‹ [Les moujiks;Chapitre 20 sur 26 · I. Voilure à trois ches'aux · texte numérisé non relu

I. Voilure à trois ches'aux

A qui confierai-je ma peine?

Le crépuscule. Une grosse neige, fondante, tournoie paresseusement autour des becs de gaz que l'on vient d'allumer, et se pose, en couche molle et fine, sur les toits, le dos des chevaux, les épaules et les chapeaux. Le cocher lona Polapov est blanc comme un fantôme. Replié sur lui-même autant que i)eut se replier un corps humain, il est assis sur son siège et ne fait pas un mouvement; glissâl-il sur lui tout un amas de neige, il n'éprouverait pas, semble-t-il, le besoin de le faire tomber. Son méchant petit cheval est immobile et blanc comme lui. Par Tangulositéde ses formes, la raideur en bâtons de ses pattes, par son immobilité, il ressemble, même de près, à un [)etit cheval en pain (l'épice d'un kopek. Il est évidemment enfoncé dans

l54 DÉTRESSE

ses pensées. En effet, avoir été arraché de la cliarrue, de ses paysages habituels et gris, et avoir été jeté dans cet abîme plein de feux monstrueux, de fracas incessant, et de gens qui courent, comment ne pas songer à tout cela!

Il V a déjà longtemps que lona et son cheval n'ont pas bougé. Ils sont sortis du dépôt peu après le dîner et pas d' « étrenne » encore... Et la buée du soir tombe sur la ville. Les innombrables feux des lanternes remplacent lalumière vive. L'agitation bruyante des rues atteint son « forte » .

— Cocher! quartier de A^iborg! entend lona tout à coup.

lona tressaute, et, à travers ses cils collés par la neige, il voit un officier en manteau, le capuchon relevé.

— Quartier de Yiborg! répète l'officier. Dors-tu? Quartier de Viborg!

lona, en signe de consentement, lire les guides, et ce mouvement fait tomber de ses épaules et du dos du cheval des couches de neige. L'officier s'asseoit dans le traîneau. lona excite des lèvres son cheval, se soulève en avant, tend un cou de cygne, et, plus par habitude que par besoin, fait tourner son fouet. Le cheval lui aussi allonge le cou, plie ses jambes raides, et se met en branle d'un pas indécis.

— Loup garou, où vas -tu passer!... entend crier lona,

DKTRESSE l55

dès les premiers pas, dans la masse noire qui monte et descend. Où le diable leporte-t-il? Prendsà droite ! L'officier se fàclie :

— Tu ne sais pas conduire?... Prends la droite! Un cocher de maître jure; un passant, traversant

la rue, qui, de son épaule, a touché le nez du clieval, regarde lona d'un air furieux, et secoue sa manche, lona, comme sur des aig-uilles, se tourne sur sonsièg^e, lire les coudes à droite et à gauche, remue les yeux comme un homme que la vapeur aveugle, et il a l'air de ne pas comprendre où il est ni pourquoi il est là.

— Quels ciampins ! persifle l'officier; on dirait comme s'ils s'étaient donné le mot, qu'ils font exprès de л-enir se jeter sur a'ous ou sous le cheAal !

lona se retourne vers son client et remue les lèvres. . . Il voudrait dire quelque chose, mais rien ne sort de sa gorge qu'un enrouement.

— Quoi?... demande l'officier.

Un sourire tord la bouche de lona, il fait effort du gosier, et dit d'une voix enrouée:

— Mon fils, bârine,... est mort celle semaine.

— Hein?.. De quoi est-il mort? lona tourne tout le buste et dit:

— Est-ce qu'on sait?... De la fièvre chaude, probablement... Il est resté trois jours à l'hôpital et il est mort. La volonté de Dieu soit faite!

— Tourne-toi, diable! crie une voix dans le noir.

l56 DÉTRESSE

Tu n'y vois plus sans doute, vieux chien? Ouvre les jeux!

— Fais marcher, fais marcher, dit l'officier, ou nous n'arriverons que demain... Pousse un peu!

Le cocher tend de nouveau le cou, se soulève, et, avec une grâce pesante, agile son fouet. Plusieurs fois il se retourne vers l'officier^ mais l'officier a fermé les yeux et n'a pas l'air de vouloir l'écouter.

L'officier descendu au quartier de A^iborg, lona s'arrête auprès d'un traktir, se ramasse encore sur son siège, et ne bouge plus. La neige fondante reblanchit son cheval... Une heure passe. Une autre.

Trois jeunes gens, faisant claquer leurs caoutchoucs sur le trottoir, arrivent en se disputant. L'un est petit et bossu, les deux autres sont grands et minces.

— Cocher, au pont de la police ! crie d'une voix chevrotante le bossu. Tous trois; vingt kopeks.

lona tire les guides et claque des lèvres. Vingt kopeks c'est un prix dérisoire, mais il ne songe pas au prix. Un rouble ou cinq kopeks, ce lui est tout un maintenant, pourvu qu'il ait des clients. Les jeunes gens, se bousculant et disant de gros mots, s'approchent du traîneau et veulent y monter tous trois ensemble. Ils discutent qui s'asseoira et qui restera debout. Après un long débat, des manières et des récriminations, ils décident que le bossu, étant le plus petit, se tiendra debout.

— Allez, marche! dit le bossu s'installant et soufflant dans le cou de lona. Fouaillel Et lu as un de ces chapeaux, mon vieux !... On n'en trouverait pas un plus mauvais à Pétcrsbourg-.

lona rit :

— Hi! lii !... Il est comme га...

— Eh bien, « Il est comme ça, » marche!... Est-ce que tu vas marcher de cette manière-là tout le temps? Oui!... Alors tu veux des coups?...

— La tète me fend..., dit un des deux g-rands. Hier soir chez les Doukmassov, Vaska et moi nous avons bu quatre bouteilles de cognac.

— Je ne comprends pas qu'on mente comme ça! s'indigne l'autre grand. 11 ment comme une brute!...

— Que Dieu me punisse, c'est la vérité!

— Vrai comme un pou qui tousse.

lona sourit:

— Hi, hil Ce sont des messieurs gais !...

— Que le diable te!... s'écrie le bossu. Veux-tu marcher, vieux choléra? Est-ce qu'on marche comme ça! Flanque-lui du fouet! Allez, diable! Allez! Flan- ([ue-lui un bon coup !

lona sent derrière son dos le corps qui remue et la voix qui tremble du bossu; il entend les injures qu'on lui adresse, voit les gens, et le sentiment de la solitude insensiblement commence à s'adoucir en lui. Le bossu braille, tant qu'il ne s'engoue pas dans quelque

i 58 DÉTRESSE

injure compliquée à six étag-es ou qu'un accès de toux ne le prend pas. Les deux o^rands se mettent à parler d'une certaine Nadéjda Pétroл'na.

lona se retourne à tout moment de leur côté.

Profitant d'une minute de calme, il se retourne encore et murmure :

— Cette semaine,... j'ai perdu un fils!...

— Nous mourrons tous! soupire le bossu, essuyant ses lèvres après un accès de toux. Allons, fais marcher! Pousse! Messieurs, je ne puis décidément pas aller plus loin comme ça ! Quand nous fera-t-il arriver ?

— Ranime-le un peu en lui tapant sur le cou !...

— Tu entends, vieux choléra ? ou je te bourre le cou !... Si on faisait des cérémonies ал'ес vous, il faudrait aller àpied?Tu entends, serpent Gorinytch'? Te moques-tu de ce que nous te disons !

Et lona, plus qu'il ne les sent, entend le bruit des coups qu'on lui donne.

— Hi, hi..., rit-il : лоиз êtes des messieurs gais ! Dieu vous garde en santé !

— Cocher! Tu es marié? demande un des grands.

— Moi ! Hi, hi, hi !... des messieurs gais !... A présent, ma femme, c'est la terre humide,... hi,hi, ho, ho, ho ! La tombe autrement dit!... Voilà! Mon fils est mort, et moi, je vis !... Drôle d'affaire ! La mort

1 . Serpent qui joue un grand rôle dans les contes populaires russes.

s'est trompée de porte... Au lieu de venir chez moi, elle est allée chez le fils...

Et lona se tourne pour raconter comment est mort son fils.

Mais le bossu, faisant un léger soupir, annonce que, grâce à Dieu, ils ont arrivés... lona reçoit ses vingt kopeks et regarde longuement les fêtards disparaître sous un portail noir.

Seul encore une fois! Et une fois encore le silence recommence... Sa peine, un instant adoucie, renaît et distend sa poitrine avec une force plus grande. Les yeux de lona courent anxieux sur les groupes de gens qui se pressent des deux côtés de la rue : ne se trouvera-t-il pas dans ce millier de gens quelqu'un pour l'entendre? Mais les gens passent sans remarquer ni lui ni sa peine...

Peine énorme, sans borne ! Si la poitrine de lona éclatait et si son angoisse s'en répandait, il semble qu'elle inonderait le monde entier, et pourtant nul ne la voit ! Elle a su se loger dans une enveloppe si mince qu'on ne la verrait même pas en plein jour avec une lumière..."

lona aperçoit un dvornik qui tient un sac de natte et il décide de causer avec lui.

— Ami, lui demande-t-il, quelle heure peut-il être?

— Neuf heures passées... Ou'as-tu à l'arrêter ici ? lui dit le dvornik. File !

tÔO DÉTRESSE

lona avance de quelques pas, se ramasse sur luimême et s'adonne à sa peine... S'adresser aux gens, il Aoit maintenant que c'est peine perdue...

Et cinq minutes ne se sont pas écoulées qu'il se redresse, relève la tète comme s'il sentait une douleur aiguë et tire les guides... Il n'en peut plus... « Au relais, se dit-il, au relais ! »

Le cheval, comme s'il comprenait aussi, commence à trotter. Au bout à peine d'une heure et demie, lona est déjà assis près d'un grand poêle sale. Des gens autour de lui ronflent sur le poêle, par terre, et sur les bancs. Touff'eur irrespirable... lona regarde les gens qui dorment, se gratte la tête et regrette d'être rentré si tôt.

(( Je n'ai même pas gagné mon avoine, songe-t-il ; voilà pourquoi je m'ennuie !... Un homme qui fait ce qu'il a à faire, quand il a mangé et son cheval aus«i, est toujours tranquille, »

Un jeune cocher se lève dans un coin, se plaint à moitié endormi et s'allonge pour atteindre un seau d'eau.

— Tu as soif?

— Oui, j'ai soif !

— Eh bien, à ta santé!... Tu sais, frère, mon fils est mort cette semaine à l'hôpital? C'en est une histoire!

lona veut voir quel effet ont produit ses paroles, mais il ne voit rien... Le jeune cocher s'est caché la

DÉTRESSE l6l

tête et dort. lona soupire et se gratte la tête... Autant le jeune cocher avait soif, autant il voudrait parler!... Il y a bientôt une semaine que son fils est mort et il n'a pu le dire encore tranquillement à personne... Il faudrait le dire avec ordre, posément; raconter comment son fils est tombé malade ; comme il a souffert; ce qu'il a dit avant de mourir et comment il est mort... 11 faudrait dire son enterrement et le voyage à l'hôpital pour reprendre les hardes qu'il a laissées. 11 reste de lui au village une fille, Anissia; il faudrait aussi en parler. Il y a tant de choses dont lona aurait à parler maintenant !... Celui qui l'écouterait, soupirerait, gémirait et saurait le plaindre. Raconter tout cela à des femmes ce serait mieux encore; elles sont bêtes, mais il ne faut que deux mots pour les faire pleurer...

« Il faut que j'aille л'oir mon cheval, se dit lona. Tu auras tout le temps de dormir, val N'aie pas peur, tu dormiras assez!... »

Il s'habille et s'en va à l'écurie.

Il songe à l'avoine, au foin, au temps qu'il fait.

Songer à son fils, quand il est seul, il nele peut pas.. . Il en pourrait parler à quelqu'un, mais y songer tout seul et se le représenter en vie, c'est affreusement pénible.

— Tu manges ?demande-t-il à son cheval, en voyant ses yeux qui luisent. Allons, mange, mange ! Puisque nous n'avons pas gagné notre avoine, mangeons

l62 DÉTRESSE

du foin... Oui !.. je sais déjà vieux pour faire le cocher... Mon fils, ça lui allait bien, mais pas à moi. Lui c'était un vrai cocher!... Il n'aл'ait qu'à vivre...

lona se lait quelque temps et reprend :

-- — Oui, mon vieux cheval, c'est comme ça, — plus de Kouzma lonytch!... Il a voulu nous laisser derrière lui. Ça lui a pris ainsi tout d'un coup, et il est mort sans raison... Tiens, supposons que tu aies un poulain, que tu sois sa mère, et, tout à coup, ce poulain te laisse après lui; ne serait-ce pas malheureux ?... »

Le cheval mang-e, écoute et souffle sur les mains de son maître...

lona s'oublie et lui raconte tout.

A la porte que l'on appelait la Porte Rouge du monastère d'hommes de N... venait d'arriver une calèche attelée de quatre beaux chevaux. Les prêtres-moines et les novices, amassés en foule auprès de la partie de l'hôtellerie réservée aux personnes nobles avaient, au cocher et aux chevaux, reconnu de loin la dame qui était assise dans la calèche, leur bonne connaissance, la princesse Л^ега Gavrilovna.

Un vieillard en livrée sauta du sièçe et aida la princesse à descendre de voiture. Elle releva sa voilette noire, et, sans se presser, s'aл•ança pour recevoir la bénédiction de tous les prêtres moines. Elle fit ensuite aux novices un petit salut amical et se dirigea vers son appartement.

l64 LA PRINCESSE

— Eh bien, dit-elle aux moines qui portaient son menu bagage, vous л'ousèles ennuyés sans л'otгe princesse? J'ai été tout un mois sans venir, mais me voilà arrivée : reg-ardez votre princesse ! Le père archimandrite où est-il? Mon Dieu! je brûle d'impatience! Cet étonnant vieillard !... Vous devez être fiers d'avoir un pareil archimandrite...

Quand l'archimandrite entra chez elle, la princesse fit un cri d'extase, se croisa les bras sur la poitrine et s'avança pour recevoir sa bénédiction.

— Non, non, non, donnez-moi votre main à baiser I dit-elle, saisissant sa main et la baisant trois fois avec avidité. Gomme je suis heureuse, saint père, de vous voir enfin ! Vous avez, je parie, oublié votre princesse, et moi, par la pensée, je л'ivais à toute minute dans votre cher couvent... Comme on est bien ici! Dans cette vie pour Dieu, loin de la vanité du monde, il y a un charme particulier, saint père, que je sens de toute mon âme, mais que je ne puis pas exprimer.

Les joues de la princesse roug^irent un peu et des larmes lui vinrent. Elle parlait sans discontinuer, avec feu, et l'archimandrite, vieillard de soixante-dix ans, sérieux, laid et timide, se taisait, ne disant de temps à autre, d'une voix militaire et saccadée, que : « Précisément, Votre Excellence... J'entends... Je comprends... »

LA PRINCESSE l65

— Daig'nerez-vous nous favoriser longtemps de votre visite? demanda -t-il.

— Aujourd'liui je passerai la nuit chez лоиз, et demain j'irai chez Claudia Nikolaëvna. Il y a déjà long-temps que nous ne nous sommes vues. Et après demain je reviendrai chez vous, et je resterai trois ou quatre jours. Je veux me reposer l'âme ici, saint père...

— La princesse aimait avenir au monastère de N... Elle avait, ces deux dernières années, pris l'endroit en alîection et elle y venait presque chaque mois d'été passer deux ou trois jours, et parfois une semaine. Les novices timides, la paix, les plafonds bas, l'odeur de bois de cyprès, la nourriture frugale, les rideaux bon marché aux fenêtres, tout cela la touchait, l'attendrissait, la disposait à la méditation et aux bonnes pensées. Il lui suffisait d'être depuis une demi-heure dans son appartement, pour qu'il lui semblât qu'elle aussi était timide et modeste et que d'elle aussi s'exhalait une odeur de cyprès. Le passé s'enfuyait quelque part, bien loin, perdait son prix, et la princesse se mettait à songer qu'en dépit de ses vingl-neuf ans elle était très semblable au vieil archimandrite et qu'elle était, comme lui, née, non pour la richesse, la grandeur terrestre et l'amour, mais pour la vie calme, cachée et crépusculaire du cloître.

Il arrive que, dans la sombre cellule d'un anacho-

l66 LA PRINCESSE

rète plongé dans la prière, un rayon entre tout à coup ou qu'un oiseau se pose sur la fenêtre et chante; l'austère anachorète sourit malgré lui, et, tout à coup, sous la lourde affliction de ses péchés, comme de dessous une pierre, coule en lui un ruisseau de joie innocente et douce. Il semblait à la princesse qu'elle apportait justement du dehors un adoucissement pareil à ceux que donnent ce rayon ou cet oiseau. Son sourire afFable et gai, son doux regard, sa л'oix, ses plaisanteries, et toute sa petite personne, bien tournée, vêtue d'une simple robe noire, devaient éveiller chez ces gens austères et simples un sentiment d'attendrissement et de joie. Chacun, en la regardant, devait penser : « Dieu nous a envoyé un ange... » Et, sentant que chacun pensait ainsi malgré soi, la princesse souriait encore plus allablement et s'efforçait de ressembler à un oiseau.

Après avoir pris du thé et s'être reposée, elle sortit se promener. Le soleil était déjà couché. La fraîcheur parfumée du réséda que l'on venait d'arroser souffla du parterre du couvent jusqu'à elle, et de l'éghse venait le bruit du chant des moines, qui semblait de loin très mélancohqueet très agréable; on chantait vêpres. Il y avait dans les fenêtres noires sur lesquelles dansaient les reflets des lampes d'autel, dans les murailles, et dans la personne d'un vieux moine assis sous le porche près d'une image avec un tronc, tant de repos

introublé, que la princesse, sans savoir pourquoi, se sentait envie de pleurer.

Hors des portes du couvent, dans l'allée au long- des murs, sous des bouleaux, où il y avait des bancs, il faisait déjà noir. L'air s'obscurcissait vite, vite... La princesse fit quelques pas dans l'allée, s'assit sur un banc, et se mit à penser.

Elle pensa qu'il serait bon d'habiter toute sa vie ce couvent où l'existence était calme et pure comme un soir d'été, qu'il serait bon d'y oublier tout à fait son prince débauché et inçrat, d'y oublier son énorme fortune, ses créanciers qui chaque jour la tourmentaient, et tous ses malheurs, et sa femme de chambre Dacha, qui avait ce matin une si insolente figure. Il serait bon de rester assise ici, sur ce banc, toute sa vie, et de reg-arder à travers lesfnts des bouleaux, se traîner en touffes, au pied du monastère, le brouillard du soir ; de regarder là-bas, au loin sur la forêt, voler vers la couchée, la nuée offusquante des freux; et de regarder deux novices qui, l'un, monté sur un cheval pie, et l'autre à pied, menaient au pacage de nuit les chevaux, et, heureux de leur liberté, folâtraient comme des enfants. Leurs jeunes voix sonnaient dans l'air immobile et l'on pouvait disting-uer chacune de leurs paroles. Il est bon d'être assise ainsi et de prêter l'oreille au silence. Le vent souffle un peu et remue les cimes des bouleaux; une g-renouilie grouille dans

l68 LA PRINCESSE

l'herbe sèche; l'horloge du couvent sonne un quart d'heure derrière les murs... Rester assise sans bouger, écouter, — et penser, penser, penser...

Une vieille, алее une besace, passa devant elle. La princesse songea qu'il serait bon d'arrêter cette vieille de lui dire quelque chose de caressant et de senti et de lui л'ешг en aide... Mais la vieille ne se retourna pas et disparut à un angle.

Dansl'allée apparut bientôt après un homme grand, à barbe grise, en chapeau de paille. Arrivé devant la princesse, il ôta son chapeau et salua. A sa large calvitie et à son nez busqué, la princesse reconnut le docteurMikhail Ivanovitch, qui aл'ait été à son service cinq ans auparavant à Doubovka. Elle se souvint qu'on lui avait dit que la femme du docteur était morte l'année passée. Elle voulut sympathiser алее lui et le consoler.

— Docteur, vous ne me reconnaissez sans doute pas? lui demanda-l-elle алее un sourire affable.

— Pardon, princesse, je лоиз ai reconnue, dit le docteur, levant une seconde fois son chapeau.

— Ah, merci! et moi qui croyais que vous aviez oublié votre princesse! Les gens ne se souviennent que de leurs ennemis et oublient leurs amis. Vous êtes venus aussi pour prier un peu?

— Je couche ici par deл'oir chaque samedi; je suis le médecin du couvent.

— Ah, bien! Et comment allez-vous? demanda la princesse soupirant. J'ai entendu dire que votre femme est décédée ; quel malheur!

— Oui, princesse, c'est un grand malheur pour moi!...

— Qu'y faire !... Il faut supporter le malheur avec résignation ! Pas un cheveu ne tombe de la tête d'un homme sans le gré de la Providence.

— Oui, princesse.

Au sourire affable et doux de la princesse et à ses soupirs, le docteur ne répondait froidement et sèchement que « oui, princesse ». L'expression de son visage aussi était froide et sèche...

« Que pourrais-je encore lui dire? » se demanda la princesse.

— Depuis combien de temps tout de même, nous ne nous étions vus, dit-elle. Cinq ans ! Combien d'eau a coulé à la mer depuis ce temps-là!... Que de changements!...C'est effrayant d'y songer!... Vous savez que jemesuismariée. De comtessejesuis devenue princesse. Et déjà j'ai eu le temps de me séparer de mon mari...

— Oui, j'ai entendu dire.

— Dieu m'a envoyé beaucoup d'épreuves!... Vous avez sans doute entendu dire aussi que je suis ruinée ? Pour les dettes de mon malheureux mari, il a fallu vendre Doubovka, Kiriakovo et Sophïno. Il ne m'est resté que Baronovo et Mikhaëltsévo. C'est effrayant

lyo

de reg-arder en arrière : que de chang-ements ! que de malheurs variés! que de fautes!

— Oui, princesse, beaucoup de fautes !

La princesse se troubla. Elle connaissait ses fautes. Toutes étaient si intimes qu'elle seule pouvait les juger et en parler. Elle ne put se contenir et demanda :

— Quelles fautes voulez-vous dire?

— Vous venez d'en parler, vous les connaissez donc, répondit le docteur en souriant. Alors à quoi bon?...

— Non, dites-les-moi, docteur. Je vous en serai très reconnaissante! Et, je vous en prie, ne faites pas de façons avec moi; j'aime à entendre la vérité.

— Je ne suis pas votre jug-e, princesse.

— Pas mon jug-el... De quel ton vous parlez ! C'est donc que vous savez quelque chose? Dites!

— Si vous le désirez, voilà. Seulement, par malheur je ne sais pas parler et je ne me fais pas comprendre toujours.

Le docteur réfléchit un peu et dit :

— Beaucoup de fautes ! mais à proprement parler la principale, à mon avis, c'est l'esprit g-énéral par lequel... que... qui a régné dans tous vos biens... Vous leA^yez, jene sais pas m'exprimer... Enfin, le principal, c'est le non-amour, la répulsion pour les gens, qui se sentaient positivement en tout. Chez vous, tous le système de la vie était fondé sur cette répulsion. Répulsion pour la "^voix de l'homme, pour sa figure, sa

LA PRIiNCESSE 17^

nuf[Lie, ses pas, en un mot, pour tout ce qui constitue riiomme ! A toutes les portes et à tous les escaliers de grossiers, paresseux et repus grands flandrins en livrée, pour empêcher d'entrer dans la maison les ;;çens mal vêtus. Dans l'antichambre, de grands fauteuils à dos pour que, pendant les bals et les réceptions, les domestiques ne salissent pas de leur nuque les papiers des murs. Dans toutes les chambres, des tapis hérissés pour qu'on n'entende pas marcher les hommes. On prévient inévitablement toute personne qui entre, de parler peu et bas, et de ne pas parler de ce qui peut produire un mauvais effet sur l'imae-ination et sur les nerfs. Dans votre cabinet on ne tendait pas la main aux gens et on ne les priait pas de s'asseoir, — de la même façon qu'à l'instant même vous ne m'avez pas tendu la main et vous ne m'avez pas invité à m'asseoir...

— Mais, voilà, si vous voulez!... dit la princesse lui tendant la main et souriant. Vraiment, pour de pareilles bagatelles peut-on se fâcher?

— Est-ce que je me fâche? dit le docteur en riant. Mais aussitôt il devint rouge, ôta son chapeau, et,

l'agitant, il se mit à dire avec feu :

— A parler franchement, il y a longtemps que j'attendais une occasion de vous dire tout, tout!... Je veux vous dire que vous regardez tout le monde à la façon de Napoléon, comme de la chair à boulets. Mais chez

Napoléon il y avait au moins une espèce d'idée, et chez vous, en dehors de la répulsion, rien !

— Moi, de la répulsion pour les gens ! fit la princesse en souriant, et levant les épaules, ébahie; moi!

— Oui, vous ! Il vous faut des faits? En voici. Chez vous, à Mikhaëltsévo, vivent d'aumônes trois de vos anciens cuisiniers, dcAenus aveugles dans vos cuisines à la chaleur du four... Tout ce qu'il y a eu, sur vos dix mille dessiatines de terre, de bien portant, de fort et de beau, tout a été pris par vous et par vos parasites pour être heiduque, laquais ou cocher... Tous ces êtres à deux pattes se sont élevés dans le laquetage, se sont gavés, endurcis, en un mot ont perdu l'image et la ressemblance de Dieu... Les jeunes médecins, les agronomes, les instituteurs, en général tous les travailleurs intellectuels, mon Dieu! on les arrache à leur affaire, au travail honnête, et on les force pour un morceau de pain, à prendre part à diverses comédies de marionnettes qui pour tout homme honnête sont honteuses! N'importe quel jeune homme ne servira pas trois ans dans ces conditions-là qu'il sera devenu hypocrite, gluant, délateur. Est-ce bien? Vos intendants polonais, ces sales espions, tous ces Gasimirs et ces Caëtans, trottent du matin au soir par dizaines sur ло8 dix mille dessiatines et pour vous complaire s'efforcent de tirer trois peaux d'un bœuf. Excusezmoi, je m'exprime sans ordre; mais ça ne fait rien...

Les gens du simple peuple, chez vous on ne les regarde pas comme des hommes. Et, même, ces princes, ces comtes, ces archevêques, qui viennent chez vous, vous ne les considérez que pour le décor, et non comme des êtres vivants. Mais le principal, le principal, ce qui me révolte plus que tout, c'est d'avoir plus d'un million de fortune et de ne rien faire pour les g'ens ; rien !

La princesse était assise, étonnée, effrayée, offensée, ne sachant que dire et comment se tenir. Jamais on ne lui avait parlé sur ce ton. La voix fâchée, hostile, du docteur, ses propos gauches, bégayants, faisaient dans ses oreilles et dans sa tête un bruit aigre, martelé, et il se mit à lui paraître que le gesticulant docteur lui frappait sur la tête avec son chapeau.

— Ce n'est pas vrai! prononça-t-elle doucement, d'une voix suppliante. J'ai fait, vous le savez vousmême, beaucoup de bien aux gens!

— Ah! finissez! cria le docteur. Est-il possible que vous continuiez à regarder votre œuvre de bienfaisance comme quelque chose de sérieux et d'utile et non comme une pure comédie? Mais c'a été une comédie depuis le commencement jusqu'à la fin!., c'a été un jeu à l'amour du prochain, le jeu le plus clair, et que comprenaient même les enfants et les bonnes femmes! ne prenons que votre... comment l'appeler?... asile, pour les vieilles sans famille, dans lequel vous m'aviez

l'y 4 LA PRINCESSE

forcé d'être quelque chose comme le médecin en chef, tandis que vous en étiez la tutrice honoraire. Ah! seigneur notre Dieu, quel gentil petit établissement! On avait construit une maison avec des parquets et des girouettes sur les toits. On y avait ramassé de tous les villages une dizaine de vieilles que l'on forçait à dormir sous des comertures de laine, dans des draps de toile de Hollande, et à manger du sucre candi.

Le docteur, avec une joie mauvaise, pouffa de rire dans son chapeau et poursuivit, vite, en bégayant :

— C'en fut une plaisanterie! Les bas employés de l'asile mettaient sous clé les couvertures et les draps pour que les vieilles ne les salissent pas. Qu'elles dorment si elles veulent sur le plancher, les vieilles poivrières du diable ! La лчеШе n'osait ni s'asseoir sur son lit, ni marcher sur le parquet ciré, ni mettre sa camisole. On conservait tout pour la parade, et on le gardait des vieilles comme des voleurs. Et les vieilles, pour se nourrir et s'habiller, mendiaient en cachette, et priaient Dieu, nuit et jour, de pouvoir sortir de prison au plus vite, et d'échapper aux instructions que leur faisaient pour le salut de leur âme les gredins repus auxquels vous aviez confié leur surveillance. Et les hauts employés, que faisaient-ils? C'est simplement adorable! A peu près deux fois par semaine, il arrivait, un soir, au galop, trente mille courriers annoncer que le lendemain la princesse (c'est-à-dire

LA PRINCESSE lya

VOUS) arriverait à l'Iiospice. Cela voulait dire que le lendemain il fallait quitter ses malades, s'habiller, et venir à la parade. Bon, j'arrive. Les vieilles, toutes en neuf et en propre, sont déjà en rang-s, et attendent. Le vieux rat de garnison en retraite, l'inspecteur, tourne autour d'elles avec son sourire douceâtre de mouchard. Les vieilles bâillent et se regardent entre elles, mais sans oser se confier leurs plaintes. Nous attendons. Le sous-intendant arrive au galop. Une demi-heure après, l'intendant. Ensuite, le directeur général de vos biens. Ensuite encore quelqu'un et encore quelqu'un... Ils arrivent au galop, sans fin. Tous ont des figures solennelles, mystérieuses. Nous attendons, nous attendons, nous piétinons sur place, nous regardons nos montres de temps en temps, tout cela dans un silence de tombe, parce que nous nous détestons tous les uns les autres et que nous sommes à couteaux tirés. Il passe une heure, une autre, et enfin la calèche apparaît à l'horizon, et... et...

Le docteur partit d'un rire aigu, et dit d'une voix de fausset :

— Vous descendez de voiture, et les vieilles sorcières, dirigées par le rat de garnison, commencent à chanter : « Si glorieux à Si on notre Seigneur, que la langue ne le peut exprimer... » Joli, hein?

Le docteur rit d'un rire grave et lança le bras en avant comme pour indiquer que le rire le mettait dans

l'impossibilité de p.rononcer un seul mot. Il riait âprement, les dents fortement serrées, comme rient les méchantes g-ens, et au son de ce rire, et à son л'isag■e, et à ses jeux un peu insolents, on pouл^ait voir qu'il tenait en mépris profond la princesse, l'asile et les vieilles. Il n'y avait rien derisible ni de gai dans tout ce qu'il venait de dire de façon malhabile et grossière, et néanmoins il riait avec plaisir et même avec joie.

— El l'école? reprit-il, soupirant d'avoir trop ri. Vous souvenez-vous comme л•ous a\ez voulu vous-même, quelque temps, instruire les petits moujiks?... Vous enseigniez sans doute trop bien, car très vite tous les petits g-arçons s'enfuyaient ; il fallut ensuite les fouetter et les payer pour qu'ils Ainssent auprès de vous !... Et vous souvenez-vous aussi comme vous vouliez, pendant un temps, nourrir au biberon, de лоз propres mains, les enfants à la mamelle dont les mères travaillent aux champs? Vous alliez dans les villages et vous vous plaigniez qu'il n'y eût pas d'enfants à votre disposition , les mères les emportaient tous aux champs avec elles. Dans la suite, le staroste leur ordonna de laisser à tour de rôle, pour votre divertissement, leurs nourrissons. Chose étonnante, toutes fuyaient vos bienfaits comme les souris fuient le chat! Pourquoi cela? Très simple ! Non pas parce que le peuple est chez nous ignorant et ingrat, comme лоиз l'expliquiez toujours, mais parce que, dans toutes vos

LA PRI.NYJESSE т-г.

fantaisies, passez-moi l'expression, il n'j avait pas pour un liard d'amour et de charité. II uV avait que le désir de vous distraire avec des poupées vivantes, et rien de plus! Celui qui ne sait pas faire la différence entre les ^ens et des bichons ne doit fpas s'occuper de bienfaisance. Je vous l'affirme : entre les gens et des bichons, il j a une grande différence!

Le cœur de la princesse battait violemment, ses oreilles tintaient, et il lui semblait que le docteur, sans discontinuer, lui frappait sur la tête avec son chapeau Le docteur parlait vite, avec chaleur, bégayant et gesticulant trop. Elle comprenait seulement qu'un homme mal élevé, grossier, méchant et ingrat, lui parlait, mais ce qu il voulait d'elle et de quoi il lui parlait, elle ne le comprenait pas.

- Allez-vous-en! dit-elle d'une voix éplorée, levant les bras comme pour se préserver la tête du chapeau du docteur; allez- vous-en !

- Et comme vous vous conduisiez avec ceux qui vous servaient ! continua à s'insurger le docteur. Vous ne les regardiez pas commedes hommes etvousles traitiez comme les derniers faquins. Par exemple, permettezmoi de vous demander pourquoi vous m'avez congédie ? Je suis resté dix ans au service de votre père puis au vôtre, honnêtement, ne connaissant ni fête' m vacances, j'ai gagné l'amour de tout le monde à cent verstes à la ronde, et soudain, un beau jour, on

iy8 LA PRINCESSE

m'annonce que je ne suis plus à votre service! Ou'aije fait ? Jusqu'à présent je ne le comprends pas. Moi, noble, docteur en médecine de l'Université de Moscou, père de famille, je suis un si petit rien qu'on peut me jeter dehors sans explication! Pourquoi se g-èner avec moi'?... J'ai appris ensuite que ma femme à mon insu, en secret, était allée trois fois chez vous pour prier pour moi, et vous ne l'avez pas reçue une seule fois ! On dit qu'elle pleurait dans l'antichambre. Je ne pardonnerai jamais cela à ma défunte, jamais !

Le docteur se tut et serra les dents, songeant avec contention à ce qu'il pourrait bien dire encore de désagréable et de vengeur. Il se souvint de quelque chose, et sa figure, assombrie, froide, s'éclaira tout à coup.

— « Prenons encore vos relations avec ce monastère! dit-il avec hâte. Vous n'avez jamais éparg-né personne et, plus saint est un endroit, plus de chances il a d'avoir sa part des fruits de votre charité et de votre ang^élique douceur : pourquoi venez-vous ici ? Que vous faut-il ici chez ces moines, permettez-moi de л'ous le demander? Que vous est Hécube etqu'êtesvous à Hécube? Encore l'amusement, le jeu, la dérision de la personne humaine, et rien plus !... Vous ne croyez pas au dieu des moines. Dans votre cœur, vous en avez un à vous, jusqu'auquel, dans des séances de spiritisme, vous vous êtes élevée par votre esprit!

Vous regardez les cérémonies de l'église avec condescendance. Vous n'allez ni à la messe ni aux vêpres. Vous dormez jusqu'à midi... Pourquoi donc venezvous ici? Vous venez avec votre Dieu dans ce monastère d'un autre Dieu, et vous \ous imaginez que le monastère compte cela pour un très grand honneur?... Comment en serait-il autrement!... Demandez-vous un peu, entre autres choses, à combien reviennent aux moines les visites que vous leur faites? Vous avez daigné arriver ce soir, et dès avant-hier, il y avait ici un homme à cheval, envoyé de votre bien, pour annoncer que vous vous proposiez de venir. Hier, tout le jour, on лous a préparé des chambres et on vousa attendue. Aujourd'hui est arrivée l'avant-garde, votre insolente femme de chambre, qui ne fait que courir à travers la cour, frétiller, obséder toutlemonde de questions, et donner des ordres; je ne peux pas souffrir cela! Aujourd'hui, toute la journée, lesmoines étaient sur le quivive. Sionne vous reçoit pas алее cérémonie, malheur! Vous vous plaindrez à l'archevêque : « Les moines, Votre Eminence, ne m'aiment pas. Je ne sais pas en quoi je les ai fâchés. Il est vrai que je suis une grande pécheresse. Mais je suis si malheureuse! » Un couvent a reçu un blâme à cause de vous. L'archimandrite est un homme occupé, instruit, il n'a pas une minute de libre, et vous l'exigez sans cesse dans votre appartement. Aucune considération ni pour la vieillesse, ni

l8o LA PRINCESSE

pour la dignité. Encore si vous donniez beaucoup, ce serait moinschoquant;mais, en tout, depuis les temps, les moines n'ont pas reçu de vous cent roubles ! »

Quand on tourmentait la princesse, quand on ne la comprenait pas, quand on l'offensait et quand elle ne savait que dire et que faire, elle se mettait habituellement à pleurer. Cette fois aussi, à la fin, elle se couvrit le visage et se mit à pleurer à petits sanglots aigus, comme une enfant. Le docteur s'arrêta soudain et la regarda. Son visage s'assombrit et devint grave.

— Pardonnez-moi, princesse, dit-il, d'une voix sourde; j'ai cédé à un mauvais sentiment et me suis oublié; c'est mal.

Et ayant toussé avec confusion, oubliant de remettre son chapeau, il s'éloigna de la princesse rapidement.

Dans le ciel, les étoiles luisaient. La lune devait se lever de l'autre côté du monastère, car le ciel y était clair, transparent et doux. Le long des blanches murailles, les chauves-souris volaient sans bruit. L'horloge sonna le troisième quart d'une heure, de huit heures probablement. La princesse se leva et revint lentement vers les portes. Elle se sentait offensée et pleurait. 11 lui semblait que les arbres, les étoiles et les chauvessouris la plaignaient et que l'horloge n'avait sonné mélodieusement que pour sympathiser avec elle. Elle pleurait et songeait qu'il serait bon de se retirer dans un couvent pour toute sa vie. Les tranquilles soirs

LA PRINCESSE iSl

d'été, elle se promènerait seule dans les allées^ offensée, insultée, incomprise des gens, et seuls Dieu et le ciel étoile verraient ses larmes de martyre. Les vêpres, à l'église, duraient encore. La princesse s'arrêta et prêta l'oreille au chant. Comme le chant résonnait bien dans l'air immobile et obscur! combien doux de pleurer et de souffrir en l'écoutant !

Revenue dans son appartement, elle regarda dans une glace son visage rougi par les larmes et se mit de la poudre. Elle s'assit ensuite pour souper. Les moines savaient qu'elle aimait la marinade de sterlet, les tout petits champignons, lemalaga, et le simple pain d'épice, qui a, dans la bouche, un goût de cyprès ; et chaque fois qu'elle venait, ils lui servaient tout cela. Mangeant leurs champignons et buvant leur malaga, la princesse rêvait qu'on finirait par la ruiner et qu'on l'abandonnerait; que tous ses intendants, contre-maîtres, teneurs de livres, et ses femmes de chambre, tous ces gens pour lesquels elle avait tant fait, la trahiraient et se mettraient à dire sur son compte des grossièretés; que tous les gens, tant qu'il y en a, tomberaient sur elle, et se moqueraient d'elle. Elle renoncerait alors à son titre de princesse, au luxe et à la société, et s'en irait dans un couvent, sans un mot de reproche à personne. Elle prierait pour ses ennemis, et alors, subitement, tous la comprendraient et viendraient lui demander pardon. Mais il serait trop tard...

Après avoir soupe, elle se mit à genoux devant l'Image et lut deux chapitres de l'iivangile. Ensuite, la femme de chambre lui fit son lit, et elle se coucha. Etendue sous la blanche couverture, elle soupira avec délices, profondément, comme on soupire après avoir pleuré; elle ferma les yeux et commença à s'assoupir.

Le matin, en se réveillant, elle regarda sa montre. Il était neuf heures et demie. Auprès du lit, sur le tapis, s'allongeait une étroite et vive bande de lumière, que faisait un rayon venu de la fenêtre^ et qui éclairait un peu la chambre. Derrière les rideaux noirs, des mouches bourdonnaient sur les vitres.

— Il est de bonne heure ! se dit la princesse. Et elle ferma les yeux.

S'étirant et se dorlotant, elle se rappela sa rencontre de la veille avec le docteur et toutes les pensées avec lesquelles elle s'était endormie. Elle se souvint qu'elle était malheureuse... Puis elle se remémora son mari, qui vivait à Pétersbourg, ses intendants, son docteur, ses voisins, les tchinovniks qu'elle connaissait; la figure d'un grand nombre d'hommes de sa connaissance passa dans son esprit. Elle sourit et songea que si tous ces gens pouvaient entrer dans son âme et la comprendre, ils seraient tous à ses pieds...

A onze heures et quart elle sonna sa femme de chanjbre.

LA PRINCESSE l83

— Aidez-moi à m'habiller, Dacha, dit-elle ал'ес langueur. Ou plutôt, allez dire d'abord qu'on fasse avancer les chevaux. Il faut aller chez Claudia Nikolaëvna.

Sortie de son appartement pour monter en voiture, la vive lumière du jour lui fit cligner les yeux et elle rit de plaisir; la journée était étonnamment belle. Regardant, les jeux à demi fermés, les moines qui s'étaient assemblés pour la saluer devant la marquise de l'hôtellerie, elle inclina affablement la tète et dit:

— Adieu, mes amis ! A après-demain !

Elle fut agréablement surprise de voir parmi les moines le docteur. Il était pâle et sérieux.

— Princesse, dit-il, ôtant son chapeau et souriant d'un air fautif, je лоиз attends ici depuis longtemps. Pardonnez-moi, au nom de Dieu !... Un mauvais sentiment de vengeance m'a emporté hier soir et je vous ai débité... des sottises... En un mot, je vous demande pardon.

La princesse sourit affablement et tendit la main vers ses lèvres. Le docteur la baisa et rougit.

La princesse, s'efforçant de ressembler à un oiseau, vola dans sa calèche et se mit à incliner la tête de tous côtés. Tout était dans son âme clair, joyeux et tiède, et elle sentait que son sourire était plus caressant et plus doux que de coutume. Tandis que l'équipage roulait sous la porte, puis, sur la route poudreuse, auprès des isbas et des enclos, près des longs trains de chariots

petils-russiens, et des pèlerins qui л'епа1еп1 en bandes vers le couvent, elle clignait toujours des yeux etsouriait doucement. Elle songeait qu'il n'estpas déplus grandes jouissances que d'apporter partout avec soi la chaleur et la joie, de pardonner les offenses et de sourire affablement à ses ennemis... Les moujiks qui la rencontraient la saluaient; la calèche roulait mollement; sous les roues, des nuages de poussière se levaient que le л'ent portait sur le seigle doré ; et il semblait à la princesse que ce n'était pas sur les coussins d'une calèche que son corps se berçait, mais sur les nuages, et qu'elle était elle-même semblable à un petit nuage léger et transparent...

— Comme je suis heureuse! murmura-t-elle, fermant les yeux; comme je suis heureuse !

Dès qu'il fut rentré de Pétersbourg- à son bien de Borissovo, le membre du comité permanent pour les affaires des paysans, Kounine, jeune homme de trente ans, eut pour premier soin d'envoyer un messager à cheval au prêtre du pays, le père Jacob Smirnov, à Sinnkovo.

Cinq heures après le père Jacob apparut.

— Très heureux de faire votre connaissance, lui dit Kounine, venu à sa rencontre dans le vestibule ; depuis un an que je sers ici, il était temps, je pense, de nous connaître. Soyez le bienvenu! Mais vraiment... comme vous êtes jeune !... s'écria Kounine étonné. Quel âge avez-vous ?

— Ying-t-huit ans, répondit le père Jacob, serrant

l8G REMORDS

faiblement la main qui lui était tendue et rougissant sans savoir pourquoi.

Kounine introduisit le pope dans son cabinet et se mit à l'examiner.

« Quelle épaisse figure de bonne femme ! » pensat-il.

Et en effet il v avait beaucoup d'une bonne femme dans le visage du père Jacob : un nez retroussé, de larges joues d'un rouge vif, des yeux d'un bleu gris, et des sourcils arqués, à peine visibles. De longs cheveux secs et lisses lui tombaient en baguettes sur les épaules. Ses moustaches ne faisaient que commencer à prendre la mine de véritables moustaches d'homme, et sa barbe, follette, appartenait à cette famille de barbes vaines que les séminaristes appellent, on ne sait pourquoi, des «chatouilleuses». Ce genre de barbe est aussi blanc que clairsemé ; la lustrer avec la main ou la peigner, il n'y faut pas compter; on peut tout juste la pincer entre ses ongles. Cette pauvre végétation était implantée, irrégulièrement, par bouquets. On eût dit que le père Jacob, s'étantmis en tête de se grimer en pope, avait commencé à se coller une barbe et avait été interrompu au milieu de l'opération. Il portait une méchante soutane couleur de café à la chicorée, avec deux grandes pièces aux coudes.

«Etrange personnage..., songea Kounine, regardant les pans crottés de la soutane. Pour la première

fois qu'il vient ici, il n'a pas pu s'habiller plus convenablement! »

— Asseyez-vous, batiouchka, lui dit-il plus cavalièrement que poliment, en approchant un fauteuil de la table. Asseyez-vous, je vous en prie !

Le père Jacob toussota dans ses poing-s, s'assit gauchement sur le bord du fauteuil, et étendit ses deux mains sur ses g-enoux. Petit de taille, la poitrine maigre, la roug'eur et la sueur au visag'e, il continua à produire sur Kounine l'impresssion la plus fâcheuse. Kûunine n'aurait jamais pu croire avant de l'avoir vu qu'il pût y avoir en Russie des prêtres aussi peu décoratifs et aussi piteux. Il croyait voirjusque dans la pose du père Jacob, dans cette façon de se tenir les mains sur les genoux et de s'asseoir trop au bord de son siège un manque absolu de dignité, et même de la chattemitterie.

— Je л'оиз ai fait appeler pour affaire, batiouchka, luidit Kounine, s'enfonçant dans son fauteuil. Il m'incombe l'agréable obligation de vous aider dans une de vos utiles entreprises... Rentré de Pétersbourg j'ai trouvé sur ma table une lettre du maréchal de la noblesse; légorDmitriévitch me propose de prendre sous mon patronage l'école de paroisse que l'on va ouvrir chez vous à Sinnkovo. Je suis, batiouchka, trèsheureux de cette offre, j'accepte de toute mon âme, et je dirai môme que j'ai reçu cette proposition avec enthousiasme !

Kounineselevaetsemit à marcher dans son cabinet.

— Il vous est connu sans cloute, ainsi qu'à légor Dmitriévitch, que je ne dispose pas de grandes ressources. Monbien est hypothéqué et je vis uniquement de mes appointements de membre du comité permanent. Il suit de là que vous ne pouvez pas compter sur une aide abondante de ma part, mais tout ce qui sera en monpouvoir je le ferai... Quand pensez-vous ouvrir votre école, batiouchka?

— Quand nous aurons de l'argent, répondit le père Jacob.

— Maintenant de quelles ressources disposez-vous ?

— Presque d'aucune... Les moujiks ontdécidé dans leur assemblée de рал er pour l'école trente kopeks par tête d'habitant mâle, et par an, mais ce n'est qu'une promesse! Et il faut pour le premier emménagement au moins deux cents roubles.

— Oui... Malheureusement, pour l'instant, je n'ai pas cette somme..., soupira Kounine. J'ai tout dépensé en voyage etmême j'ai engagé... Voyons! Faisons tous nos efforts pour 1гоилег quelque chose...

Kounine se mit à réfléchir tout haut. Il exposa ses combinaisons au père Jacob et en suivit l'effet sur son visage, attendant son approbation ou son assentiment. Mais le visage du pope restait immobile, apathique, n'exprimant que timidité et qu'inquiétude. A le regarder, on eût pu croire que Kounine parlait de 'choses

si subtiles que le pope n'y comprenait rien, n'écoutait que par politesse et craig-nait, encore, qu'on ne le conAainquît d'incompréhension.

(( Le bonhomme n'est pas des plus forts..., pensa Kounine. Il est extraordinairement timide et bêta. »

Le père Jacob ne s'anima un peu et ne sourit que quand un domestique apporta dans le cabinet deux verres de thé sur un plateau et une petite corbeille avec des craquelins. Il prit son verre et se mit àboire> aussitôt.

— Ne pourrions-nous pas écrire à Sa Grandeur? demanda Kounine, continuant à examiner la situation. A proprement parler ce n'est ni le zemstvo, ni nous, ce sont les hautes puissances ecclésiastiques qui ont soulevé la question des écoles de paroisse. Elles doivent nous indiquer des ressources. Il mesou vient aл'oir lu qu'on a déjà assig-né pour ce chapitre une certaine somme... \^us n'avez pas connaissance de cela?

Le père Jacob était si abîmé dans l'absorption de son thé qu'il ne put pas répondre tout de suite. Il leva sur Kounine ses yeux gris, réfléchit, et, se rappelant positivement la question qui venait de lui être faite, il hochala tête négativement. Une expression de plaisir intense et celle de l'appétit le plus journalier et le plus prosaïque s'épandirent d'une oreille à l'autre sur sa fig'ure laide. Il dégustait à grand bruit chaque goutte de thé. ^\yant bu jusqu'à la dernière larme, il posa

igo REMORDS

son verre sur la table, le reprit bientôt, en regarda le fond, et le reposa sur la table. L'expression de plaisir disparut de son visage... Un peu plus tard, Kounine remarqua que le pope prenait un craquelin dans la corbeille, en cassait un morceau, le retournait entre ses doigts, et enfin l'enfonçait prestement dans une de ses poches.

« Oh! ce ne sont pas du tout là les façons d'un prêtre! songea Kounine avec répulsion, faisant un mouvement d'épaules involontaire. Est-ce l'avidité proverbiale des popes ; est-ce un enfantillage ? »

Après avoir fait boire à son hôte un second verre de thé et l'avoir reconduit jusqu'au vestibule, Kounine se jeta sur son divan et se livra tout entier aux impressions déplaisantes qu'avaient éveillées en lui la visite du père Jacob.

« Quel singulier individu! songea-t-il; quelle brute ! crotté, sale, grossier, et, assurément, ivrogne... Mon Dieu !... Et c'est là un prêtre! C'est un père spirituel ! C'est un instituteur du peuple ! Je m'imagine quelle doit être l'ironie du diacre quand il lui psalmodie à chaque messe: «Maître, donne ta bénédiction! » Un joli maître ! Un maître n'ayant pas un brin de dignité ni d'éducation; un maître faisant disparaître des biscuits dans ses poches, comme un écolier .. .Fi ! . . . Seigneur, où étaient donc les yeux de l'évêque quand il a ordonné cet homme? Pour qui prend-on le peuple si on lui

envoie de tels instituteurs! Il faudrait des gens qui... »

Et Kounine songea à ce que devraient être les prêtres russes...

« Si, par exemple, j'étais pope... Un pope instruit et aimant son état, peut beaucoup !... J'aurais depuis longtemps ouvert une école... Et la prédication !... Quand un pope est sincère et pénétré de sa mission, quels sermons admirables, enflammés, il peut faire ! »

Kounine ferma les yeux et se mit, en pensée, à composer un sermon. Au bout d'une minute il s'assit devant sa table et se mit à écrire rapidement :

(( Je le donnerai à ce roux, pour qu'il le lise dans son église, » pensa-t-il.

Le dimanche suivant, Kounine alla le matin à Sinnkovo pour en finir avec la question de l'école et faire eu même temps connaissance avec l'église dont il était le paroissien. En dépit du dégel, la matinée était superbe. Le soleil brillait vivement, coupant de ses rayons de blanches couches de neige stagnantes çà et là. La neige, avant de dire adieu à la terre, se parait de si beaux diamants qu'il était impossible de la regarder et tout autour d'elle se pressaient à verdir les jeunes pousses du blé. Les freux voletaient gravement ; un freux arrive en volant, s'abaisse vers la terre, et, avant que de se tenir solidement sur ses pattes, sautille deux ou trois fois. . .

iga REaiORDS

L'ég"lise de bois à laquelle Kounine arrivait était vieille et grise. Les colonnes du parvis, enduites autrefois de blanc, s'étaient tout à fait pelées et ressemblaient à deux brancards. L'image, sous la porte, semblait une tache noire continue. Mais cette pauvreté toucha Kounine et l'attendrit. Baissant les yeux humblement, il entra dans l'église et s'arrêta près de la porte. Le service ne faisait que commencer. Un vieux petit sacristain, courbé comme un arc, lisait les heures d'une voix de ténor indistincte et assourdie. Le père Jacob, officiant sans diacre, fit le tour de l'église, encensant. N'eût été l'humilité qui l'avait envahi en entrant dans la vieille église, Kounine, à la vue du père Jacob, eût certainement souri. Une chasuble d'un beau jaune fané, chiffonnée, et d'une longueur démesurée, pendait au dos du petit pope ; les bords en traînaient par terre.

L'église n'était pas pleine. Kounine, circonstanceétonnante, n'y vit d'abord que des vieillards et des enfants. Où étaient donc les adultes? Où, la jeunesse? Mais ayant examiné avec plus d'attention tous ces visages séniles, il s'aperçut qu'il avait pris des êtres jeunes pour des vieillards. Au reste, il ne donna pas de signification particulière à cette petite erreur d'optique.

L'intérieur de l'église était aussi vieux et gris que l'extérieur. Sur les murailles brunes et sur l'iconostase, il n'y avait pas la moindre petite place que le

temps n'eût enfumée ou grig-aotée. Bien qu'il y eût beaucoup de fenêtres, comme toute l'ornementation paraissait terne, il semblait y avoir des ténèbres dans l'ég-lise.

« On doit bien prier ici quand on a l'àme pure, pensa Kounine. De même qu'à Saint-Pierre à Rome, on est impressionné par la grandeur, on est touché ici par la simplicité et par l'humilité. »

Mais toute sa disposition à prier s'évanouit quand le père Jacob monta à l'autel et commença la messe. Devenu pope dès sa sortie du séminaire, le père Jacob ne s'était pas arrêté à un mode fixe d'officier. En lisant il semblait chercher quel registre de voix il adopterait, la basse légère ou la haute-contre. Il s'inclinait d'une façon balourde, marchait vite, ouvrait et fermait les portes sacrées brusquement... Le л'1еих sacristain, évidemment malade et sourd, entendait mal la fin des versets et cela n'allait pas sans quelques malencontres. A peine le père Jacob arrivait à lire ce qu'il fallait, le sacristain entonnait déjà sa partie; ou bien le père Jacob avait fini depuis longtemps, et le vieux, tendant l'oreille du côté de l'auteljSe taisait tant qu'on n'avait pas tiré le pan de sa robe. Le vieillard avait une voix d'asthme, sourde, tremblante et il grasseyait. Pour comble de misère, c'était un tout petit garçon qui accompagnaitle sacristain : envoyait à peine sa tête par-dessus la balustrade du chœur. L'en-

fant chantait d'une voix de tête, stridente, et semblait, littéralement faire exprès de ne pas tomber dans le ton. Kounine resta une minute à écouter et sortit fumer; il était désenchanté et regardait la лdeille église presque hostilement.

— On déplore l'affaiblissement du sentimentreligieux dans le peuple, soupira-t-il ; parbleu ! Ils n'ont qu'à nous implanter encore plus de popes dans ce genre-là !

Kounine rentra dans l'église trois fois et trois fois il ressentit un violent désir de prendre l'air. La messe finie, il se rendit chez le père Jacob. La maison du prêtre, à l'extérieur, ne se distinguait en rien des isbas des paysans. Peut-être seulement la paille du toit en était-elle plus unie, et il y avait des rideaux aux fenêtres.

Le père Jacob conduisit Kounine dans une petite chambre claire, non pavée, dont les murs étaient revêtus de papier bon marché. Malgré quelques efforts vers le luxe, indiqués par des photographies dans de vilains petits cadres et par une horloge au balancier de laquelle étaient accrochés des ciseaux, le mobilier frappait par sa pauvreté. Les meubles, on eût dit que le père Jacob les avait ramassés pièce à pièce en faisant ses tournées. Dans une maison on lui avait donné une table ronde à trois pieds, dans une autre, un tabouret, dans la troisième une chaise au dos violemment recourbé en arrière, dans la quatrième une chaise au

dos droit, mais au siège enfoncé: et enfin, dans la cinquième^ on s'était piqué de générosité et on lui avait donné quelque chose qui pouvaitpasserpourun canapé, le dos en était plat et le fond cannelé. Ce semblant de divan, passé au rouge sombre, sentait fortement la peinture; Kounine songea d'abord à s'asseo'r surune chaise, mais il réfléchit, et s'assit sur le tabouret.

— C'est la première fois que vous лепег dans notre temple? lui demanda le père Jacob, suspendant son chapeau à un grand clou tordu.

— Oui, la première fois... ЛЪуопз, batiouchka... Avant de nous mettre à l'œuvre, savez-vous ce que nous allons faire? Vous allez m'offrirdu thé. J'ai l'âme entièrement desséchée.

Le père Jacob cligna des yeux, fit un cri, et disparut derrière une cloison. On entendit chuchoter.

« Il doit parler à sa femme, songea Kounine. 11 serait intéressant de voir quelle femme a ce vilain pope roux. »

Un instant après le père Jacob rвлчnt, rouge, suant, et s'efForçant de sourire. Il s'assit tout au bord du canapé en face de Kounine.

— On va tout de suite préparer le samovar, dit-il sans regarder son hôte.

« Mon Dieu, se dit Kounine effaré, ils n'avaient pas encore préparé le samovar! Daigne attendre maintenant ! » — Je vous ai apporté, dit-il au pope, le brouillon de la lettre que j'écris à l'évéque. Je vous lalirai

après le thé... Vous trouverez peut-être quelque chose à ajouter...

— Bien.

Il y eut un silence. Le père Jacob reg-arda avec effroi du côté de la cloison, arrangea ses cheveux, se moucha.

— Une température magnifique..., dit-il.

— Oui!.. Entre autres, j'ai lu hier une chose intéressante, dit Kounine. Le zemstvo de Volsk a décidé de remettre toutes ses écoles au clergé ; c'est caractéristique.

Kounine se leva, se mit à marcher sur l'argile et commença à exposer son opinion.

— Cela ne ferait rien, dit-il, si le clergé était à la hauteur de sa tâche et avait la conscience claire de sa mission. Malheureusement, je connais des prêtres qui, par leur développement intellectuel et leurs qualités naturelles ne seraient pas bons à être scribes de régiment. Un mauvais instituteur, vous en conviendrez, sera moins nuisible dans une école qu'un mauvais prêtre.

Kounine jeta un regard sur le père Jacob. Le pope était assis, tout courbé, pensant continûment à quelque chose. Evidemment il n'avait pas entendu ce que venait de lui dire son hôte.

— lâcha J, appela une voix de femme derrière la cloison ; viens voir.

г I. Diminutif de Jacob.

Le père Jacob tressaillit, et alla où on l'appelait; on entendit encore chuchoter.

L'envie de boire du thé tourmentait Kounine.

« Non, se dit-il, reg'ardant l'horloge, je n'attendrai pas plus long-temps ici pour boire du thé ! Je ne suis sans doute pas tout à fait l'hôte désiré; le maître de la maison n'a pas daig^né me dire un mot; il reste assis et bat des yeux. »

Kounine saisit son chapeau, attendit le père Jacob, et prit cong-é de lui dès qu'il rentra.

« J'ai perdu ma matinée à rien, song-ea-t-il en route, avec dépit. Soliveau! souche! Il s'intéresse autant à une école que moi aux neig^es del'an passé. Ah ! non je ne cuirai pas de la kachaaveclui.Nous ne pourrons rien faire de lui ! fSi le maréchal de la noblesse savait quel pope il y a ici, il ne presserait pas tant de faire des démarches pour une école. Il faut d'abord se procurer un bon pope; on verra ensuite pour l'école ! »

Kounine maintenant abhorrait presque le père Jacob. Sa mine caricaturale et piteuse, sa longue chasuble chiffonnée, sa figure de bonne femme, sa manière de dire la messe, son train de vie, sa déférence timide et bureaucratique , 'gavaient froissé le petit rien de sentiment religieux qui subsistait dans le cœur de Kounine et qui y mijotait doucement avec les autres fables de son enfance. La froideur et l'inattention

avec lesquelles le pope avait accueilli l'intérêt sincère et chaud que Kouniue prenait à sa propre affaire, il était en effet bien difficile, avec un peu d'amour-propre, de les accepter.

Le soir de ce même jour, Kounine se promena longtemps chez lui réfléchissant ; puis tout à coup il s'assit résolument à sa table de travail et écrivit à l'évêque. Ayant demandé pour l'école de l'argent et des bénédictions, il dit en passant, sincèrement à la façon d'un fils, son appréciation sur le pasteur de Sinnkovo. « Il est jeune, écrivit-il, insuffisamment développé, il mène je crois une vie intempérante, et ne répond en rien aux besoins que les siècles ont accumulés dans le peuple russe. » Ayant écrit sa lettre, Kounine soupira légèrement et s'en fut coucher avec la conscience d'avoir fait une bonne œuvre.

Le lundi matin, il était encore au lit quand on vint lui annoncer la visite du père Jacob. Il ne voulut pas se lever et ordonna de dire qu'il n'était pas chez lui. Le mardi, il partit pour la session du comité permanent et, revenu le samedi, les domestiques lui apprirent que le pope était venu pour le voir chaque jour. « Il faut que mes craquelins lui aient plu ! » pensa Kounine.

Le dimanche, vers le soir,le père Jacob revint. Cette fois ce n'étaient pas seulement ses pans, toute sa soutane était couverte de boue. Comme à la première

visite, il était rouge et suant, et il s'assit tout au bord du fauteuil. Kounine résolut de ne plus aborder la question de l'école et de ne plus semer des perles devant qui ne pouvait les apprécier.

— Pavel Mikhaïlovitch, commença le père Jacob, je vous ai apporté un petit état des ressources de Técole.

— Je vous en remercie...

Mais il était évident d'après la mine du père Jacob qu'il n'était pas лепи à cause de ce petit état de ressources ; tout son être exprimait un g-rand trouble. On lisait en même temps sur sa figure la résolution d'un homme qu'une idée a soudainementillumine.il brûlait du désir de dire quelque chose de grave, d'extrêmement urgent, et s'efforçait de \^aincre sa timidité.

« Qu'a-t-il à se taire? se demandait Kounine, impatienté. Le voilà installé ! Je n'ai pas le temps de traîner avec lui ! «

Pour amoindrir tant soit peu la gêne que créait son silence, et cacher la lutte qui se passait en lui, le prêtre se mit à sourire d'un sourire forcé, et ce sourire, à travers la sueur et la rougeur de sa face, prolongé, tourmenté, contrastant avec le regard fixe de ses yeux bleu gris, obligea Kounine à se détourner; il en souffrait.

— Excusez-moi, batiouchka, lui dit-il, je suis pressé...

Le père Jacob sursauta comme un homme endoriri

que l'on frappe, et, sans cesser de sourire, il se mit, dans son trouble, à rassembler les pans de sa soutane. Malgré son aversion pour cet homme, Kounine en eût pitié.

— Je vous en prie, batiouchka, lui dit-il doucement, à une autre fois!... Et en vous quittant, je vais avoir une demande à vous faire... Ici, figurez-vous, j'ai été inspirer et j'ai écrit deux sermons. Je vais vous les soumettre. S'ils vous conviennent, vous les lirez...

— Bien, dit le père Jacob, mettant la main sur les sermons de Kounine posés sur la table. Je les prendrai.

Il attendit quelques minutes, h'^sitant et recroisant sa soutane,'puis, soudain, il cessa de sourire, et, levant la tête résolument :

— Pavel Mikhaïlovitch, dit-il, s'efforrant de parler d'une voix haute et claire.

— Que désirez-vous?

— ... J'ai entendu dire que vous avez daig-nére... faire le compte de votre secrétaire, et que... et que vous en cherchez un autre...

— Oui . Vous en avez un à me recommander ?

— Moi, voyez -vous^ je... Ne pourriez-vous pas... me donner cette place?...

— A'oulez-vous donc renoncer à la prêtrise? lui demanda Kounine ébahi.

— Non, non! répondit vivement le père Jacob, pâlissant et tremblant de tout le corps. Dieu m'en garde!

RK.MOUnS 20 Г

Je pensais, en deliors de mes occupations, pouvoir... pour augmenter mes revenus... Mais il ne faut pas; ne vous mettez pas en peine!...

— Vos... revenus?... Maisje ne paye mon secrétaire que 28 rouldes par mois!

— Seigneur ! murmura le père Jacob, regardant autour de lui; moi j'accepterais de l'être pour dix roubles par mois. Dix roubles, c'est assez!... Vous vous étonnez, et tout le monde s'étonne. Un pope avide, insatiable, que fait-il de son argent? Je sens bien que je suis aлide... Et je m'en punis, je m'en blâme... J'ai honte de regarder les gens en face... Mais à vous, Pavel Mikhaïlovitcli, je dirai tout en conscience. J'en appelle Dieu à témoin...

Le père Jacob reprit haleine et poursuivit •

— Je vous avais préparé en route ma confession complète, mais j'ai tout oublié; je ne retrouve plus les mots... Ma paroisse me rapporte par an i5o roubles et tout le monde se demande ce que je puis bien faire de cet argent. Je vais vous le dire en conscience. Je paye До roubles par an pour mon frère Piotre qui est au séminaire. Il est entretenu de tout, mais le papier et les plumes restent à ma charge...

— Oh! je vous crois, je vous crois ! dit Kounine, remuant le bras, singulièrement gêné de celte sincérité de son hôte et ne sachant comment éviter la lueur mouillée de ses yeux ; pourquoi me dire tout cela ?

— Ensuite, je n'ai pas encore tout payé au consistoire pour ma charge, continua le père Jacob. On m'a, pour que je l'aie, imposé de 200 roubles que je rembourse à raison de 10 roubles par mois. Jug-ez maintenant ce qui me reste ! Et encore je suis obligé de donner au père Abraham au moins trois roubles par mois !

— Quel père Abraham ?

— Le père Abraham qui était ici prêtre avant moi. On lui a enlevé sa place pour raison de... faiblesse, et il vit encore à Sinnkovo ! Où aurait-il pu aller ? Qui le nourrira ? Quoique л'1еих, il lui faut un toit, du pain, des habits! Je ne puis pas, après la dignité qu'il a eue, permettre qu'il aille mendier, ce serait un péché ! Je suis déjà coupable; il doit à tout le monde; c'est ma faute si je ne paie pas pour lui...

Le père Jacob se leva, et, reg-ardant par terre avec ég-arement, se mit à marcher de long' en large.

— Mon Dieu, mon Dieu ! murmura-t-il levant et abaissant les bras; sauve-nous. Seigneur! aie pitié de nous ! Fallait-ilqu'unepareille dignité me fût donnée si j'étais homme de peu de foi et sans force 1 Mon désespoir n'aura pas de fin ! Same-moi, Reine des Cieux !

— Calmez-vous, batiouchka ! lui dit Kounine.

— La faim m'accable, Pavel Mikhaïlovitch, poursuivit le père Jacob. Excusez-moi, je vous en prie, mais je n'ai plus de force... Je le sais; on dit : « Demande, incline-toi, chacun t'aidera. Mais je ne puis pas ! J'ai

honte! Comment pourrais-je demander aux moujiks? Vous servez ici, vous levoyez vous-même... Qui trouverait le courage de demander à qui n'a rien? Et demander aux gens un peu plus riches, aux pomechtchiks je ne puis pas ! Fierté ! Honte !

Le père Jacob se tordit les mains et ramena ses cheveux en arrière de ses deux mains.

— J'ai honte! Mon Dieu comme j'aihonte! Je ne puis pas ! J'ai la pudeur que les gens ne voient ma pauvreté ! Lorsque vous êtes venu chez moi, Pavel Mikhaïlovitch, il n'y avait plus de thé. Il n'y en avait pas un brin, et l'orgueil m'a empêché de vous l'avouer ! J'ai honte de mes habits, de ces rapiéçages ; j'ai honte de mes chasubles, de ma famine... Et est-ce que l'orgueil convient à un prêtre ?. ..

Le père Jacob s'arrêta au miheu de la chambre, et à la lettre, ne s'apercevant plus de la présence de Kounine, il se mit à délibérer avec lui-même.

— Mettons que je supporte la faim et la honte, mais, Seigneur, il y a encore ma femme!... Je l'ai prise de bonne maison ; elle a les mains blanches et douces ; elle est habituée au tlié^ au pain blanc et aux nappes... Chez ses parents elle jouait du piano. Elle est jeune; elle n'a pas encore vingt ans... Elle aimerait sans doute à se parer, à rire, à aller en visites... Et chez moi elle est plus mal que n'importe quelle cuisinière ; elle a honte de paraître dans la rue. Mon

Dieu, monDieu! Elle n'a de joie que quandje lui rapporte de quelque part une pomme ou un craquelin... Le père Jacob se passa encore les mains dans les cheveux...

— Et de tout cela il résulte qu'il n'y a pas entre nous de l'amour : il n'y a que de la pitié... Je ne puis la voir sans souffrir 1 Et dire, Seigneur, que des choses pareilles se passent sur la terre ! Il se passe des choses qu'on ne croirait pas si on les voyait écrites dans les journaux. Et quand tout cela finira-t-il ?

— Arrêtez, batiouchka ! s'écria Kounine effrayé du ton de ces paroles. Pourquoi regarder la vie si sombrement ?

— Excusez-moi, je л'Ous prie, Pavel Mikhaïlovitch, marmotta le père Jacob comme s'il était ivre. Excusez-moi ! Tout cela est... ла1п. N'y faites pas attention... Je n'accuse que moi et je n'accuserai jamais que moi !

Le père Jacob jeta un regard autour de lui et murmura :

— Un matin de bonne heure, j'allais de Sinnkovo à Loutclikovo. Je vois à la rivière une femme qui fait je ne sais quoi... Je m'approche et je n'en crois pas mes yeux... Horreur ! C'est la femme du docteur Ivan Serguiéitch qui lave son linge... La femme du docteur a été élevée à l'Institut * ! Pour

I . On n'admet dans les instituts que les jeunes filles nobles.

REMORDS 2o5

que personne ne la vît elle s'était ingéniée à se lever avant tout le monde et elle était allée à une verste du villag-e... Insurmontable fierté! Quand elle vit que j'approchais d'elle et que je voyais sa pauvreté, elle roug-it toute... Je perdis la tête, je m'effrayai, je courus à elle, je voulus lui aider; mais elle cacha son linge de crainte que je n'aperçusse ses chemises déchirées...

— Tout cela est à peine croyable ! dit Kounine, s'asseyant et regardant avec effroi la figure pâle du père Jacob.

— Précisément, incroyable ! Jamais avait-on vu, Pavel Mikhaïlovitch, des femmes de docteurs aller rincer elles-mêmes leur linge à la пл1еге? Cela n'a lieu en nul autre pays. Moi, comme pasteur, comme père spirituel, je voudrais ne pas lui permettre cela, mais que faire? Quoi?... Moi-même je tâche de me faire soigner à son mari pour rien! Vous avez dit justement que tout cela n'est pas croyable. C'est à n'en pas croire ses yeux!... Pendant la messe, quand, regardant de l'autel, je vois mes fidèles, le père Abraham affamé, et ma femme, et quand je songe à la femme du docteur et à ses mains bleuies par l'eau froide, alors, le croiriez-vous, j'oublie l'office, et je reste comme un imbécile, inconscient, jusqu'à ce que le sacristain m'appelle... Horrible!

Le père Jacob se remit à marcher.

206 RE3I0RDS

— Seig-neur Jésus! s'écrla-t-il, découragé; saints intercesseurs ! Je ne puis déjà plus servir !... Л ous me parlez d'une école et je reste comme une statue sans rien comprendre; je ne pense qu'à la pitance... Et cela, même devant l'autel!... Au reste, qu'est-ce que je vous dis ? s'avisa soudain le père Jacob. ЛЪи8 avez besoin de partir. Pardon! Je suis, voyez vous... Excusez-moi...

Kounine, silencieux, serra la main du père Jacob, l'accompagna dans le vestibule, et, revenu dans son cabinet, se mit auprès de la fenêire. Il vit le père Jacob sortir de chez lui, enfoncer sur sa tête son large chapeau jauni, et, paisiblement, baissant la tête, comme honteux de sa sincérité, s'engager sur la route.

« Je ne vois pas son cheval, » remarqua Kounine.

Songer que tous ces jours le prêtre était venu chez lui à pied, Kounine s'efFraya. Jusqu'à Sinnkovo il y ала11 sept à huit verstes, et la boue était inextricable.

Un peu plus loin, Kounine vit son cocher André, et un petit garçon, sautant à travers les flaques, éclaboussant le père Jacob, courir lui demander sa bénédiction. Le père Jacob se découvrit, bénit lentement André, puis il bénit le petit garçon et il lui tapota la tête par caresse.

Kounine passa sa main sur ses paupières et il lui sembla que sa main en revenait mouillée.

Il s'éloigna de la fenêtre et promena ses yeux

troubles dans la chambre, où il entendait encore la voix timide et étrang-lée du pope. Ses yeux se portèrent sur la table : par bonheur le père Jacob avait oublié les sermons! Kounine se précipita sur eux, les déchira en mille morceaux et les lança avec horreur sous la table.

— Moi aussi je ne savais pas ! g-émit-il, tombant sur un sopha. Moi qui depuis plus d'un an suis ici, membre du comité permanent, juge de paix honoraire, et membre du conseil des écoles ! . . . Poupée aveugle ! fat ! Plus vite que cela il faut les aider ! A leur aide !

Il s'agita douloureusement, se prit les tempes, et rassembla son esprit.

— Je reçois le vingt de ce mois 200 roubles... Sous un prétexte spécieux, je les glisserai au pope et à la femme du docteur... Je demanderai à l'un une prière, et pour l'autre je ferai semblant d'être malade... De cette façon-là je ne choquerai pas leur fierté... J'aiderai aussi le AÎeil Abraham!...

Mais il fit sur ses doigts le compte de son argent et il s'effara de penser que ses roubles suffiraient à peine à payer son intendant, ses domestiques et le moujik qui lui apportait de la viande... 11 se souvint malgré lui des temps encore récents, où, nourrisson de vingt ans, il gaspillait follement le bien paternel, le temps où il donnait aux prostituées de riches éventails, où il payait le cocher Kousma dix roubles par

jour, et où il portait par vanité des présents aux actrices. Ah ! comme lui serviraient maintenant tous ces roubles jetés par les fenêtres, ces petits billets de trois et de dix roubles !

« Le père Jacob ne dépense que trois roubles par mois, pensa Kounine... Pour un rouble, la femme du pope aurait une chemise et la femme du docteur prendrait une lavandière... Allons, je les aiderai ! Ce m'est une obligation de les aider ! »

Ace moment-là, Kounine se rappela soudain la dénonciation qu'il avait écrite à l'évêque et tout son être se crispa comme s'il eût été saisi d'unfroid subit. Ce souvenir remplit sonàmed'un sentimentdehonte accablante en face de lui-même et en face de l'invisible vérité...

A cela se borna le sincère effort vers le bien et vers l'activité utile d'un de ces hommes qui ont bonne intention, mais sont irréfléchis et surnourris.

Après-midi de dimanche. Le poméchtchik Kamychev, assis devant une table richement servie, déjeune lentement. Un vieillard propret, bien rasé, partag^e son déjeuner ; c'est un Français, M. Champoune. M. Champoune, jadis précepteur des enfants de Kamychev, leur apprit les belles manières, la prononciation, et les danses, puis, quand ils furent devenus grands et officiers, il demeura chez leur père quelque chose comme une bonne du sexe masculin. Ses attributions sont simples. Il doit s'habiller congrûment, être parfumé, entendre le vain bavardag'e de Kamychev, manger, boire, dormir, et, au-delà, semble-t-il, rien plus; pour cela il est logé, nourri et reçoit des gages indéterminés.

Kamycliev mang-e, et selon son l'habitude, bavarde.

— La mort! dit-il, essuyant les larmes que lui a fait venir aux yeux un morceau de jambon épaissement recouvert de moutarde; ouf! Ça vous donne un coup dans la ItHe et dans toutes les jointures ! Tenez! jamais votre moutarde française ne produirait cet effetlà quand on en mangerait tout un pot.

— Les uns aiment la moutarde française, les autres la russe, observe timidement Champoune.

— Personne n'aime la moutarde française sauf peutêtre les Français. Et les Français mang'ent tout ce qu'on leur sert, des g^renouilles, des rats, des tarakanes..., brr! Л ous, par exemple, ce jambon ne vous plaît pas parce que c'est du jambon russe, et que l'on vous donne du verre rôti en vous disant que c'est français, vous le mangerez et vous vous en lécherez les babines. D'après vous tout ce qui est russe est mauvais.

— Je ne dis pas cela...

— Tout ce qui est russe est mauvais, et ce qui est français — о c'è trè joli ^ ! Pour vous, il n'y a pas de meilleur pays que la France, et pour moi... Enfin qu'est-ce que c'est, à parler consciencieusement, que la France? Un lopin de terre! Envoyez-y notre ispravnik, il demandera au bout d'un mois son changement : pas de place pour se tourner! On peut en une journée, à

I. Ainsi écrit dans le texte, en français; figuration de la prononciation russe.

cheval, faire le tour de voire France, et chez nous, sortez des portes, vous ne voyez pas le bout du pays ! Vous allez, vous allez...

— Oui, Monsieur, la Russie est un immense pays.

— Ah ! cela, oui I D'après vous il n'y a pas de gens meilleurs que lesFrançais. Peuple instruit, intelligent! Civilisation! Je conviens que tous les Français sont instruits, maniérés; c'est vrai... Un Français ne se permet jamais une inconvenance, il saura donner quand il faut une chaise aune dame, Une se mettra pas à manger des écrevisses avec une fourchette, il ne crachera pas sur le plancher; mais il n'y a pas d'âme dans tout cela! 11 n'y a pas d'âme en lui. Malheureusement je ne peux pas vous dire... comment exprimer cela?... chez le Français il manque ce je ne sais quoi... (Kamychev remue les doigts), ce je ne sais quoi de... de juridique... Je me souviens avoir lu quelque part que chez vous l'esprit est acquis dans les livres et que chez nous il est inné. Que l'on enseigne comme il faut les sciences à un Russe, aucun de vos professeurs l'égalera.

— Peut-être, dit Ghampoune, comme malgré lui.

— Non pas, peut-être, sûrement! Il n'y a pas à л'oпs refrogner; je dis la vérité ! L'esprit russe est un esprit inventif; seulement on ne lui donne pas carrière et il ne sait pas se faire valoir. Il découvre quelque chose, il le brise ou il le donne aux enfants pour jouer. Et que votre Français découvre la moindre babiole, il le

crie au monde entier... Il y a quelques jours mon cocher lona a fait un petitbonhomme en bois. Si l'on tire ce petit bonhomme par une ficelle, il fait une obscénité... Mais voilà! lona ne fait pas le fanfaron !... En somme, les Français ne plaisent point! Je ne parle pas de vous; je parle en général... C'est un peuple sans mœurs. Extérieurement ils semblent faits comme des hommes et ils vivent comme des chiens... Prenons par exemple le mariag'e. Chez nous, quand on est marié, on est lié à sa femme, il n'y a plus à en parler. Et chez vous!... chez vous, c'est Dieu sait quoi!... Le mari reste toute la journée au café, et la femme remplit sa maison de Français et de danser le cancan avec eux, à cœur joie!

— C'est faux ! s'exclame Champoune, qui ne peut plus se retenir et éclate. En France, le principe familial est tenu très haut.

— Nous le connaissons, ce principe ! Vous devriez avoir honte de le défendre. 11 faut être impartial : si nous sommes cochons, soyons cochons... Grâces soient aux Allemands qu'ils vous aient vaincus! Ah! oui, mon Dieu, grand merci ! Que Dieu les tienne en santé!

— En ce cas, Monsieur, dit le Français, sursautant et les yeux luisants, si vous délestez les Français, je ne comprends pas pourquoi vous me retenez?

— Où vous mettre?

— Laissez-moi partir; je rentrerai en France !

— Quoi?!? Vous laissera-t-on entrer en France maintenant?... Vous savez bien que лоиз êtes traître à votre patrie !Ghez vous tantôt Napoléon est un grand homme, tantôt c'est Gambelta... Le diable lui-même ne s'y reconnaîtrait pas !

— Monsieur, dit Champoune, en français, froissant et foulant sa serviette dans ses mains, mon ennemi n'aurait pas pu trouver une insulte plus forte que celle que vous venez de me faire ! Tout est fini !

Et, d'un g-este tragique, le Français, avec manière, rejette sa serviette sur la table, et sort avec dignité.

Trois heures après on remetle couvert, et les domestiques servent le dîner. Kamychev le commence tout seul. Après l'initial verre de vodka, le besoin de bavarder se réveille en lui; il voudrait dire des balivernes, et personne pour l'écouter...

— Que fait Alphonse Ludovicovitch? demande-t-il au domestique.

— Il est en train de faire sa malle.

— Quelle bête. Dieu me pardonne!

Champoune, dans sa chambre, assis sur le plancher,

met d'une main tremblante dans sa malle, son linge, ses flacons d'odeurs, ses livres de messe, des bretelles et des cravates... Toute sa convenable personne, sa malle, son lit, sa table respirent une féminine élégance. De grosses larmes tombent de ses grands yeux bleus dans sa malle.

2l4 SUR LA TERRE ETRANGERE

— Où allez-vous donc comme ça? lui demande Kamychev, après l'avoir contemplé un instant.

Le Français se tait.

— Л^оиз voulez partir? reprend Kamychev. Eh bien, à votre aise!... Je n'ose pas vous retenir. ,. Seulement voilà ce qu'il y a d'intéressant: comment люиз en irezvoussans passeport? Je vous admire !...Voussavezbien que j'ai perdu votre passeport. Je l'ai fourré je ne sais 011 dans mes papierset il est perdu !...Et chez nous sur le chapitre des passeports on est dur ! A^ous n'aurez pas fait cinq verstes qu'on vous aura agrippé.

Champoune lève la tête et regarde Kamychev d'un air de méfiance.

— Oui, vous verrez ! On remarquera à votre mine que vous n'avez pas de passeport et tout de suite : Quel est celui-là? Alphonse Champoune! Nous les connaissons ces Alphonse Champoune! Ne vous plairat-il pas d'aller par étapes dans un pays pas trop éloigné ?

— Vous dites cela pour plaisanter,

— Aquel sujetplaisanterais-je?J'enaibienbesoin... Pourtant, écoutez bien, une condition. Ne prenez pas la peine, quand Aous serez parti, dem'écrire des lettres et de pleurnicher. Je ne bougerai pas le doigt quand on vous fera passer, les fers aux pieds, devant moi.

Champoune, sursautant, se lève, et, pâle, les yeux hasrards, commence à marcher dans la chambre.

SUR L.V Tc;RR3 ÉTRANGÈllE 2l5

— Que faites-vous de moi! dit-il, se prenant la tête, désespéré; mon Dieu! Maudite soit l'heure où j'ai eu la funeste idée de quitter ma patrie!

— Allons, allons!... J'ai plaisanté! dit Kamychev, baissant le ton. Quel farceur! Il ne comprend pas la plaisanterie. On ne peut pas lui dire un mot !

— Mon cher! s'écrie plaintivement Champoune, apaisé par le ton de Kamychev, je vous le jure, je suis attaché à la Russie, à vous, et à vos enfants; vous quitter serait pour moi comme la mort ; mais chacune de vos paroles me déchire le cœur!

— Ah! farceur!... Si je dis du mal des Français, qu'avez-vous à vous choquer? N'y a t-il pas beaucoup de gens dont nous disons du mal? Si chacun devait se fâcher! Passez là dessus! Prenons, par exemple, Lazare Isakitch qui m'afferme mes terres. Je lui dis ceci et cela, je l'appelle juif, g-ale, je lui fais l'oreille de porc avec le pan de mon habit, je le prends par ses papillotes, s'offense-l-il ?

— Mais c'est un esclave ! Il est prêt pour un kopek à n'importe quelle bassesse!

— Allons, allons, assez! Allons dîner! La paix... Ciiampoune empoudrederize sa %ure enlarmée et

se rend avec Kamychev dans la salle à manger. On mang-e le premier plat sans rien dire. Après le second, la même histoire recommence; et ainsi les souffrances de Champoune n'ont pas de fin.

Le i®"" février de chaque année, le jour de St Triphon, martyr, il y a, dans le bien de l'ancien maréchal de la noblesse, Triphon Елоу11сЬ Zaviaziatov, un mouvement inaccoutumé. Ce jour-là, jour de la fête du défunt, sa veuve, Lioubov Pétrovna, fait dire pour lui un service, suivi d'un Te Deum.

Tout le district accourt à ce service. On y voit le maréchal actuel de la noblesse, Kroumov; le président de la commission du zemstvo, Marphoutkine ; Potrakov, membre permanent du bureau pour les affaires des paysans; les juges de paix des deux circonscriptions; le chef du district, Krinolinov; les deux commissaires de police; le médecin de zemtsvo, Dvorniaguine, fleurant l'iodoforme; tous les propriétaires g-rands et

2l8 CHEZ LA MARÉCHALE DE LA NOBLESSE

petits des environs, etc. En tout cinquante personnes. A midi précis, les invités, allong-eant leurs fig-ùres, viennent de toutes les chambres de la maison se réunir dans la grande salle. Bien que le plancher soit couvert de tapis et que les pas ne fassent aucun bruit, la solennité de la circonstance force instinctivement chacun à marcher sur la pointe des pieds, en balançant les bras... Dans la salle, tout est prêt. Le père Eumène, petit vieux , en haute calotte de velours déteint, endosse une chasuble noire. Le diacre Konkordiev, rouge comme uneécrevisse, déjà revêtu des habits sacerdotaux, tourne doucement les pages d'un rituel et en marque certaines avec des bouts de papier. Sur la porte de l'antichambre, le sacristain Louka, les joues fortement gonflées et les jeux saillants, allume l'encensoir. La salle s'emplit insensiblement d'une fumée transparente et bleuâtre et de l'odeur d'encens. L'instituteur Hélikonski, en redingote neuve mal faite, plein de gros boutons sur sa figure effarée, distribue à chacun des cierges sur un plateau nikelé. Lioubov Petrovna, devant la petite table sur laquelle est le gâteau de riz bouilli que l'on fait pour les cérémonies funèbres, tient par avance son mouchoir appliqué sur sa figure. Dans toute la salle, un silence que coupent de temps à autre des soupirs... La figure de tous les assistants est solennelle et grave...

Le service commence. Une spire de fumée bleue

CHEZ LA MAltECHJLLE DE La NOSLTSSE . I j

т:г.:е de ienceiisoir eî joae dan? un гзтоп оЫЦие àe s-:ieLl: les cierges anumes crépît eat doucemeal. Le cfaant. d'abord assourdissant et rude, se fait vite barmomeax ei doux dès que les chantres se sont plies aux coodidons acoostiqnes de la salle... Toas les motifs en sont tristes et liipibres... Les assistants glissent peu à peu à un unisson mélancolique, et méditent. Ils soi^iMit à ia brièreté de la TÎe, à Ь fragilité et à la Tanîtê des choses de ce monde... On pense ae w4>rpalent et гооге. qui buvait d'un trait une . - :-..c de champa^e et qui brisait ks srîaces d\iu v-vup de front. Quand on chante le я Dans le repos étemel » et qu'on entend les san^ots de Lioubov PelroTna, les iimtês commencent à toonier sur place. înquîéieœent. d'un pied sor Tantre. Les plws impressionnaUes sentent un сеиАоаШешеп! dans la гч>г^ et sous les paupières. Le président de la coxou ssion du lemstTO, Marphoutkiue, pour refouler ces sensations désagréables, se penche à l'omlle de l îspravmk et lui souffle :

*< Hier soir, je suis allé d»ez Ivan Fîodorttch. .. Piotre PîelroTiich et moi avons fedt un ^rand chelem sans atout. Ahî mes amis !... Olga Audre>-tia en a été SI furieuse qu'une de ses fausses dents en est tombée de sa bouche!»

Mais on chante le л Souvenir éternel », Hélikonski reprend les cierges respeclueusiMneut; le service est

terminé. Un minute de brouhaha s'ensuit; changement de chasubles et Te Deiim.

Après ce Te Deum, quand le père Eumène a quitté ses vêtements sacrés, les invités toussent et se frottent les mains. La maréchale parle de la bonté du pauvre Triphon Lvovitch.

— A table, Messieurs! dit-elle en soupirant, finissant son récit.

Les invités, s'efForçant de ne pas se marcher sur les pieds et de ne pas se bousculer, se hâtent vers la table. L'n déjeuner les y attend. Ce déjeuner est à ce point luxueux qu'au premier coup d'œil chaque année le diacre Konkordiov compte de son devoir d'ouvrir les bras tout grands, de remuer la tète d'un air d'incrédulité, et de dire :

— Extraordinaire!... Père Eumène, tout cela ressemble moins à de la nourriture pour des hommes qu'aux sacrifices que l'on faisait aux dieux.

Le déjeuner, en effet, est... extraordinaire. Sur la table il y atout ce que peuvent donner la flore et la faune; il y a tout... sauf des boissons spiritueuses. Lioubov Petrovna a juré de n'avoir chez elle ni cartes ni alcools, deux choses qui ont causé la mort de son mari. Et sur la table il n'y a que des bouteilles d'huile et de vinaigre, par dérision et comme châtiment des invités qui, tous, sont des buveurs et des soiffeurs désespérés.

— Messieurs, je лоиз en prie, servez-vous ! dit la maréchale de la noblesse. Seulement, excusez-moi : chez moi, vous le savez, il n'y a pas de vodka...

Les assistants s'approchent de la table et attaquent le pâté, irrésolument. Quelque chose ne va pas. On sent, dans le bruit des fourchettes, des couteaux et des mâchoires, une certaine paresse, une certaine apathie: il manque quelque chose.

— Je suis comme si j'avais perdu je ne sais quoi... marmotte l'un des juges à l'autre. C'est la même impression que lorsque ma femme est partie avec l'ingénieur. Je ne puis pas manger.

Marphoutkine, avant de se décider à donner un coup de dents, cherche longtemps son mouchoir dans toutes ses poches.

— Tiens^ j'ai laissé mon mouchoir dans ma pelisse l se dit-il d'une voix retentissante, je vais le chercher.

Il va dans l'antichambre où sont pendus les manteaux. Il en revient les yeux mouillés, et il se jette aussitôt avec appétit sur le pâté.

— Est-ce que ce n'est pas dégoûtant de bâfrer comme çà à sec? dit-il à demi voix au père Eumène. Va dans l'antichambre, pepère ! Il y a dans ma pelisse une bouteille; seulement prends garde de la faire sonner...

Le père Eumène se rappelle qu'il a quelque chose à dire à Louka et il file dans l'antichambre.

— Baliouchka, lui dit Вл orniaguine en le suivant, deux mots à part.

— Ah ! Messieurs, se vante Khroumov, quelle pelisse je me suis achetée d'occasion!... Elle a coûté mille roubles, et j'en ai donné... vous ne le croiriez pas... deux cent cinquante! Pas plus!

Les invités, en tout autre temps, accueilleraient cette nouvelle avec indifférence, mais les voilà qui expriment leur étonnement et ne veulent pas croire ! . . . Tous, à la fois, en foule, se pressent vers l'antichambre pour voir la pelisse. Et ils l'examinent jusqu'au moment où le domestique du docteur a emporté de l'antichambre, sans bruit, cinq bouteilles vides...

Quand on sert l'esturgeon froid, Marphoutkine se souvient qu'il a oublié son porte-cigare dans son traîneau et il s'en va à l'écurie.

Pour ne pas s'ennuyer en route il amène avec lui le diacre qui justement a besoin de regarder à son cheval...

Le soir de ce jour-là, assise dans son bureau, Lioubov Petrovna, еспл'11 une lettre à une vieille amie à Saint-Pétersbourg:.

(( Aujourd'hui, comme les années précédentes, ditelle entre autres choses, il y a eu chez moi un service pour lé pauvre défunt. Tous mes voisins y sont venu?. Ce sont des gens simples, frustes, mais quels cœurs !

Je les ai reçus le mieux possible, mais, naturellement, comme les autres années, pas une goutte de boissons fortes... Depuis le jour où il est mort pour en avoir trop pris, j'ai fait le serment d'introduire dans notre district la tempérance et de racheter par là ses péchés. Préchant la tempérance, j'ai commencé à l'instaurer chez moi. Le père Eumène est enthousiaste de mon projet et il m'aide en paroles et en action. Ah, ma chère, si tu savais comme tous mes « ours » m'aiment! Le président de la commission du zemstvo, Marphoutkine, après le déjeuner s'est jeté sur ma main, l'a longuement tenue à ses lèvres, et, remuant la tête d'une façon comique, il s'est mis à pleurer : beaucoup de sentiments et pas un mot! Le père Eumène, ce délicieux petit vieillard, me regardant leslarmesaux yeux, assis auprès de moi, a longtemps balbutié quelque chose comme unenfant. Je n'ai pas compris tout ce qu'il disait, mais je sais comprendre les sentiments sincères. L'ispravnik, ce bel homme dont je t'ai parlé dans mes lettres, à genoux devant moi, voulait me lire des vers de sa composition (nous aл■ons un poète), mais il n'en a pas trouvé la force... Il a perdu l'équilibre et il est tombé! Ce géant a eu une crise de nerfs... Tu peux te représenter ma satisfaction! Tout cependant n'a pas fini sans désagrément. Le pauvre président de la réunion mensuelle des juges de paix, Alaljkine, qui est fort et apoplectique, s'est senti mal et est res:é

couché sans connaissance pendant deux heures sur un divan; il a fallu lui verser de l'eau sur la tête. Je dois un grand merci au docteur Dvorniag-uine qui est allé prendre dans sa pharmacie une bouteille de cognac et lui a frictionné les tempes. Alaljkine est \ïie revenu à lui et on Га emmené... »

(perekati-pole) {Croquis de Voyage)

Je rentrais des premières vêpres. Le carillon du clocher de Sylatog-orsk joua, en manière de prélude, son air mélodieux et doux; puis il sonna minuit. La grande cour du monastère, étalée sur la rive du Donets, au pied de la Montag-ne Sainte, tout entourée comme de hautes murailles des vastes bâtiments de l'hôtellerie, présentait, dans l'obscurité, éclairée à peine par de faibles lanternes, par les feux des fenêtres et par les étoiles, un fouillis pittoresque et un grouillement des plus orig-inaux. Aussi loin que la vue pouvait aller, on ne voyait que toutes sortes de télèg-ues, de kibitkas *, de fourg'ons, de tapeculs et de g-uimbardes

I. Les tclèijues sont des chariots primitifs rustiques; les kibitkas sont des chariots à bâche.

io

22б GRAINE ERRANTE

autour desquels se pressaient des chevaux blancs et bruns, des bœufs cornus, des gens affairés et des frères convers, vêtus de long-ues robes noires. Des raies de lumière лепап! des fenêtres, et de longues ombres, glissaient sur les véhicules, les chevaux et les gens, et leur donnaient les formes les plus fantastiques. Des brancards s'allongeaient jusqu'au ciel, des yeux de feu naissaient au naseau des chevaux, de longues ailes noires semblaient croître au dos des moines. Des gens parlaient, deschevaux s'ébrouaient ou mâchaient, des enfants criaient, les portes grinçaient : il entrait un nouveau flot de gens et de télègues attardés.

Au-dessus du toit de l'hôtellerie, des pins entassés à l'envi l'un de l'autre sur la hauteur abrupte se penchaient vers la cour, regardant comme dans une fosse profonde, et semblaient écouter, étonnés. Dans leurs masses noires, les coucous et les rossignols criaient à tue-tête.

A voir, à entendre tout ce désordre et tout ce bruit il semblait que personne ne pût se comprendre, que tout le monde cherchât quelque chose sans trouver, et que jamais cette confusion de télègues, de kibitkas et de gens n'arriverait à se débrouiller.

Pour les fêtes de Jean le Théologien et de Nicolas le Thaumaturge, il accourt à Sviatogorsk plus de dix mille pèlerins. Non seulement l'hôtellerie, mais encore la boulangerie, la lingerie, l'atelier de menuiserie, les

remises, tout reg"org-eait de iiiûude. Attendant qu'on leur donnât un petit coin pour dormir, les g'ens qui survenaient se tassaient, comme des mouches en automne, auprès des murs, autour des puits et dans les corridors étroits de l'hôtellerie. Les convers novices, jeunes et vieux, couraient dans un mouvement perpétuel, sans repos et sans espoir de repos. Tout le jour, et avant dans la nuit, ils avaient la même figure de gens qui courent on ne sait où, inquiets d'on ne sait quoi. Leurs л'isages restaient, malgré l'expression d'une extrême fatigue, aussi afFables et aussi gais ; leurs voix étaient douces, leurs mouvements pressés. Ils devaient à chaque personne, arrivant à pied ou en voiture, trouver et montrer une place où passer la nuit, et donner à manger et à boire. Aux sourds, aux imbéciles, aux bavards, il fallait expliquer à tout bout de champ et longuement, pourquoi il n'y avait plus de chambres libres, que le service se faisait à telle heure, que l'on vendait les pains de communion à tel endroit... Il fallait courir, porter mille choses diverses, parler sans cesse, et être aimable et plein de tact, veiller à ce que les Grecs de Marioupol, qui vivent plus confortablement que les Petits-Russiens, ne soient mis qu'avec des Grecs ; prendre garde à ce qu'une bourgeoise de Licitchansk ou de Bakhmout « bien habillée » ne fût pas fourvoyée avec des moujiks et ne s'en offensât. On entendait répéter sans

228 GRAINE EHFIANTE

cesse : « Petit père, donnez-nous du kvass'! Donneznous un peu de foin! » ou bien : « Petit père, puis-je boire de l'eau après m'ètre confessée? » Et les convers étaient obligés de distribuer du kvass, du foin, ou de ré[>ondre : « Demandez à votre confesseur, ma bonne ftnnme, nous n'avons pas le pouvoir de vous permettre cela. » — « Et où est mon confesseur? » Il fallait expliquer encore où était la cellule du confesseur... Dans fout ce tracas, ils trouvaient encore le temps d'aller aux offices, le temps de servir les pèlerins nobles et de répondre defd en aiguille à l'amas des questions vaines ou sérieuses qu'aiment à multiplier les pèlerins instruits. A épier vingt-quatre heures tle suite les longues ombres mouvantes des convers, il était impossible de comprendre quand ils s'asseyaient et à quelles heures ils dormaient.

Lorsque, en rentrant de vêpres, je me dirigeai vers le bâtiment où l'on m'avait logé, je trouvai, debout sur le seuil, un moine hôtelier, entouré d'hommes et de femmes vêtus à la mode des villes, qui étaient déjà engagés sur les marches de l'escalier.

— Monsieur, me demanda l'hôtelier, auriez-vous la bonté de permettre à ce jeune homme de partager votre chambre? Faites-moi cette grâce! Il y a un

1. Boisson fcrmentée, faite avec de i'orçe ou du pain noir. Les couvents ont la réputation de faire de très bon kvass. Ils en donnent aux pèlerins.

GRAINE ERRANTE 'j2fj

monde fou el pas une place; c'est à en perdre la tète!

Il me désignait un petit bout d'homme en paletot lég-er et en chapeau de paille. J'accédai à la demande de l'hôtelier el mon compagnon de hasard me suivit.

En ouvrant le cadenas de ma porte il me fallait, bon gré mal g-ré, voir chaque fois un tableau appendu au chambranle de la porle^ exactement à ma hauteur. Ce tableau s'appelait : la Mcditation de la mort, et représentait un moine à genoux devant un cercueil, au fond duquel était couché un squelette. Derrière le moine était debout un autre squelette un peu plus grand et armé d'une faulx.

— Il n'y a pas d'os comme ceux-ci, me dit mon compagnon, montrant l'endroit du squelette où aurait dû être le pubis. — En général, voyez-vous, la nourriture intellectuelle que l'on donne aupeuple n'est pas de première qualité, ajouta-t-il, expulsant par le nez un triste et long soupir, destiné à me faire connaître que j'avais affaire à un homme expert en nourriture inlellecluelle.

Tandis que je cherchais des allumettes et que j'allumais, il soupira de nouveau et dit :

— Л Kharkov, je suis allé quelquefois à l'amphithéâtre analomique et j'y ai vu des os. Je suis allé aussi à la morgue... Je ne vous dérange pas trop?

23o GRAINE KRRANTE

Ma chambre était petite et resserrée, sans table ni chaises, toute occupée par le poêle, par une commode sous la fenêtre et par deux méchants canapés de bois, appuyés aux murs l'un en face de l'autre, et séparés par un étroit passage. Sur ces divans, il y avait deux petits matelas minces et roussis, et mes effets. Je répondis à mon compagnon que, puisqu'il y avait deux canapés, la chambre était pour deux personnes.

— Au reste, dit-il, on ne tardera pas à sonner la messe. Je ne лоиз dérangerai pas longtemps.

Tout à l'idée qu'il me gênait et mal à l'aise pour cela, il se dirigea d'un air confus л-егз son canapé et s'y assit, toussotant parcontenance. Je pus l'examiner quand la chandelle vacillant sa flamme molle et épaisse fut suffisamment allumée.

C'était un jeune homme d'à peu près vingt-deux ans, le visage rond, assez gentil, ал-ес des yeux enfantins et foncés. Il était vêtu, comme on l'est en ville, de vêtements grisâtres, à bon marché, et l'on pouvait juger, à la couleur de son teint et à ses épaules étroites, qu'il n'était pas habitué au travail physique. Son type était assez complexe. On ne pouvait le prendre ni pour un étudiant, ni pour un marchand, et encore moins pour un ouvrier. A voir ses yeux doux, son visage puéril et bénin, on ne pouvait pas penser davantage qu'il fût un de ces rouleurs, se fourrant partout, qui abondent dans toutes les communautés

religieuses où l'on fait manger et coucher, et qui se donnent pour des séminaristes chassés pour avoir voulu <( chercher la vérité », ou pour des chantres qui ont perdu leur voix. 11 y avait cependant dans son visage quelque chose de caractéristique, de typique, de très connu; mais qu'était-ce précisément, je ne pus jamais arriver à le démêler. Il resta longtemps sans mot dire, réfléchissant. Comme je n'avais pas répondu à sa remarque sur les os et la morgue, il pensait sans doute que j'étais fâché et que sa présence m'incommodait. Il finit par tirer de sa poche un saucisson qu'il tourna quelque temps devant ses yeux et me dit timidement :

— Pardon, je vais encore vous déranger!... N'auriez-vouspas un couteau?

Je lui donnai mon couteau, il coupa un morceau de saucisson.

— Sale saucisson, maugréa-t-il ; dans les cantines d'ici on ne vend (\ue de la saleté et on vous écorche horriblement. Je vous en proposerais bien un petit morceau, me dit-il, mais je crois bien que vous ne consentiriez pas à y goûter... En voulez-vous?

Л son «Je vous en proposerais bien » et à son « y goûter » je sentis aussi quelque chose de typique, ayant je ne sais quoi de commun avec les caractères de son visage, mais qu'était-ce au juste? je ne pus pas encore le trouver. Pour lui inspirer confiance et lui

montrer que je n'étais pas fâché, je pris le morceau qu'il m'offrait. Le saucisson réellement était affreux. Pour en л"еп1г à bout, il eût fallu les dents d'un bon chien de garde.

Travaillant des mâchoires, nous causâmes. Nous commençâmes par nous plaindre l'un à l'autre de la durée des offices.

— Le règlement ressemble à celui du Mont-Athos, lui dis-je; mais au Mont-Athos les premières vêpres ordinaires durent dix heures et celle des л^eilles de grandes fêtes durent quatorze heures... C'est là que vous devriez aller prier !

— Oui! dit mon compagnon, hochant la tête... Je suis ici depuis trois semaines et, voyez-vous, chaque jour service, service!... ah!... Sur semaine, on sonne matines à minuit, à cinq heures la première messe, à neuf heures la dernière; il n'y a jamais moyen de dormir. Le jour, il y a l'acathiste, les instructions, les vêpres... Quand je faisais mes dévotions, je tombais tout bonnement d'exténuation... Il soupira et reprit: Ne pas aller à l'église, c'est mal... Les moines \'ous donnent une chambre, vous nourrissent; en conscience comment ne pas aller aux offices? Un jour, ça passe; deux, on peut y tenir; mais trois semaines, c'est dur; extrêmement dur!... Vous êtes ici pour longtemps?...

— Je pars demain soir.

— Moi je reste encore deux semaines.

— Je croyais, lui dis-je, qu'on ne pouvait pas rester si longtemps ici?

— C'est vrai. Ceux qui restent longtemps et qui grugent les moines on les prie de partir. Jugez-en vous-même! Si on permettait aux prolétaires de vivre ici aussi longtemps qu'il leur plairait, il ne demeurerait certes pas une chambre libre et ils auraient vite dévoré le monastère. C'est vrai 1 Mais pour moi les moines font exception, et j'espère qu'ils ne m'enverront pas trop vite. Voyez-vous, je suis un nouveau converti.

— Ah!... C'est-à-dire?

— Je suis un israélite baptisé... Il n'y a pas longtemps que j'ai embrassé l'orthodoxie...

Je comprenais maintenant ce que je n'avais pas su reconnaître plus tôt dans sa physionomie, ses grosses lèvres, sa manière en parlant de relever le coin droit de la bouche et le sourcil droit, et cet éclat huileux et spécial des yeux qui n'existe que chez les sémites. Et je compris son « je vous en proposerais » et son « y goûter w.

Dans la suite de la conversation, j'appris qu'on le nommait Alexandre Ivanytch, mais qu'il s'appelait auparavant Isaac, qu'il était originaire du gouvernement de Mogilov, et qu'il était arrivé à Sviatogorsk venant de Novotcherkess,où il avait reçu la foi orthodoxe.

2'М\ GR.MNi: i:UUANTE

Aloxandro Ivaiijtcli, élanl v»miu à bout du saucisson, se leva, cl, haussant le sourcil, se mit à prier devant riniaye. Son sourcil était encore levé quand il se rassit sur le divan et se mit à me raconter, en résumé, sa lonyue bioçrapliie.

— Dès ma plus tendre enfance, j'eus l'amour de l'instruction, commença-t-il, comme s'il n'eût point parlé de lui-même, mais de quelque grand homme mort. Mes parents, de pauvres Israélites, s'occupant de commerce de détail, vivaient par misère, voyez-vous, dans la crasse. En général, tout le monde là-bas est pauvre et superstitieux On se défie de l'instruction parce ([ue l'instruction, comme on peut le comprendre, éloigne l'homme de la i-eligion... Ce sont des fanatiques finis!... Mes parents ne voulaient, sous aucun prétexte, m'instruire. Ils désiraient que je m'occupasse comme eux de commerce et que je n'apprisse que le Talmud... Mais toute la vie lutter pour un morceau de pain, se traîner dans la crotte, mâchonner le Talmud, avouez-le, ce n'est pas donné à tout le monde. Il venait parfois, dans le débit que mon père tenait, des (jfficiers et des pomechtchiks qui discouraient longuement de ce qu'alors je ne m'étais môme pas avisé de rêver. Néanmoins, ce qu'ils disaient m'attirait et me donnait envie d'apprendre. Je pleurais et je demandais qu'on me mît à l'école, mais on m'avait appris à lire l'hébreu, et on ne voulait plus rien en-

(iii.MNi: lunANTR гЗГ)

leiidrr. Un j«Mir, je liotnai un journal russe et je le portai à la maison poui- en faire une queue de cerfvolant. ( )n me ballit [)0ur cela à fond, bien fjucjene susse pas lire le russe. Enfin, que voulez-vous, on ne jH'ut pas vivre sans fanatisme, car il faut bien que chaque peuple C(Miserve instinctivement sa nationalité! Mais je ne savais pas cela alors, et je me révoltais de tout mon C(pnr.

Après avoir dit une phrase si éclairée, l'ex-Isaac leva de plaisir encore plus haut son sourcil droit, et me regarda de biais comme un coq regarde un grain, d'un air de dire : « Maintenant vous serez convaincu, il me semble, que je ne suis pas le premier venu. »

(".ontiruiant à parler du fanatisme de son entourage et de l'inclination irrésistible qu'il avait à s'instruire, il poursuivit :

— Que pouvais-je faire? Je m'enfuis un jour, sans dire gare, à Smolensk. J'y avais un cousin ferblantier etétameur; j'étais nu-pieds et en guenilles; je n'avais })as le sou ; j'entrai chez lui comme apprenti. Je pensais (pie le jour je travaillerais, et que la nuit et les samedis je m'instruirais. C'est en effet ce que je fis. Mais la police apprit que je n'avais pas de passe-port, et elle me reconduisit par étapes chez mon père.

Alexandre Ivanytch le\a une épaule et soupira.

— Que faire? continua-t-il (et à mesure que le passé renaissait à son souvenir, l'accent israélile repa-

paissait plus marqué dans ses paroles) ; mes parents me punirent et me donnèrent à un vieil oncle, Israélite fanatique, pour m'amender. Mais une nuit je partis pour ChkloY. Puis, quand mon oncle m'eut dépisté à Chklov, je partis pour Mog-ilov. J'y restai deux jours et, avec un camarade, je partis pour Slarodoub. Moninterlocuteur passa ensuite, dans ses souvenirs, à Gomel, à Kiev, à Biélotserkov, à Oumane, à Balta, à Bender, et arriva enfin à Odessa.

— A Odessa, je traînai toute une semaine affamé et sans travail, jusqu'à ce que les brocanteurs Israélites qui Aont par la ville, achetant les л'1еих habits, m'eussent recueilli. Je savais déjà à ce moment-là lire et écrire. Je savais l'aritiimétique jusqu'aux fractions et je voulais entrera quelque école pour m'instruire davantage. Mais pas le sou! que faire? Je parcourus six mois les rues d'Odessa, achetant de vieux habits. Mais comme mes fripons de patrons ne me donnaient pas mes gag-es, je me fâchai et je partis. J'allai par le bateau à Pérékop.

— Pourquoi?

— Une idée!... Un Grec m'avait promis de me donner là-bas une place. — Bref, jusqu'à seize ans, je roulai ainsi sans occupation déterminée et sans but jusqu'au jour où je tombai à Poltava. Là, un étudiant israélite qui apprit que je désirais m'instruire, me donna une lettre pour les étudiants de Kharkhov..

Ceux-ci me conseillèrent de me préparera l'école technique et ils me donnèrent quelques leçons. Et,vojezл'оиз, je puis le dire, les étudiants de Kharkhov furent si bons pour moi que je ne les oublierai pas de la vie ! Je ne veux pas parler seulement du logement et du morceau de pain qu'ils m'ont donnés, ils m'ont placé dans la véritable voie, m'ont forcé à penser^ et m'ont fait voir le but de la vie. Il y avait parmi eux des g-ens de beaucoup d'esprit, remarquables, qui étaient connus dès ce temps-là et qui sont célèbres maintenant. Par exemple, vous avez entendu parler de Groumacher?...

— Non.

— Vous n'en avez pas entendu parler!... Il écrivait d'excellents articles dans les journaux de Kharkhov et voulait être professeur. — Je lisais beaucoup et faisais partie de sociétés d'étudiants où l'on n'entendait pas rien qui vaille!... Je me préparai six mois ; mais comme, pour l'école technique, il fallait savoir tout le cours de mathématiques des g-ymnases, Groumacher me conseilla de me préparer à l'institut vétérinaire, où l'ouest admis au sortir de la sixième classe du gymnase. Natnrellement, je commençai à m'y préparer. Je ne Aoulais pas être л'^étérinaire ; mais on m'avait dit que ceux qui ont suivi les cours de l'institut peuvent entrer, sans examen, au troisième cours de la Faculté de médecine. J'appris tout Kuener, et

je lisais déjà à livre ouvert Cornélius Nepos. Pour le grec, j'appris presque toute la grammaire de Kourtsious... Mais, voyez-vous, ceci et cela, l'indéterminé de ma situation, le départ des étudiants, et l'on m'informa encore que ma maman Aenait d'arriver et me cherchait dans tout Kharkhov!... Alors je pris mes cliques et mes claques, et je partis. Ou'allais-je devenir? J'avais entendu dire heureusement que, sur la ligne du Donets, il y a une école minière. Pourquoi n'y serais-je pas entré? Vous savez que l'école minière forme des chefs mineurs. C'est un emploi magnifique. Je sais des puits où les chefs mineurs reçoivent i.5oo roubles par an. A merveille. J'y allai...

Alexandre Ivanytch, avec une expression de crainte révérentielle, énuméra deux douzaines de sciences compliquées que l'on enseigne à l'école minière, et me décrivit l'école, la construction des puits, la situation des ouvriers. Ensuite il me raconta une effroyable histoire qui aurait pu paraître inventée, mais à laquelle je dus croire, tant était sincère le ton dont il la racontait, et sincère, sur son visage sémitique, l'expression d'effroi rétrospectif.

— Voici, dit-il, levant les deux sourcils, ce qui m'arriva un jour au moment des travaux pratiques. J'étais dans une des mines de la région du Donets. Vous savez comment on descend les gens dans les puits. Quand on fait marcher le chevalet que le treuil

se met en mouvement, une poulie fuit descendre une benne, tandis que l'autre monte; et, quand on remonte la première benne, la seconde descend : c'est tout à fait comme un puits à deux seaux. Bon! J'étais assis dans la benne et j'allais bientôt arriver en bas, quand tout à coup, imaginez-vous cela! j'entends trrrr !... La chaîne s'était brisée et je dégringolais au diable avec la benne et le morceau de la chaîne. Je tombai ainsi d'une hauteur de trois sagènes, à plat, sur le ventre et sur la poitrine. La benne, plus pesante, était arrivée avant moi et je cognai contre elle avec cette épaule. Comme je gisais étourdi, pensant m'ôtre tué, je vois venir un second malheur : la benne qui montait, ayant perdu son contrepoids, dégringole à son tour avec fracas... Instinctivement je me rapprochai de la muraille^ et me ratatinai, m'attendant bien à ce que cette benne, avec toute sa vitesse, )n'écrasât la tète. Je me rappelle mon papa, ma maman, Mogilov,Groumacher, et je prie Dieu... Mais, par bonheur!... C'est affreux de se rappeler cela...

Alexandre Ivanytch fit un effort pour sourire et se passa la main sur le front :

— Mais, par bonheur, elle tomba près de moi et ne m'effleura que ce côté. Mon habit, mon gilet furent déchirés, la peau emportée. La force avec laquelle la benne arriva était effroyable... Après cela, je perdis connaissance. On me tira du puits, et on me porta à

зДо GRAINE ERRANTE

l'hôpital. J'y demeurai quatre mois, et les docteurs dirent que j'allais devenir phtisique. Et en effet, maintenant je tousse sans cesse, la poitrine me fait mal, et j'ai de sing-uliers troubles psychologiques : quand je suis seul dans une chambre, j'ai des peurs terribles. Dans un pareil état de santé, je ne pouvais pas devenir chef mineur. Je dus quitter l'école.

— Et maintenant que faites-л-ous? lui demandai-je.

— J'ai passé l'examen pour être instituteur de campagne. Je suis maintenant orthodoxe et j'ai le droit d'être nommé. A NoA^tcherkassk, où j'ai été baptisé, on a pris grand intérêt à moi et on m'a promis une place dans une des écoles dépendantes du clergé. Dans deux semaines, je retournerai là-bas et je la redemanderai.

Alexandre Ivanytch quitta son pardessus et demeura vêtu, comme un homme du peuple, d'une chemise russe à col soutaché, retenue par une ceinture de soie.

— Il est temps de dormir, dit-il, bâillant et roulant son pardessus en forme de traversin. Voyez-vous, fitil, jusqu'aux derniers temps j'ignorais Dieu complètement. J'étais athée. Lorsque je me trouvai couché à l'hôpital, je me ressouvins de la religion, et je commençai à penser sur ce point-là. A mon avis, pour le penseur, il n'y a qu'une religion possible : c'est la religion chrétienne. Si vous ne croyez pas au Christ,

VOUS ne pouvezcroircà rien. N'est-ce pas? Lejudaïsme a fait son temps et ne vit encore qu'à cause de certaines particularités du peuple juif. Dès que la civilisation louchera les juifs, il ne restera pas trace du judaïsme. Remarquez-le : tous les jeunes israélites sont alliées. Le Nouveau Testament est la continuation naturelle de l'Ancien. N'est-ce pas ?

J'aurais voulu me faire expliquer les causes qui avaient pu mener Alexandre Ivanytch à un pas si hardi et si sérieux qu'un changement de religion, mais je ne pus jamais tirer de lui que cette affirmation : « Le Nouveau Testament est la continuation naturelle de l'Ancien, » phrase qui n'était manifestement pas de lui, j)hrase apprise, et qui n'éclairait pas la question. J'eus beau le retourner et ruser, ces causes demeurèrent pour moi obscures. S'il fallait croire, comme il l'assurait, qu'il eut embrassé l'orthodoxie par conviction, il était impossible, par ses paroles, de comprendre en quoi consistait cette conviction, ni sur quoi elle se basait. Supposer qu'il eût changé de religion par intérêt^ on ne le pouvait pas non plus ; ses vêlements bon marché et fripés, sa vie aux dépens du monastère, et l'incertitude de son avenir n'annonçaient pas de grands profits. Il fallait donc s'arrêter à l'idée que ce qui avait pu l'induire à changer de religion, était cet esprit inquiet qui le poussait comme un duvet de ville en ville, et qu'il appelait, d'ajirès une

242 GRAINE ERR.VNTE

définition toute faite : l'aspiration à l'instruction. Avant de me coucher, je sortis dans le corridor boire de l'eau. Quand je revins, mon compagnon, debout au milieu de la chambre, me regarda avec effroi. Son visage était d'une pâleur livide, et de la sueur perlait à son front.

— J'ai les nerfs affreusement dérangés, murmurat-il алее un sourire maladif. Un détraquement psychologique complet. Au surplus, tout cela ne fait rien...

Et il se mit de nouveau à alléguer que le Nouveau Testament est la continuation naturelle de l'Ancien, et que le judaïsme a fait son temps. Pérorant, il semblait vouloir ramasser toutes les forces de sa conviction, étouffer l'inquiétude de son âme et se démontrer qu'en changeant la religion de ses pères il n'avait rien fait d'effroyable et de particulier, mais qu'il s'était comporté en homme pensant et libre de préjugés, et que, par suite, il pouvait rester seul dans une chambre, tête à tète avec sa conscience; il cherchait à se convaincre, et, du regard, me demandait aide...

Entre temps, notre chandelle a\'ait fait une longue mèche disgracieuse. Le jour commençait à poindre. On distinguait déjà, à travers la petite fenêtre bleuissante et triste, les deux rives du Donets et des bouquets de chênes au delà du fleuve; il fallait se décider à dormir.

— La journée de demain sera fort intéressante, dit mon compagnon quand j'eus éteint la chandelle et me

fus couché. Après la première messe, il y aura une procession en canots du monastère à l'ermita^^e.

Le sourcil droit levé, la tète penchée sur le coté, il se mit en prières devant l'Imag^e, puis, sans se déshabiller, il s'étendit sur son divan.

— Oui! soupira-t-il en se tournant sur le coté.

— Quoi, oui? lui demaiidai-je.

— Ouandj'embrassai l'orthodoxie à Novotcherkassk ma maman me cherchait à Rostov. Elle sentait que j'allais changer de foi.

Il soupira et ajouta :

— Il y a déjà six ans que je ne suis pas allé là-bas au gouvernement de Mogilov. Ma sœur doit s'être mariée.

Il se tut quelque temps, puis, voyant que je ne dormais pas, il se mit à dire doucement que, grâce à Dieu, on lui donnerait bientôt une place et qu'il aurait enfin une situation fixe, son coin à lui et sa nourriture assurée.

Et moi, m'assoupissant, je songeais que cet homme n'aurait jamais de situation fixe, son coin à lui, et sa nourriture assurée... Il rêvait tout haut à sa place d'instituteur comme à la terre promise; il partageait le préjugé de la majorité des gens quant à la vie errante, et la regardait comme quelque chose ^d'anormal et d'inhabituel comme une maladie. Il espérait le bonheur dans un train-train de vie coutumière. Ou

sentait, dans le son de sa voix, la conscience et le regret de son anomalie; il semblait vouloir s'en excuser et se justifier...

A moins de deux pieds de moi était couché un vagabond; derrière les murailles des chambres d'à côté et dans la cour, autour des télèg-ues, parmi les pèlerins, plusieurs centaines de vagabonds attendaient le jour; et si, poussant plus loin encore, j'avais pu embrasser d'un coup d'oeil toute la terre russe, quelle multitude de pareils vagabonds, de roule-les-champs, semblables à l'aigrette plumeuse des herbes de la steppe, n'aurais-je pas vue, par voies et par chemins, chercher où être mieux, ou, rêver, dans l'attente de l'aube, à la belle étoile sur l'herbe, ou dans les auberges et dans les hôtels?... M'assoupissant, je songeais combien tous ces gens-là se seraient étonnés et sans doute réjouis, s'ils eussent pu trouver des raisons et des mots suffisants pour se démontrer que leur vie n'a pas besoin de plus de justification que toute autre.

Л'aguement endormi j'entendis le clocher sonner d'une voix plaintive, comme s'il eût pleuré des larmes amères, et un frère convers crier à plusieurs reprises pour éveiller les pèlerins :

— Seigneur Jésus-Christ, fils de Dieu, aie pitié de nous ! Venez à la messe, s'il vous plaît !

Quand je m'éveillai tout à coup, mon compagnon n'était déjà plus dans la chambre. Il faisait soleil et la

foule bruyait sous ma fenêtre. J'appris en sortant que la messe était dite, et que depuis long-temps déjà la procession était partie pour l'ermitag-e. Le peuple, en foule, flânait sur la rive, en peine de lui-même, ne sachant que faire, puisqu'il ne pouvait ni manger ni boire avant que la dernière messe fût dite à l'ermitage, et que les boutiques du monastère, où les pèlerins aiment tant à se rassembler et à s'informer du prix des objets, étaient encore fermées. Malgré leur fatigue, beaucoup, par ennui, se traînaient vers l'ermitage; je fis comme eux. Le sentier, descendant et montant, se développait, au long- de la rive escarpée, comme un serpent contournant les chênes et les pins. En bas luisait le Donets où le soleil se réfléchissait. Par delà, l'autre rive, haute et crayeuse, blanchoyait, toute égayée de la verdure fraîche des chênes et des pins, se penchant l'un sur l'autre, comme ingéniés à pousser sur la roche à pic sans tomber. Les pèlerins suivaient le sentier en longues files. C'étaient surtout des Petits-Russiens des districts aл■oisinants,mais il y en avait aussi des districts éloig-nés, venus à pied des gouvernements de Koursk et d'Orel. Il y avait dans ces bandes bariolées des Grecs fermiers de Marioupol, fortes gens, affables et graves, très loin de ressembler à ceux de leurs congénères abâtardis et chétifs, qui peuplent nos villes maritimes du Sud. Il y avait aussi des Cosaques du Don avec leurs pantalons

à bandes rouges et des habitants de la Tauride, émigrés dans d'autres gouvernements; enfin beaucoup de pèlerins d'un type indéterminé, dans le genre de mon Alexandre Ivanytch, dont on ne pouvait dire ni à leur figure, ni à leurs discours, ni à leurs habits quelles gens c'était et d'où ils л-enaient.

Le sentier finissait à un petit radeau en face duquel partait une route étroite, ouverte dans l'escarpement de la гiл'e, et qui conduisait à l'ermitage. Au radeau étaient amarrés deux canots rébarbatifs et lourds, semblables à ces pirogues de la Nouvelle-Zélande que l'on л•oit dans les livres de J. Verne. L'un des canots, avec des tapis sur les bancs, était destiné au clergé et auxchantres; l'autre, sans tapis, était pour le public. Ouandlaprocessionrevintvers le monastère, je fus du nombre de ceux qui parvinrent à se glisser dans le second. Il y ала11 eu tellement d'élus que le canot pouvait à peine avancer, et, tout le passage, il fallut se tenir debout, sans remuer et faire des miracles pour que son chapeau ne fût pas écrasé. Le passage était magnifique. Les deux rives baignées de lumière avaient un aspect si heureux et si triomphant qu'il semblait que cette matinée de mai ne devait qu'à elles seules tout son charme. Les reflets du soleil tremblaient dans l'eau rapide du fleuve et se glissaient partout; ses longs rayons se jouaient sur les chasubles, sur les bannières et sur l'éclaboussement des

rames. Le chantdu canon pascal, le bruit des cloches, les со1Ц)8 des rames dans l'eau, et le cri des oiseaux, tout se fondait en quelque chose d'harmonieux et de doux. Le canot où étaient les bannières et le clergé nageait en tête. Au gouvernail, immobile comme une statue, était debout un frère convers, tout noir.

Quand la procession s'arrêta près du couvent, je remarquai parmi les élus qui avaient été du premier voyage Alexandre Ivanytch. Il était tout à fait au premier rang, et, la bouche ouverte de plaisir, le sourcil droit levé, il regardait; sa figure rayonnait. En ce moment où il y avait autour de lui tant de monde et tant de lumière, il était sans doute satisfait de lui-même, de sa nouvelle foi et de sa conscience.

Peu après, lorsque nous fûmes assis dans notre chambre à boire du thé, il rayonnait encore. Son visage montrait qu'il était content et du thé et de moi, et qu'il appréciait tout à fait mon intelligence; mais il montrait aussi, clairement, qu'il n'irait point se jeter la face contre terre s'il lui était donné lieu de faire preuve de quelque chose de semblable.

— Dites-moi, me demanda-t-il d'un ton de conversation sérieuse, plissant le nez fortement, quel livre de psychologie me faudrait-il lire?

— Dans quel but ?

— On ne peut pas être instituteur sans connaître

la psycholog-ie. Avant d'instruire un enfant, il faut connaître son âme.

Je lui dis que, pour cela, c'était peu de lire une psychologie et que, pour un pédag'og'ue qui n'est pas encore au fait des procédés techniques de l'enseig-nement de la lecture et de l'arithmétique, une psychologie me semblait un luxe pareil à de la haute mathématique. Il en convint volontiers et se mit à me débiter combien difficile et g^rave est la tâche d'un institeur, combien il est malaisé d'extirper de la tète d'un jeune garçon le penchant au mal et à la superstition, combien il est difficile de le contraindre à penser de manière honnête et libre, de lui inculquer la vraie religion, l'idée de personnalité, l'idée de liberté, etc. Je lui répondis je ne sais quoi, à quoi il consentit; il consentait, au reste, fort aisément. Tout ce qui était d'ordre intellectuel tenait, semble-t-il, assez peu solidement dans sa tète.

Jusqu'au moment de mon départ, nous flânâmes ensemble aux environs du couvent, et trompâmes ainsi la longueur d'une chaude journée. Il ne me quittait pas d'un pas: attachement ou crainte de la solitude? Dieu le sait!... Un moment, je me souviens, nous étions assis sous de petits acacias à Heurs jaunes, dans un des jardinets disposés çà et là sur la hauteur.

— Dans deux semaines, dit-ib je partirai d'ici. Il est temps.

GRAINE ERRANTE зДЭ

— Vous VOUS en irez à pied ?

— D'ici, j'irai à pied jusqu'à Slaviansk, puis je prendrai le chemin de fer jusqu'à Nikitovka. A Nikitovka s'embranche la li^ne de Donets. J'irai à pied par cet embranchement jusqu'à Khatsépétovka. Là, un chef de train que je connais me fera aller plus loin.

Je me rappelai la steppe déserte et nue qu'il y a entre Nikitovka et Khatsépétovka et je me représentai mon Alexandre Ivanytch la traversant avec ses doutes, sa nostalgie et sa peur de la solitude... Il lut de l'ennui sur mon visage et il soupira.

— Oui, ma sœur a du se marier! songea-t-il à haute voix. Et, soudain, voulant chasser des idées importunes, il me montra la cime d'un rocher.

— De cette hauteur-là, me dit-il, on voit Izioum.

En montant sur le rocher, il lui arriva de trébucher, et ses pantalons de toile mince se déchirèrent ; la semelle d'un de ses souliers se détacha.

— Tss! fit-il, ôtant son souher et laissant voir son pied nu. Désagréable !... C'est, voyez-vous, une de ces occurrences... Oui!

Tournant son soulier en tous sens comme s'il n'eût pu se persuader que la semelle en était finie à jamais, il se renfrogna maintes fois, soupira et maugréa. J'avais dans ma valise des souliers un peu défraîchis, mais à la mode, à bouts pointus et à lacets.

2 5o GRAINE ERRANTE

Je les prenais à tout hasard avec moi, mais je ne les mettais que les jours de pluie. Rentré dans notre chambre je préparai la phrase la plus diplomatique et je les proposai à Alexandre Ivanytch. Il les accepta et me dit gravement :

— Je vous en remercierais, mais je sais que vous tenez les remerciements pour un préjugé.

Les bouts pointus et les lacets le réjouirent comme un enfant et de suite lui firent changer ses projets.

— Maintenant, je n'irai plus à Novotcherkassk dans deux semaines, mais dans une semaine, décida-t-il. Avec de pareilles chaussures, je n'aurai plus honte pour paraître devant mon parrain. A vrai dire, je ne partais pas d'ici parce que je n'avais pas d'habits convenables...

Lorsque le cocher vint prendre ma valise, un frère convers, à bonne face rieuse, entra pour nettoyer la chambre. Alexandre Ivanytch devint tout rouge et s'empressa de lui demander timidement :

— Faut-il que je reste ici ou que j'aille dans une autre chambre ?

Il ne pouvait pas se résoudre à occuper tout seul une chambre, et, apparemment, il avait honte aussi de vivre aux frais du monastère. Il lui en coûtait beaucoup de se séparer de moi. Pour retarder autant que possible le moment où il serait seul, il demanda la permission de m'accompagner.

GRAINE ERRANTE ls5l

La route, (aillée clans le calcaire au prix de grands efforls, nionlail presque en spirales à travers les racines et sous l'ombre des grands pins sévères. D'abord disparut le Donels; puis la cour du couvent et ses milliers de gens; puis les toits... Tout semblait s'enfoncer dans l'abîme. La croix de l'église, rougie par les feux du soleil couchant, qui émergeait la dernière du fond du précipice, disparut; il ne resta plus que des cimes de pins, des têtes de chênes, et devant soi la route blanche qui montait. Mais ma voiture atteignit le plateau, et tout, décidément, se trouva en bas et derrière moi. Alexandre Ivanytch, avec un sourire affligé, sauta à terre et me regarda une dernière fois de ses yeux d'enfant. Il se mit à redescendre vers le couvent et disparut pour moi pour toujours.. .

Mes impressions de Sviatogorsk n'étaient déjà plus que des souvenirs et je voyais des choses nouvelles : la plaine, le lointain grisâtre, un petit bois au bord de la route, et un moulin à vent qui ne marchait pas, et qui semblait ennuyé qu'on ne lui eût pas permis, à cause de la fête, de tourner ses ailes.

Dans le traiii-poste de Pétersbourg- à Moscou, se trouvait, dans le compartiment des fumeurs, un jeune lieutenant, Klimov. En face de lui était assis un homme d'un certain âge, rasé, l'air d'un capitaine au long- cours — un Finnois aisé ou un Suédois, selon toute apparence, — qui ne cessait de sucer sa pipe et de répéter pour unique refrain :

« Ah ! vous êtes officier !... J'ai aussi un frère officier. Seulement il est marin... Il est marin et sert à Gronstadt... Et pourquoi allez- vous à Moscou ?

— J'y suis en g-arnison.

— Ah !... Et vous êtes marié ?

— Non, je vis avec ma tante et ma sœur.

— Mon frère aussi est officier... Marin... Mais il est marié: il a une femme et trois enfants. Oui ! »

Page 1