‹ [Les moujiks;Chapitre 21 sur 26 · UNE FIEVRE ГУРНО'ЮЕ · texte numérisé non relu

UNE FIEVRE ГУРНО'ЮЕ

Le Finnois s'étonnait de tout, souriait d'une façon idiote et large, exclamait ses a Ah ! », et toujours et toujours tirait sur sa pipe puante. Klimov, souffrant, avait peine à répondre à ses questions, et le haïssait de toute son âme. И songeait combien il serait agréable de lui arracher sa pipe rauque,.de la lancer sous la banquette et de pousser dans quelque autre wagon le Finnois lui-même.

« Sales g'ens, ces Finnois et ces... Grecs ! pensait-il. Tout à fait inutiles ; bons à rien ; sale peuple ! Ils occupent seulement de la place sur la terre. A quoi riment-ils ? »

Et de penser aux Finnois et aux Grecs une sorte de nausée lui remontait tout le corps. Par contraste, il voulut song-er aux Français et aux Italiens. Mais l'évocation de ces peuples n'amena en lui, Dieu sait pourquoi, que des souvenirs d'orgues de barbarie, de femmes nues, et de chromos étrangers, pareils à ceux qui, dans la chambre de sa tante, pendaient aux murs, sur la commode.

Vraiment, l'officier ne se sentait pas dans son état normal. Ses bras et ses jambes ne lui semblaient pas pouvoir log'er sur la banquette qu'il occupait cependant tout entière ; sa bouche était sèche et pâteuse. Un lourd brouillard pesait sur sa tête. Ses pensées vagabondaient, lui semblait-il, non seulement dans sa tête, mais même hors de son crâne, entre les banquettes

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et les gens plong^és dans l'obscurité de la nuit. Dans son malaise, il entendait, comme en song-e, le marmottement des voix, le bruit des roues, le claquement des portes. Les coups de cloche qui appellent les voyageurs, le sifflet du chef de train, la hâte du public sur les quais retentissaient plus fiévreux que de coutume. Le temps coulait rapide, insensible, et il paraissait à Klimov que le train s'arrêtait à chaque minute à une station et que, sur le quai, des voix métalliques criaient :

— La poste est-elle prrête ?

— Prrête !

Il lui semblait que cent fois le chauffeur des wagons entrait et regardait le thermomètre, que l'on rencontrait des trains sans cesse et que l'on passait sur des ponts. Le bruit, les coups de sifflet, le Finnois, la fumée de tabac, tout cela, mêlé à des clignotements menaçants d'images confuses, de la forme et du caractère desquelles l'homme sain ne peut pas se souvenir, donnait à Klimov un insupportable cauchemar. Dans une angoisse horrible, il soulevait sa tête lourde, regardait la lampe dans les rais de laquelle tournaient des ombres et des taches floues, et il voulait demander de l'eau. Mais sa langue sèche pouvait à peine bouger et ne parvenait qu'à peine à répondre aux questions du Finnois.

Le lieutenant s'eff'orrait de s'étendre plus commo-

dément et de s'endormir. Mais impossible. Le Finnois, qui s'assoupissaitparinstants, se réveillait tout à coup, rallumait sa pipe, se tournait vers Klimov, reprenait ses « ah ! », puis il se rendormait de nouveau. Le lieutenant n'arrivait pas à ranger ses jambes sur la banquette et toujours des images effrayantes passaient devant ses yeux.

A Spirovo, il descendit pour boire de l'eau. Il vit combien il y avait de gens à table et comme ils se pressaient pour manger.

« Gomment peuvent-ils manger! » pensa-t-il, s'efforçant de ne pas sentir l'odeur des viandes rôties, et de ne pas voir les bouches mâchantes. Ces deux choses lui semblaient répugnantes jusqu'à la nausée.

Une belle dame conversait à voix haute avec un militaire à casquette rouge. Souriante, elle montrait de magnifiques dents blanches. Son sourire, ses dents et la dame elle-même firent à Klimov une impression de répulsion aussi forte que l'odeur du jambon fumé et des côtelettes rôties. Il ne pouvait comprendre comment le militaire à casquette rouge ne souffrait pas d'être assis auprès de la dame et de regarder son visage souriant et sain.

Quand, après ал'о1г bu de l'eau, il revint dans son wagon, le Finnois y était toujours et fumait. Sa pipe grinçait et geignait comme des caoutchoucs percés un jour de pluie.

— Ah!... fit-il avec son air étonné. Quelle est cette station?

— Je ne sais pas, répondit Klimov, se couchant et pinrant la bouche pour ne pas respirer l'acre odeur du tabac.

— Et quand serons-nous à Tver?

— Je ne sais pas. Excusez-moi, je... je ne peux pas répondre, je suis malade. J'ai pris froid aujourd'hui.

Le Finnois coçna sa pipe au châssis de la portière et se mit à parler de son frère le marin. Klimov ne l'entendait déjà plus, et songeait, en souffrant, à son ht doux, coflfortable, à une carafe d'eau glacée, à sa sœur Katia qui savait si bien vous bercer, vous endormir, et vous servir de l'eau gentiment. Il sourit même à l'idée subite de son ordonnance Paul, lui enlevant ses bottes lourdes et opprimantes, et plaçant de l'eau sur sa table de nuit. Il lui semblait qu'il lui suffirait d'être couché dans son ht et de boire de l'eau pour que tout son malaise cédât à un sommeil réparateur et profond.

— La poste est-elle prrête ? demanda au loin une voix sourde.

— Prrête! répondit une voix de basse tout auprès de la portière.

C'était déjà la deuxième ou la troisième station après Spirovo. Le temps coulait rapide, par sauts. Et il semblait à Klimov que les appels, les sifflets, les arrêts ne cesseraient jamais. De désespoir, il s'enfouit

le visage dans l'angle du divan, se pril la tête entre les mains, et recommença à penser à sa sœur Katia et à son ordonnance Paul. Mais sa sœur et Paul se fondirent dans des images nuageuses, tournèrent et disparurent. Son haleine brûlante, répercutée par le dossier de la banquette chaufFait le visage de Klimov; ses jambes gisaient mal à l'aise; du froid lui soufflait dans le dos. Mais tant qu'il soufTrit de tout cela, il ne pouvait se décider à bouger : une invincible torpeur, comme celle qui vous accable dans un cauchemar, l'envahissait peu à peu et lui liait les membres.

Quand il décida de lever la tête, dans le wagon, il faisait déjà jour. Les voyageurs mettaient leurs pelisses et se mouvaient; le train était arrêté. Les porteurs de bagages, avec leurs tabliers blancs et leurs plaques, s'empressaient auprès des л•OJageuгs et prenaient leurs paquets. Klimov mit son manteau, et, machinalement, suivant les autres voyageurs, il descendit de лл'agon. Il ne lui semblait plus qu'il marchât lui-même, mais qu'à sa place quelqu'un d'autre, un étranger, marchait... Et il avait l'impression qu'avec lui étaient sortis du wagon, sa fièvre, sa soif et ces images effroyables qui toute la nuit l'avaient empêché de dormir. Machinalement, il pril sonbagage et appela un cocher. L'izvozchtchik lui demanda un rouble et quart pour le mener rue Povarskaia. Klimov ne marchanda pasdu tout, et, sans contredire, docile, il s'assit

dans le traîneau. 11 comprenait encore la différenca des chiffres, mais l'argent n'avait déjà plus pour lui aucune valeur.

Chez lui, la tante et la sœur de Klimov, jeune fille de dix-huit ans, vinrent à sa rencontre. Katia tenaitun cahier et un crayon, et il se souvint qu'elle préparait un examen d'institutrice. Sans répondre aux questions et aux compliments, étouffant de chaleur, il se mit à parcourir sans but toutes les chambres, et, arrivé auprès de son lit, il s'affaissa sur l'oreiller. Le Finnois, la casquette rou-e, la dame aux dents blanches, l'odeur des viandes rôties, des taches clignolantes, emplissaient son esprit. Il ne savait déjà plus où il était et n'entendait plus les voix alarmées des siens autour de lui.

Revenant à soi, il se vit au lit, déshabillé; il vit une carafe d'eau et Paul à côté de lui. Mais pour cela Klimov n'était pas affraichi, plus au doux ou plus à l'aise. II ne pouvait, comme devant, rang-er ses bras et ses jambes, sa langue collait à son palais et il entendait g-eindre la pipe du Finnois. Auprès de son lit, heurtant de son large dos l'ordonnance, se démenait un médecin replet, à barbe noire.

« Ce n'est rien, ce n'est rien, jeune homme ! marmottait le docteur. Parfaitement, parfaitement!... Ellons, éllons!... ))

Le docteur appelait Klimov jeune homme ; au lieu

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de dire : « Allons » disait : « éllons » ; et au lieu de dire : « oui » disait : « ui ».

— Ui, ui, ui, flùtait-il; éllons, éllons!,.. Parfaitement,jeune homme!... Il ne faut pas perdre courag-e.

L'élocution rapide, négligente, du docteur, sa grosse face, et son protecteur « jeune homme » agacèrent Klimov.

— Pourquoi m'appelez-л'Ous jeune homme! gémitil. Qu'est-ce que c'est que cette familiarité-là ? Au diable !

Mais il s'effraya de sa propre voix. Elle était si sèche, faible et sifflante, qu'il était impossible de la reconnaître.

— Parfaitement, parfaitement, marmotta le docteur sans s'offenser le moins du monde; il ne faut pas se fâcher... Ui, ui, ui...

Le temps, à la maison, coulait aussi étonnamment vite que dans le wagon, La lumière du jour, dans la chambre à coucher, ne faisait que succéder au crépuscule. Il semblait à Klimov que le docteur ne quittait pas son lit d'une semelle. Continuellement il entendait ses « ui, ui, ui ».

A travers la chambre, c'était comme un défilé ininterrompu de visages. Il y avait Paul, le Finnois, le capitaine en second larochevitch, le sergent-major Maximenko, le mihtaire à casquette rouge, la dame aux dents blanches, le docteur,,. Tous parlaient, ges-

ticulaient, fumaient, mang-eaient. Une fois même, en plein jour, Klimov vit auprès de son lit l'aumônier de son régiment, le père Alexandre, revêtu de l'étole et le rituel aux mains. Il marmonnait quelque chose avec un sérieux que Klimov ne lui avait jamais vu.

Le lieutenant se souvint que le père Alexandre, par manière affectueuse, appelait « liaquesi» tous les officiers catholiques, et, voulant le dérider, il lui cria :

Père, tu sais qu'au moment de l'insurrection le liaque larochevitch a pris le bois 2 j

Mais le père Alexandre, homme rieur et gai, loin de rire, devint encore plus sérieux, et fit le si-ne de la croix sur Klimov.

La nuit, à tour de rôle, sans bruit, allaient et venaient dans la chambre deux ombres. C'étaient la tante et la sœur de Klimov. La sœur s'agenouillait et priait ; elle saluait l'Image, et son ombre sur la muraille saluait aussi; en sorte que deux ombres priaient Dieu .

^ Tout le temps de sa maladie, Klimov fut obsédé de l'odeur des viandes rôties et de la pipe du Finnois, mais une fois il sentit une odeur pénétrante d'encens. De dégoût il se retourna convulsivement dans son ht et se mit à crier:

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