un rire lui répondit.

— \"oici Béquille! Béquille! Vieux radis noir! L'écho riait aussi.

Et puis le bois fut dépassé ; on commença à voir le haut des cheminées d'usine ; la croix scintilla sur le clocher; ce fut le village, « ce même village où à un enterrement le sacristain avait mangé tout le caviar ». Et c'était déjà presque la maison : il n'y avait plus qu'à descendre dans ce grand fond. Lipa et sa mère, qui marchaient nu-pieds, s'assirent sur l'herbe pour se chausser. Béquille s'assit алее elles. Regardé de là, Oukléevo^ avec ses saules, sa blanche église et

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sa rivière, paraissait harmonieux et joli ; seuls tranchaient les toits des fabriques, peints par économie en une couleur sombre et barbare. Sur la pente, de l'autre côté, on voyait le seig-le en javelles et en gerbes, éparpillées çà et là comme par un ouragan, et en lignes que l'on ne venait que découper. L'avoine aussi mûrissait, et, à cet instant-là elle reluisait sous le soleil comme de la nacre. C'était le fort moment du travail. Aujourd'hui fête, le lendemain samedi il fallait rentrer le seigle et lever le foin, et le surlendemain encore fête. Chaque jour, au loin, le tonnerre g-rondait; le soleil brûlait; et il semblait qu'il allait pleuvoir. A regarder les champs chacun se demandait si l'on arriverait à rentrer le blé à temps ; on était joyeux et gai, et inquiet tout ensemble.

— Les faucheurs sont chers maintenant, dit Prascovia, un rouble quarante par jour !

De la foire de Kazanskoë la foule venait toujours et toujours : des femmes, des ouvriers en casquettes neuves, des mendiants, des enfants. . . Tantôt, soulevant la poussière, il passait une télègue derrière laquelle courait un сЬел^а1 non vendu et qui avait l'air heureux de ne l'avoir pas été ; tantôt on tirait par les cornes une vache qui résistait. Puis venait une autre télègue, avec des moujiks ivres, dont les jambes pendaient. Une vieille menait un enfant qui avait un grand chapeau et de grandes bottes. L'enfant n'en pouvait plus

de chaleur et du poids de ses bottes, qui l'empêchaient de plier les jambes, et cependant il ne cessait de souffler de toutes ses forces dans une trompette. On était déjà descendu au fond de la combe, on tournait dans la rue, la trompette s'entendait toujours. — Chez nos fabricants, quelque chose ne va pas, dit Elizarov, c'est affreux! Kostioukov s'est fâché après moi. « Il a passé beaucoup de planches dans les corniches, » m'a-t-il dit. « Gomment beaucoup? Ce qu'il en a fallu, Vassili Danilytch, il en a passé. Je ne mange pas les planches алее mon gruau. » vc Comment, a-t-il dit, peux-tu me parler comme ça? Brute t espèce de je ne sais quoi! ne t'oublie pas! Je t'ai fait contre maître! » a-t-il crié. « En voilà, ai-je dit, une merveille ! Quand je n'étais pas contremaître, ai-je dit, je buvais tout de même du thé chaque jour. » « Vous êtes tous des filous, » a-t-il dit. Je n'ai rien dit. Dans ce monde nous sommes les filous, ai-je pensé, et vous le serez dans l'autre. Ho !.. ho ! . . ho ! ... Le lendemain il s'était radouci : a Ne m'en veuille pas, m'a-til dit, Makarytch, pour mes paroles. Si j'ai dit quelque chose de trop, a-t-il dit, songe que je suis marchand de la première guilde et au-dessus de toi; tu es obligé de te taire. » « Vous êtes marchand de la première guilde, lui ai-je dit, et je suis charpentier, c'est vrai. Mais saint Joseph aussi était charpentier, lui ai-je dit. Notre métier est juste et agréable à

Dieu; mais si cela vous plaît de vous dire au-dessus de moi, faites à votre g-uise, Vassili Danilytch. » Mais après notre conversation, j'ai son^é : lequel est au-dessus de l'autre : le marchand de la première guilde ou le charpentier? Ce doit être le charpentier, mes enfants !

Béquille réfléchit et ajouta:

— Celui qui peine et qui souffre, celui-ci est audessus de l'autre.

Le soleil était déjà couché et un brouillard blanc comme du lait se levait sur la rivière, sur l'enceinte de l'église et sur les champs près des usines. Tandis que l'obscurité venait vite, en bas des feux luisaient et il semblait que le brouillard cachait un précipice sans fond. A cet instant il semblait peut-être à Lipa et à sa mère qui étaient nées pauvres et étaient préparées à le demeurer toute leur vie, donnant tout à autrui hormis leurs pauvres âmes effarées, il leur semblait peut-être confusément, que, dans l'ordre infini des vies de ce monde immense et mystérieux, elles aussi étaient une force et qu'elles étaient au-dessus de quelqu'un. Elles étaient contentes d'être assises ainsi sur la hauteur, et elles souriaient de plaisir, oubliant que, tôt ou tard, il faudrait redescendre.

Ils arrivèrent enfin à la maison. Des faucheurs étaient assispar terre, près de la boutique et près des portes. Les gens d'Oukleévo n'allaient pas habituellement

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travailler chez Tsyboukine; il fallait louer des étrangers. Dans l'obscnrilé maintenant ils semblaient tous avoir de longues barbes noires. La boutique était ouverte, on voyait le sourd et un commis jouer aux dames. Les faucheurs chantaient doucement, à peine si on les entendait, ou bien ils demandaient à haute voix qu'on leur payât la journée de la veille. Mais on le leur refusait pour qu'ils restassent jusqu'au lendemain. Tsyboukine, en manches de chemise, et Akssinia, assis sur l'avancée de la porte, sous un bouleau, buvaient du thé; une lampe brûlait devant eux.

— Grand'père, dit comme par taquinerie un faucheur, payez-nous au moins la moitié? Grandpère !

Un rire s'entendit aussitôt, puis on recommença à chanter, presque indistinctement.

Béquille s'assit pour prendre du thé lui aussi.

— Nous venons donc de la foire, commença-il à raconter. Nous nous sommes amusés, mes enfants, nous nous sommes très bien amusés, grâce à Dieu ! Seulement voici quelle vilaine алеп1иге est arrivée. Sachka, le maréchal achète du tabac et donne cinquante kopeks pour payer. Et la pièce était fausse ! dit Béquille, regardant autour de lui. (Il voulait dire cela à voix basse, mais il le dit d'une voix étranglée, rauque, et tout le monde entendit.) Les cinquante kopeks se trouvaient faux. On demande à Sachka : Où les as-tu pris? C'est

Anissime Tsyboukine, dit-il, qui me les a donnés •quand je suis allé à son mariai>e. On a appelé l'ouriadnik et on Га emmené. Prends garde, Pétrovitch, <ju'on ne fasse des cancans là-dessus...

— Grand-père! implorait toujours la voix en taquinant, grand-père !

Un silence s'établit.

— Ah mes enfants, mes enfants..., marmotta vite Béquille en se levant. (Il tombait de sommeil.) Merci pour le thé et pour le sucre, mes enfants ! Il est temps de dormir. Il faut que je sois déjà attaqué; toutes les ]>outres en moi sont pourries. Ho!., ho!., ho!...

En sortant, il ajouta:

— Il est bientôt temps de mourir, je crois. Et il fit un sanglot.

Tsyboukine ne finit pas de boire son thé, et resta assis, méditant. Il avait l'air de suivre de l'oreille les pas de Béquille^ qui était déjà loin dans la rue.

— Sachka le maréchal a dû inventer tout cela, dit Akssinia, devinant ses pensées.

Tsyboukine entra chez lui et revint bientôt avec un rouleau. Il le détourna et des roubles brillèrent, tous neufs. Il en prit un, Ге[»гои\^а entre ses dents, le jeta sur le plateau du samovar; puis il en jeta un autre.

— C'est vrai, ces roubles sont faux..., dit-il, regardant Akssinia avec stupeur. Ce sont ceux qu'Anissime л portés en cadeau. Prends-les, ma fille, murmura-t-il,

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versant le rouleau dans les mains d'Akssinia, et va les jeter dans le puits. Le diable soit avec eux! Tâche qu'on ne jase pas; il pourrait arriver quelque chose. Emporte le samovar et éteins les lumières.

Lipa et Prascovia, retirées dans la remise, virent les lumières s'éteindre l'une après l'autre. En haut, dans la chambre de Yarvara, seulescontinuèrent à brûler les veilleuses rouges et bleues. Il en лепа!! une impression de repos, de satisfaction et d'ignorance. Prascovia n'avait jamais pu s'habituer à l'idée que sa fille, mariée à un homme riche, se glissât timidement, quand elle arrivait, dans le vestibule, et sourît avec un air de demander; on lui envoyait alors du thé et du sucre. Lipa elle aussi ne pouvait pas s'habituer. Quand son mari fut parti, elle ne dormit pas dans son lit, mais où elle se trouvait, dans la cuisine ou dans quelque grange. Chaque jour elle lavait le plancher ou le linge, et il lui semblait qu'elle était en journée. Revenues du pèlerinage, les deux femmes avaient pris le thé dans la cuisine avec la cuisinière, puis elles étaient allées se coucher dans la remise, par terre, entre le mur et les traîneaux. Il y faisait noir et on y sentait une odeur de harnais. On entendil le sourd fermer la boutique et les faucheurs s'installer dehors pour dormir. Chez les Khrymine jeunes, au loin, on jouait sur le bel accordéon. Prascovia et Lipa commencèrent à sommeiller.

Lorsque des pas les réveilIèreiU, il faisait clair de lune; Akssinia était à l'entrée de la remise tenant un lit.

— Ici il fera peut-être plus frais, murmura-t-elle. Elle entra et se coucha tout près de la porte. La

lune l'éclairait toute. Elle ne dormit pas, soupirant péniblement. Et, étendue de tout son long-, ayant à cause de la chaleur presque tout rejeté de sur elle, quel bel, quel fier animal elle semblait à la lumière magique de la lune!

Quelque temps s'écoula et on entendit de nouveaux pas. Tsyboukine, tout blanc, apparut sur la porte.

— x\kssinia! demanda-t-il, tu es là?

— Eh bien? répondit-elle en colère.

— Je t'ai dit de jeter l'argent dans le puits; l'y as-tu jeté?

— En Aoilà encore une idée de jeter du bien dans Геаи! Je l'ai donné aux faucheurs...

— Ah, mon Dieu! fit le vieillard stupéfait et effrayé. Tu es une femme éhontée... Ah, mon Dieu !

Il leva les bras et sortit, marmonnant tout seul. Peu après Akssinia s'assit sur son lit, soupirant avec dépit, profondément, puis elle se leva et s'en alla, tenant son lit à brassée.

— Pourquoi m'as-tu mariée ici, maman! dit Lipa,

— Il faut se marier, ma fille. Ce n'est pas nous qui avons fait la règle.

Le sentiment d'un inconsolable malheur était prêt

à les envahir, mais il leur semblail que quelqu'un regardait du haut du ciel, dans le bleu, de l'endroit où sont les étoiles, et qu'il voyait tout ce qui se passait à Oukléevo et qu'il veillait. Et, bien que le mal fût grand, la nuit cependant était calme et belle, et dans le monde de Dieu la vérité existe toujours, et toujours existera, aussi calme et aussi belle : tout n'attend sur la t-erre que de se fondre avec la vérité, comme la lumière de la lune se fond avec la nuit...

Toutes deux, tranquillisées, serrées l'une contre l'autre, s'endormirent.

La nouvelle était venue depuis longtemps que l'on aA'aitmis Anissime en prison pour fabrication et émission de fausse monnaie. Des mois passèrent, plus dune demi-année passa^ il passa un long hiver, le printemps arriva, et on était habitué chez ses parents et dans le village à l'idée qu'Anissime était en prison. Quand quelqu'un, la nuit, cheminait près de la maison ou de la boutique, il se rappelait qu'Anissime était en prison, et, quand on sonnait à la paroisse, on se souvenait aussi qu'il était en prison et qu'il attendait le jugement.

Une ombre seml)lait s'èlre étemlue autour des Tsyboukine. La maison noircissait, le toit se rouillait, la lourde porte de la boutique, revêtue de tôle peinte en v(M(,se patinait, et, disait le sourd, « se durcissait, » et le vieux Tsyboukine lui-même semblait avoir noirci. Depuis lons^temps, il ne s'était pas fait couper les cheveux et la barbe, et se négligeait; il montait en tarantass sans sauter et il ne criait plus aux pauvres : « Que Dieu te donne! » Ses forces diminuaient, c'était visible en tout. Les g-ens le craignaient déjà moins. Le commissaire de police, bien qu'il continuât à toucher ce qu'il fallait, lui avait dressé un procèsverbal dans sa boutique; il fut trois fois appelé à la ville pour commerce clandestin d'eau-de-vie. L'affaire fui toujours remise pour absence de témoins et Tsyboukine se tourmentait à la mort.

Il allait souvent voir son fils, employait les uns ou les autres, présentait des suppliques à on ne sait qui, donnait ici ou là des bannières d'église; il porta au surveillant de la prison un porte-verre en argent avec une inscription en émail: « l'àme connaît sa mesure, » et une longue cuiller.

— Personne de bien pour intervenir ! disait Varvara, ah la la la ! 11 faudrait demandera rjuchpie seigneur d'écrire aux autorités en chef... Du moins si on le laissait libre jusqu'au jugement!... Pourquoi fatiguer ce garçon?

l'aile aussi était affligée, pourtant elle engraissait et

devenait plus blanclie. Elle allumait toujours des veilleuses dans sa chambre, reg-ardait à ce que tout dans la maison fût propre, et elle invitait ceux qui venaient à manger des confitures et de la pâte aux pommes. Le sourd et sa femme trafiquaient dans la boutique. Une nouvelle affaire était entreprise: une tuilerie à Boutiokino, et Akssinia y allait presque chaque jour en tarantass. Elle conduisait elle-même, et quand elle rencontrait quelqu'un de connaissance, efle tendait le cou comme un serpent dans le jeune seigle, et souriait de son air naïf et énig-matique. Lipa jouait sans cesse avec l'enfant qui lui était né avant le carême. C'était un tout petit enfantelet, maigre, qui faisait pitié, et il semblait étrang-e qu'il criât, regardât, qu'on le comptât pour un être humain, et qu'il s'appelât Xikiphore. Quand il était couché dans son berceau, Lipa s'éloignait л'егз la porte et lui disait, en s'inclinant :

— Bonjour, Nikiphore Anissimytch.

Puis elle courait de toute sa force l'embrasser. Elle retournait vers la porte, saluait et recommençait. Il levait en l'air ses petites jambes rouges, et ses pleurs et ses rires se mêlaient comme cela se faisait chez le charpentier Ehzarov . . .

Le jour du jugement fut enfin fixé. Tsyboukine partit pour cinq jours. On entendit dire qu'on avait emmené comme témoins des moujiks du villag-e. Le vieil ouvrier, ayant reçu une assig^nation, partit aussi.

DANS LE BAS-FOND юЗ

L'affaire fut jugée un jeudi. Le dimanche d'après, Tsjboukine n'était pas encore revenu et on n'avait aucune nouvelle. Le mardi soir, Varvara, assise près de la fenêtre ouverte, épiait si le vieillard revenait; Lipa jouait dans la chambre voisine avec son enfant. Elle le faisait sauter dans ses bras et disait en extase :

— Tu deviendras grand, grand... Tu seras un homme; nous irons ensemble en journée; nous irons en journée !

— Voyons! dit Varvara offensée, quelle journée encore vas-tu chercher, petite sotte? Il sera marchand chez nous...

Lipa se mit à chantonner, mais bientôt après elle s'oublia et reprit :

— Tu deviendras grand, grand! tu seras un homme; nous irons ensemble en journée...

— Voyons ! tu rabâches !

Lipa, tenant son enfant sur les bras, s'arrêta près de la porte et demanda :

— Maman, pourquoi est-ce que je l'aime tant? Pourquoi est-ce que je le plains tant? dit-elle, la voix tremblante et les yeux mouillés. Qui est-il? De quoi a-l-il l'air? Il est léger comme une plume, léger comme une petite miette, et je l'aime, je l'aime comme si c'était un homme véritable! Il ne peut rien, ne dit rien, et je comprends tout ce que désirent ses petits yeux.

Varvara prêtait l'oreille au bruit du train qui ar-

Io4 DANS LE BAS-FOND

rivait à la gare : le vieux n'allait-il pas revenir ? Elle n'entendait déjà plus et ne comprenait plus de quoi parlait Lipa; elle ne comprenait plus comment le temps passait. Elle ne faisait que trembler, non de crainte, mais de forte curiosité. Elle vit une télègue pleine de moujiks, rouler vile avec bruit ; c'étaient les témoins qui venaient de la gare.

Lorsque la télègue fut devant la boutique le vieil ouvrier en descendit, et entra. On entendit qu'on lui disait bonjour dans la boutique et qu'on le questionnait.

— Privation ae ses droits et de tout bien, dit-il à haute voix, et aux travaux forcés, en Sibérie, six ans.

Akssinia sortit de rarrière-boutique,A'enant de servir du pétrole. D'une main elle tenait la bouteille, de l'autre, l'entonnoir, et, aux dents, elle avait l'argent :

— Où est papa ? demanda-t-elle en blésant.

— A la çcare, répondit l'ouvrier. Dès qu'il fera plus nuit, a-t-il dit, je viendrai.

Quand il fut connu qu'Anissime était condamné aux travaux forcés, la cuisinière, dans la cuisine, se mit tout à coup à se lamenter comme pour un mort^ pensant qu'ainsi l'exig-eaient les соплепапсез.

— Pourquoi nous as-tu quitté, Anissime Grigorytch, lumineux faucon ?

Les chiens, inquiets, se mirent à aboyer; Varvara

DANS \Л: IIAS-FOND К».)

courut à la fenêtre et, en transes, agitée, cria de toute la force de sa voix :

— Assez, Stépanida ! Assez ! Xe nous accable pas, au nom du Christ !

On oublia de servir le thé. On ne se rendait plus compte de rieu. Seule, Lipa ne put nullement comprendre de qnoi il s'agissait et elle continua à voltiger алее son enfant.

Lorsque Tsyboukine revint de la gare, on ne lui fit aucune question, il dit bonsoir et traversa ensuite toutes les chambres, sans parler. Il ne dîna pas.

— Il n'y avait personne pour intervenir..., lui dit Varvara quand ils furent seuls. Je t'avais dit de demander aux seigneurs; tu ne m'as pas écouté... Si on avait fait une supplique...

— J'ai sollicité! dit le vieillard, faisant un geste de découragement. Quand on a condamné Anissime je me suis adressé à ce bârine qui le défendait. II n'y a plus rien à faire à présent, m'a-t-il dit; il est trop tard. Anissime lui aussi a dit : trop tard. Mais tout de même, en sortant du tribunal, j'ai parlé à un avocat ; je lui ai donné des arrhes... J'attendrai une huitaine de jours et j'y retournerai. Qu'il arrive ce que Dieu voudra.

Le vieillard, sans rien dire, parcourut encore toutes les chambres, et, revenu près de sa femme, il lui dit:

— Je dois èlrc malade. Dans ma tête ça se brouille. Mes idées se troublent.

Il ferma la porte pour que Lipa n'entendît pas et il continua, à voix basse :

— C'est avec l'argent que ça ne va pas. Tu te souviens qu'avant son mariag-e, à la St-Thomas, Anissime m'a apporté des roubles et des pièces de cinquante kopeks neufs ? J'en ai mis un rouleau de côté et j'ai mêlé les autres avec les miens... Autrefois (Dieu ait son âme !) vivait un de mes oncles, Dmitri Philatycli. Il allait sans cesse pour son commerce, soit à Moscou, soit en Grimée. Sa femme pendant ce temps-là s'amusait. Il avait six enfants. Et des fois, quand il avait bu, mon oncle disait en riant : « Jamais je ne saurai quels sont mes enfants et quels sont ceux des autres. » Il avait le caractère gai, quoi !... Et moi aussi maintenant je ne saurai jamais reconnaître dans mon argent lequel est bon et lequel est faux: il me semble qu'il est tout faux.

— Bah ! allons donc ! Dieu soit ал'ес toi !

— Je prends un billet à la gare, je donne trois roubles et je songe : s'ils étaient faux !... Et j'ai peur. Il faut que je sois malade.

— Pourquoi parler, dit Varvara en secouant la tête; nous sommes tous sous la volonté de Dieu... Ah la la la! Il faudrait songera cela, Pétrovitch! Les heures ne se ressemblent pas, tu n'es plus jeune. Tu

mourras; vois si, quand tu n'y seras plus, on ne fera pas tort à ton petil-fils? Ah, j'ai bien peur qu'on ne fasse tort à Nikiphore! Rci^ardc, c'est comme s'il n'avait déj'à plus son père; sa mère est jeune et bête... lu devrais assurer à ce petit un peu de terre, ce Boutiokiiio, par exemple, Pétrovitch. N'est-ce pas? Réfléciiis! continua à conseiller Varvara.Ce petit est g^entil, ce serait dommage I Pars demain, et écris le papier. Pourquoi attendre ?

— J'avais oublié le petit-fils..., dit Tsyboukine. Il faut que je lui dise bonjour. Tu dis que le petit n'est pas mal? Eh bien qu'il grandisse ! Dieu le veuille !

11 ouvrit la porte, et, courbant le doigt, il fit signe à Lipa de venir. Elle s'approcha avec son enfant sur les bras.

Lipynka, lui dit-il, si tu as besoin de quelque chose, demande-le ; mange ce qui le fera plaisir, nous ne le regretterons pas pourvu que lu te portes bien. (11 fit sur l'enfant le signe de la croix.) Garde-moi mon petit-fils. Je n'ai plus de fils; le petit m'est resté.

Des larmes lui coulèrent sur les joues ; il soupira et sortit. Peu après il se coucha et s'endormit profondément, après une semaine d'insomnie.

Tsyboukine venait dépasser quelquesjoursàla ville. Quelqu'un raconta à Akssinia qu'il y était allé ло1г le notaire et faire un testament, par lequel il laissait Boutiokino, où elle avait établi sa briqueterie, à son petit-fils Nikiphore. On lui annonça cela le malin, tandis que A'arvara et le vieux, assis sous l'appentis de la porte, près du bouleau, prenaient le thé. Elle ferma la boutique sur la rue et sur la cour, réunit toutes les clefs qu'elle avait et les jeta aux pieds de Tsyboukine.

— Je ne veux plus travailler pour vous ! cria-t-elle avec véhémence, et soudain elle éclata en sanglots. Je ne suis pas entrée ici comme bru, mais comme ouvrière! Tout le monde se moque : « Voyez, dit-on, quelle bonne ouvrière ont trouvée les Tsyboukine ! » Je ne me suis pas louée chez vous; je n'étais pas une mendiante, une servante quelr.onque; j'ai mon père et ma mère.

Elle n'essuyait pas ses larmes et fixait sur Tsyboukine ses yeux qui débordaient, et que la .colère faisait loucher. Son visage et son cou étaient rouges et tendus, car elle criait de toute sa force.

— Je ne veux plus servir, contiiiua-t-elle ; j'en ai assez ! Travailler, me tenir tout le long- du jour dans la boutique, trotter les nuits pour l'eau-de-vie, c'est bon pour moi ! et pour la terre, la donner, c'est à cette forrale avec son diabloteau. Elle est ici la maîtresse, la dame, et moi sa servante ! Donnez -Jui donc tout, à elle, à la prisonnière, que ça l'étouffé, et moi je m'en irai chez moi ! Trouvez une autre sotte, hérodes maudits !

Le vieux, de toute sa vie, n'avait jamais crié, ni châtié ses enfants, et l'idée ne lui était jamais venue qu'un de ses enfants pût lui dire des gros mots ou se comporter vis-à-vis de lui irrespectueusement. Aussi il s'effraya beaucoup, rentra en courant dans la maison et se cacha derrière une armoire. Varvara fut si interdite qu'elle ne put se lever. Elle ne fit que remuer les mains comme si elle eût voulu se défendre d'une abeille.

— Hélas! mes petits pères, murmura-t-elle avec effroi, qu'est-ce que c'est ! Qu'est-ce qu'elle a ? Ah la la la ! Les gens vont entendre !... Pas si haut du moins ! Oh! pas si haut !

— Vous avez donné Boutiokino à la forrate, continua à crier Akssinia, donnez-lui tout ! 11 ne nie faut rien de vous ! Rentrez sous terre; vous êtes tous de la même clique ! J'en ai assez ! . . Vous volez les passants et les voyageurs, brigands 1 Vous volez le vieux et le

jeune ! Quicsl-ce (jui venddereau-cle-viesanspatenle? Et la fausse monnaie ! Ils en ont rempli leurs coffres, et maintenant je ne leur fais plus besoin !...

Déjà on se rassemblait auprès des portes grandes ouvertes et on regardait dans la cour.

— Que lesg-ens regardent 1 criait Akssinia; je vous confondrai ! Vous allez brûler de honte ! Vous allez vous traîner à mes pieds! Ehl Stépane, cria-t-elle au sourd, nous parlons à l'instant pour chez moi ; nous allons chez mon père et chez ma mère; je ne veux pas vivre avec des forçats ! Prépare-toi.

Du lin^e était étendu dans la cour sur des cordes. Elle enleva ses jupons et ses camisoles encore mouillés et les jeta dans les bras du sourd. Ensuite, exaspérée, elle se précipita sur le reste du ling-e, l'arracha, jeta par terre tout ce qui n'était pas à elle, et le trépigna.

— Ah! mes amis, gémissait Wirvara, calmez-la! Qu'est-ce qu'elle a? Rendez-lui Bouliokino! rendez-le lui au nom du Dieu céleste!

— En voilà une femme ! disait-on dans la rue . C'en est une femme I... Elle est d'une colère; c'est effrayant !

Akssinia entra en courant dans la cuisine où Ton faisait une lessive. Lipay était seule, savonnant; la cuisinière était allée rincer du ling-e à la rivière. De la vapeur sortait de l'auge et de la marmite près du

foyei"; la cuisine était pleine de buée et l'air y était étoufVant. Par terre restait un tas de ling-e sale, et auprès, sur un banc, étirant ses petites jambes rouj^es, était couché Nikiphorc, en sorte que s'il fut tombé, il n'eut pas pu se faire de mal. Lipa venait de tirer du las une des chemises d'Akssinia, et, la mettant dans l'auçe, elle allongeait le bras л•ers la table sur laquelle était posé^ plein d'eau bouillante, un longpuisoir.

— Rends cela ! dit Akssinia, la regardant avec haine et tirant sa chemise de l'auge. Ce n'est pas ton affaire de toucher mon linge ! Tu es la femme d'un forçat et tu dois savoir ta place !

Lipa la reij^arda, craintive, sans comprendre, mais tout à coup, surprenant le regard qu'elle jetait à son enfant, elle comprit, et elle pâlit comme une morte.

— Tu as pris ma terre, voilà pour toi!

Disant cela, Akssinia saisit le puisoir et renversa d'un cdup l'eau bouillante sur Nikiphore...

Il s'entendit un cri comme on n'en avait jamais entendu à ОиИеело et il ne semblait pas qu'une créature aussi faille que Lipa pût crier ainsi ; un silence, soudainement, se fit tout à l'entour. Akssinia rentra dans la maison, sans mot dire, avec toujours son même sourire naïf... Le sourd, tenant du linge dans ses bras, continua à aller et venir dans la cour, puis il se mit à l'étendre, sans rien dire, sans se presser.

Tant que la cuisinière ne fut pas revenue de la rivière, personne ne se décida à entrer dans la cuisine et à гсц-arder ce qu'il y avait.

YIII

On emmena Nikiphore à 1 hôpital du zemstvo, où il mourut vers le soir. Lipa n'attendit pas qu'on vînt la chercher, et, ayant enveloppé le cadavre de son enfant dans une couverturcj elle l'emporta.

L'hôpital, nouvellement construit, avec de g-randes fenêtres, était bâti sur une hauteur; le soleil couchant Péclairait tout et il semblait que dedans il y eût le feu. En bas était un hameau; Lipa ydescendit et s'assit près d'un petit étang- où une femme avait mené boire son cheval. Le cheval ne buvait pas.

— Que te faut-il encore? disait la femme. Que te faut-il ?

Ли bord de l'eau, un enfant à chemise rouge, nettoyait les bottes de son père. Pas une autre âme, ni au hameau, ni sur la hauteur.

— Il ne boit pas..., dit Lipa, regardant le cheval. Maislafemme et lenfant pailircnl, et il n'y eutplus

personne. Le soleil s'était [couché, se couvrant d'un

DANS LE BAS-FOND Il3

brocart d'or et de роиг[)ге, et de longs miag-es, rouges et lilas, s'étendaient sur le ciel pour g-arder son repos. Oucbpie part, au loin, un butor, comme une vache enfermée dans une élablc, criait d'une voix mélancolique et sourde. Chaque printemps on entendait le cri de cet oiseau mystérieux, mais personne ne savait commenlilestnioùilvit. En haut, àl'hopital, dansles arbustes de l'étany-, au hameau, et partout dans les champs, les rossignols chantaient. Un coucou comptait l'âge de quelqu'un, s'embrouillait dans ses comptes et recommençait. Les grenouilles, sur l'étang, furieuses, s'appelaient à tue-tète, et l'on pouvait distinguer leurs mots. « Et toi de même! Et toi de même! » (/ ly talcova! I tij takova!) Quel vacarme! Il semblait que tous ces êtres criaient et chantaient pour que personne, ce soir de printemps, ne put dormir, pour que tout, et même les grenouilles fnrieuses, jouît de chaque minute et lu chérît, car la vie n'est donnée ([u'une fois.

Le :roissant de la lune brillait dans le ciel et il j avait beaucoup d'étoiles. Lipa ne se souvint pas depuis combien de temps elle était assise auprès de l'étang. (Jiiand elle se le\a pour partir, tout le monde au hameau dormait; aucune lumière n'était plus allumée. Il devait y avoir jusqu'à Oukléevo douze verstes, ses forces n'y suffiraient pas, et elle ne pouvait pas s'imayiner comment elle y arriverait. La lune luisait lantùt devant elle, tantôt sur sa droite, et le cou-

I I 4 DANS LE n.VS-FOND

COU criait toujours, m lis d'une voix enrouée maintenant, ironique et ta(juine, qui semblait dire : Prendsgarde, lu t'éijareras !

Lipa marchait vite et avait perdu son mouchoir de léle... Elle regardait le ciel et se demandait où pouvait être l'àme de son enfant : les suivait-elle ou planaitelle là-haut, près des étoiles, sans plus songer déjà à sa mère? Comme on est seule la nuit dans la campagne au milieu de tous ces cris de joie^ quand on ne peut passe réjouir, lorsque la lune vous regarde, toute seule aussi dans le ciel et à qui il est indifférent que ce soit le printemps ou l'hiver et que les gens soient vivants ou morts... Il est pénible, quand on a du malheur, de n'avoir personne autour de soi ; ah ! si elle avait auprès d'elle sa mère Prascovia, ou Béquille, ou la cuisinière, ou quelque moujik!...

— Bou-ou ! criait le butor, bou-ou !

Tout à coup s'entendit distinctement une voix d'homme :

— Attelle, Vavila!

Au bord de la route, un feu brillait devant Lipa; il n'y avait déjà plus de flamme, seules luisaient les braises rouges. On entendait des chevaux brouter. Deux chariots, dans les ténèbres, se dessinèrent. Sur l'un, il y avait un tonneau, et sur l'autre plus bas, des sacs. Puis on distingua deux hommes. Un des hommes amenait un cheval pour l'atteler, l'autre, les mains

dt.Tiiùre le dos, demeurait immobile près du leu. lu chien grogna près des chariots. L'homme qui menait le cheval s'arrêta et dit :

— On dirait que quelqu'un vient sur la route.

— Boulette, tais-toi! cria l'autre au chien.

On put comprendre à la voix que ce second homme était vieux. Lipa s'arrêta et dit :

— Dieu vous aide!

Le vieux s'approcha d'elle et répondit alors :

— Bousoir.

— Votre chien ne me mordra pas, grand'père?

— Non, avance; il ne te touchera pas.

— Je viens de l'hôpital, dit Lipa, après un peu de silence. Mon petit y est mort. Je le rapporte à la maison.

Il fut désagréable sans doute au vieillard d'entendre cela, car il s'éloigna et dit vile :

— Tant pis, ma chère. La volonté de Dieu ! Connue lu lambines, garçon, dit-il à son compagnon en se rapprochant de lui. Si lu le pressais!

— L'arc des brancards n'est pas là, dit le garçon. Je ne le vois pas.

— Ah! tu es un vrai Yavila.

Le vieillard [>rit un tison et souffla dessus ; il ny eut d'éclairés (juc ses yeux et son nez. L'arc retrouvé, il ap[)ro(hale tison de Lipa, et jeta un regard sur elle. Ce regard exprimait de la compassion et de la tendresse.

IlO DANS LE BAS-FOND

— Tu es mèro,lui dil-il; chaque mère regrette son enfant.

Et il soupira en secouant la tète. Vavila jeta quelque chose sur le feu et trépigna dessus; aussitôt tout devint noir. La vision disparut et il n'y eut plus comme auparavant que les champs, et le ciel avec des étoiles. Les oiseaux ramageaient, s'empêchant les uns les autres de dormir ; un râle criait, à l'endroit même, semblait-il où il y avait eu le brasier. Mais une minute passa et on vit de nouveau les chariots, le vieillard et le long Vavila. Les chariots grincèrent, avançant sur la route.

— Vous êtes des saints? demanda Lipa au vieillard.

— Non; nous sommes de Firssanovo.

— Tu m'as regardée tout à l'heure et mon cœur s'est amolli; le garçon est doux lui aussi; j'ai pensé : ce doit être des saints.

— Tu vas loin?

— AOukléevo.

— Monte, nous te mènerons jusqu a Kouzménoki; tu n'auras plus qu'à aller tout droit; nous prendrons à gauche.

Vavila monta sur le chariot au tonneau; Lipa et le vieillard sur l'autre. Ils partirent au pas, Vavila en avant.

— Mon petit a souffert tout le jour, dit Lipa. Il regardait de ses petits yeux et se taisait. Il voulait parler

DANS LE n\S-FOND

et ne pouvait pas. Seiyncur, mon Dieu, sainte Vierg-e Marie! De cliagrin, je tombais à chaque minute par terre. J'étais debout et je tombais près du lit. Dismoi, g-rand-père, pourquoi un petit doit souffrir avant de mourir? Quand une grande personne souffre, une femme ou un homme, leurs péciiés leur sont pardonnés, mais pourquoi un enfant souffrc-l-ii, lorsqu'il n'a pas de péchés? Pourquoi?

— Eh! qui le sait! dit le vieillard.

Ils marchèrent une demi-heure sans parler.

— On ne peut pas tout savoir, le pourquoi et le comment, reprit le vieillard. Il estdonné à l'oiseau deux ailes et non pas quatre, parce qu'avec deux il peut voler. De même il n'est pas donné à l'homme de tout savoir mais seulementla moitié ou lequart des choses; il sait juste ce qu'il lui faut pour vivre sa vie.

— Grand-père, il vaudra mieux que je marche. Maintenant mon cœur saute.

— Ça ne fait rien ; reste.

Le vieillard bâilla et fit un signe de croix devant sa bouche.

— Ça ne fait rien...,répéta-t-il. — Ton chagrin n'est qu'un demi chagrin. La vie est longue. Il y aura encore pour toi du bon et du mauvais, de tout! Grande est notre mère Russie! dit-il, regardant autour de lui. Je suis allé par toute la Russie ; j'y ai tout ли. Tu dois en croire mes paroles ma chère; tu auras du bon et

ri8 DANS LE HAS-FOM)

du mauvais. J'ai étë à pied en Sil)érie, j'ai été sur ГЛтоиг et sur l'Altaï. En Sibérie j'avais émigré, j'y ai labouré la terre, et puis le mal du pays m'a pris pour notre mère Russie, je suis revenu à mon village. Nous sommes revenus à pied. Je me rappelle, une fois nous étions sur un bateau, j'étais maigre, maigre, tout déchiré, pieds nus; j'étais gelé; je suçais une croûte. Un monsieur qui voyageait sur ce bateau (s'il est mort que Dieu ait son âme!) me regarde avec pitié; ses larmes coulent : «Ah, me dit-il, ton pain est noir, tes jours sont noirs !...» Je suis revenu au village,comme on dit, sans pieu ni cour. J'avais une femme; elle est restée en Sibérie, on l'y a enterrée. Et maintenant je suis manœuvre. Et quoi? Je te le dis : il y a eu ensuite du mauvais et il y a eu du bon. Et je ne veux pas mourir,ma petite! Je л-oudrais vivre encore une vingtaine d'années. C'est donc qu'il y a eu plus de bon que de mauvais. Grande est notre mère Russie!... dit-il, en regardant de nouveau à droite et à gauche, et en regardant derrière lui.

— Grand-père, demanda Lipa, quand un homme meurt, combien de jours 'ensuite son âme reste-t-elle sur la terre?

— Qui le sait! Tiens, demandons à Vavila,il a été à l'école; maintenant, on apprend toutes sortes de choses. Vavila ? appela-t-il.

— Hein?

1).V>S LE MAS-IOM) I I ()

— Vavila, quand un liommo meurt, combien <lc temps son àmo reste-l-elle sur la (erre?

Л'а\11а arièla son clieval et répondit :

— Neuf jours Mon grand-père Kyrille est mort et son âme a vécu ensuite treize jours dans notre isba .

— Comment le sais-tu?

— Treize jours ça a frappé dans le poêle.

— Allons, bien... Marche! dit le vieillard.

Il était visible qu'il ne croyait à rien de tout cela.

Auprès de Kouzménoki, les chariots tournèrent sur la grande route et Lipa continua son chemin. Il faisait déjà clair.

Lorsqu'elle redescendit dans le bas-fond, les isbas d'Oukléevo et l'église étaient cachées dans le brouillard. Le temps était froid, et il semblait à Lipa que le même coucou chantait toujours.

Quand elle arriva à la maison, on n'avait pas encore mené aux champs le bétail; tout le monde dormait* Elle s'assit sur l'avancée de la porte et attendit. Son beau-père sortit le premier. Du premier regard il comprit ce qui était arrivé et longtemps il ne put dire un mot, remuant seulement les lèvres.

— Ah! Lipa, lui dil-il, tu n'as pas su garder mon pctit-fils.

On réveilla Varvara. Elle leva les bras, se prit à sanirloter et se mit tout de suite à habiller l'enfant.

— C'était un gentil petit... dit-elle, ah la la la la la

la !... Elle n'avait qu'un enfant, elle n'a pas su le g-arder, la petite sotte!...

On dit une prière des morts le matin et une le soir; le lendemain, on enterra Nikiphore. Après l'enterrement les assistants et le clergé mang-èrent beaucoup, gloutonnement, comme s'ils n'avaient pas mang-é de longtemps. Lipa servait à table et le prêtre, levant sa fourchette au bout de laquelle était une oronge salée, lui dit :

— Ne vous lamentez pas sur l'enfant. A eux appartient le royaume des cieux.

Cène fut que quand ils furent tous partis que Lipa comprit bien que Nikiphore n'était plus et qu'elle ne le verrait plus. Elle comprit et se mit à sangloter. Elle ne savait dans quelle chambre aller pleurer, car elle sentait qu'après la mort de son enfant elle n'avait plus de place dans cette maison et qu'elle y était de trop. Les autres le sentaient aussi.

— Qu'as-tu à brailler ici? lui cria tout à coup Akssinia, apparaissant sur la porte. (Elle était, à l'occasion de l'enterrement, habillée tout de neuf et s'était mis de la poudre.) Tais-toi I

Lipa voulut s'arrêter, mais ne le put et sanglota encore plus fort.

— Entends-tu? cria Akssinia, qui, dans une violente colère, frappa du pied. A qui est-ce que je parle? Sors

<l'ici et n'y mets plus les pieds, femme de forçat ! Va-t-enî

— Allons, allons ! intervint le vieillard. Akssiouta, apaise-toi, ma petite mère!... Elle pleure, ça se comprend... Son enfant est mort...

— « Ça se comprend..., » dit Akssinia, le contrefaisant. Qu'elle reste encore cette nuit, mais que demain elle ne soit plus ici ! Ça se comprend ! fit-elle encore une fois ; et, riant, elle se dirigea vers la boutique.

Le lendemain matin de bonne heure, Lipa s'en fut à Torg^ouévo, chez sa mère.

Aujourd'hui le toit et la boutique sont repeints et reluisent comme s'ils étaient neufs. Des géraniums fleurissent comme autrefois sur les fenêtres. Et ce qui se passa trois ans auparavant chez Tsyboukine est presque oublié.

Le chef de la maison semble, comme autrefois, Grigori Pelrovitch, mais, en fait, tout est passé aux mains d'Akssinia. Elle achète, vend, et rien ne peut se faire sans son consentement. Sa briqueterie marche bien. Par suite de la demande pour un chemin de fer le prix des briques est monté à vingt-quatre roubles le mille.

Des femmes et des filles conduisenl la brique à la gare et charg-cnt les wagons. Elles sont payées A'ing-t-cinq kopeks par jour '.

Akssinia est associée aux Krymine, et leur raison sociale est : « Krymine jeunes et C'^.» Ils ont ouvert un traktir près de la gare et c'est dans ce traktir et non plus à la fabrique que l'on joue sur l'accordéon ; il y vient le directeur de la poste et le chef de gare qui font eux aussi je ne sais quel commerce. Les Khrymine jeunes ont donné au sourd une montre en or et il ne fait que la tirer de sa poche et la porter à son oreille.

On dit d'Akssinia, dans le village, qu'elle a pris une grande force, et, en effet, on sent en elle une grande force quand, le malin, elle part pour l'usine, belle et heureuse, avec son sourire naïf, et quand ensuite elle y donne des ordres. Tout le monde, chez elle, dans le village, et à l'usine, la craint. Quand elle va à la poste, le directeur s'empresse et lui dit :

— Prenez la peine de vous asseoir, Xénia Abramovna !

Un propriétaire déjà d'un certain âge, petit-maître vêtu d'une houppelande de drap fin et chaussé de hautes bottes vernies, en lui vendant un cheval s'enthousiasma si fort de sa conversation qu'il lui rabattit tout ce qu'elle voulut. Il lui tint longtemps la main,

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