SCÈNE XII
Les Mêmes, PORTHOS, entrant armé en guerre.
porthos. C'est bien vrai, par exemple.
aramjs. Ahl c’est vous, Porthos! bonjour.
porthos. .Mais c’est donc une surprise?
d'artagnan. Oui, mon cher Porthos, une surprise ménagée par Athos, et des plus agréables, comme vous voyez.
PORTHOS, pressant Aramis sur sa poitrine.
Ah! cher Aramis, laissez-tnoi vous presser sur mou c • ur, cher atni...
aramis, é touffe. Eli! dites donc, ce n’est pas sur votre cœur que vous me pressez, c'est sur votre cuirasse.
ATHOS, donnant la main à Porthos. Partez-vous doue pour les croisades, mon cher l)u\ allô ii?
porthos. Ma foi, je n’en sais rien ; je sais que je pars, voilà tout.
d’au iagn'an. Chut! ils ne sont pas des nôtres.
PORTHOS. Bail!
ARAMts, bas à Athos. Leur avez-vous parlé de messieurs les princes, et du voyage que \\ inter fait à Paris?
athos, bas. Inutile, ils sont à Mazarin.
aramis , bas. Mous agirons sans eux.
porrrnos, bas A d' Artngnan. Comment ferons-nous, alors?
d'artagnan , bas. Nous nous en passerons.
madeleine, qui peniant ce temps a mis le couvert Messieurs, la table est prête.
d'artagnan. Alors, profilons des biens que Dieu nous envoie ; c’est la véritable sagesse, n'est-ce pas, Aramis? A table, messieurs, à table !
i porthos. C'est d'autant mieux raisonné que je meurs de faitn. ,
athos, s’asseyant. Qu’est-ce que celte Serviette 7
d'artagnan. Ne la reconnaissez-vous pas, i Athos?
aramis. C'est celle du baslion Saint-Gervais.
PORTHOS. Sur laquelle l'aulre cardinal a (ait broder les armes de France aux endroits où elle avait été trouée par trois balles.
ATHOS. Pourquoi cette serviette à moi , amis?
d'artagnan. Parce que vous êtes !e plus 1 grand , le plus noble et le plus brave de nous, toujours!
athos. Alors, messieurs, par ce drapeau, i le seul que nous devons suivre au milieu des i discordes civiles qui vont jaillir assurément , et qui vont nous séparer peut-être, juronsnous de rester les uns aux autres de bons seconds pour les duels, des amis dévoués pour les affaires graves , et de joyeux compagnons | pour le plaisir.
D'artagnan. Oh! bien volontiers!
A pins. El si le hasard faisait que nous nous trouvassions dans deux camps opposés, chaque fois que nous nous rencontrerons dans la mêlée, à ce seul mot: Mousquetaire! passons notre épée dans la main gauche et tenduns- I nous la maip droite, filt-ce au milieu du carnage.
aramis. Oui, morbleu! oui I porthos. Oh ! que c'est bien dit, Athos, et que vous êtes éloquent, toujours ! j'en ai les larmesaux yeux, parole d'honneur!
ATHOS, d'un air sombre. Et puis n'y a-t-il pas entre nous un autre pacte que celui de l'amitié? n'y a-t-il pas celui du sang?...
d’artagnan. Vous voulez parler de Milady.
athos. Et vous, vous y pensiez, d'Artâ- • gnan.
d'artagnan. Tenez, Athos, vous êtes terrible avec votre coup d'œil... Eh bien! oui, messieurs... je vous le demande, en pensant parfois à cette terrible nuit d’Annenlières, à cet homme enveloppé dans un manteau rouge, qui était le bourreau; à cette exécution nocturne, à celte rivière qui semblait couler des flots de sang, et à celle voix qui cria au milieu de la nuit : Laissez passez la justice de Dieu!
N 'avez- vous pas quelquefois éprouvé des mouvements de terreur qui ressemblent...
atiios. A du remords, n’est-ce pas? J’aebève votre pensée... d’Arlagnan, est-ce que vous avez du remords, vous?
d’artagnan. Non, je n'ai pointdc remords parce que si nous l'eussions laissé vivre, elle eut sans aucun doute continué son oeuvre de destruction ; mais une chose qui m'a toujours étonné, mon ami... voulez-vous que je vous le dise?...
athos. Dites...
n’ART AGNAN. C’est que vous trouvant le seul d'entre nous à qui cette femme n'avait rien fait, le seul qui n'aviez pas il vous plaindre d’elle, ce soit vous, vous, Athos, si bon, qui vous soyez chargé de tout préparer pour cette expédition d’Armentières, qui ayez été chercher le bourreau, qui nous ayez conduits àda chaumière... que ce soit vous enfin qui, comme l’envoyé des justices divines, ayez prononcé le jugement sur elle; et quand moimême, le corps frissonnant, la voix haletante, les yeux en pleurs, étais prêt h pardonner, que ce soit vous qui ayez dit de frapper.
athos. Cela vous a toujours étonné, n’eslce pas?
d’art agnan. Oui, jcl’avouc, sivousnc nous en eussiez pas parlé, j’eusse gardé le silence... mais vous vous en êtes ouvert à moi le premier; alors, je vous ai dit ce que je pensais. Excusez-moi, Athos, si cela peut en quelque point vous blesser.
athos. Amis, laissez-moi vous raconter un épisode de ma vie, que je n'ai jamais raconté h personne... cela vous expliquera peut-être tout...
aramis. Dites, cher ami.
athos. Je ne vous recommande pas la discrétion; quand vous aurez entendu ce que je vais vous dire, vous jugerez la chose assez terrible , je le pense , je ne dirai pas pour l'oublier, mais pour l’ensevelir au plus profond de votre cœur.
d'art agnan. Nous vous écoutons, Athos!
ATIIOS. Ecoutez : J’avais vingt-cinq ans, j’étais comte, j'étais le premier de ma province sur laquelle mes ancêtres avaient régné presque en roi; j'avais une fortune princiire, tous les rêves d’amour, de bonheur et de gloire qu'on a k vingt-cinq ans; au reste, libre entièrement de ma personne, de mon nom et de ma fortune. En jour je rencontrai dans un de mes villages une jeune fille de seize ans, belle comme les amours et comme les anges k la fois. A travers la naïveté de son âge perçait un esprit ardent, un esprit non pas de femme , mais de poète ; elle ne plaisait pas, elle enivrait Elle vivait près de son frère, jeune homme mélancolique et sombre :
tous deux étaient arrivés dans le pays depuis
THEATRAL
six mois ; ils venaient on ne savait d'où, mais en les voyant, elle si belle , lui si pieux, on ne songeait pas k leur demander d’où ils venaient. J'étais le seigneur du pays, j’aurais u la séduire ou l'enlever k mon gré... maleureusement, j’étais honnête homme, je l’épousai.
d’artagnan. Puisque vous l’aimiez...
athos. Attendez! je l'emmenai dans mon château, j'en fis la première dame de la province... Oh! il faut lui rendre justice, elle tenait parfaitement sa place.
d’artagnan. Eh bien?...
atiios. Eh bien ! un jour que nous chassions à courre, son cheval, effrayé par la vue d'un poteau, fit un écart, elle tomba et s’évanouit... nous étions seuls, je m'élançai k son secours, et comme elle étouffait dans ses habits, je les fendis avec mon poignard. . . Devinez ce qu'elle avait sur l'épaule, d'Artagnan? Eue fleur de lis... elle était marquée.
d’artagnan. Horreur!., que dites-vous lk, Athos?
athos. La vérité pure... mon cher, l’ange était un démon , la belle et naïve jeune fille avait volé les vases sacrés de l'église, avec son prétendu frère qui n’était autre que son amant; je sus tout cela depuis, le frère ayant été pris et condamné.
d’artagnan. Mais elle, qu’en fîtes-vous?. .. athos. Oh! elle... j'étais, comme je vous l’ai dit, un grand seigneur, d’Arlagnan; j’avais sur mes terres droit de justice basse et haute, j'achevai de déchirer les habits de la comtesse, je pris une corde, et je la pendis k un arbre.
d’artagnan. En meurtre!...
athos. Non pas, malheureusement, car tandis que je m’éloignais au galop de cet endroit fatal et de ce pays maudit, quelqu'un vint sans doute, qui la sauva. Elle quitta la France alors, passa en Angleterre, elleépousa un lord, et elle en eut un fiLs; puis le dur, mourut et elle revint en France, se mit k la solde de Richelieu, coupa dans un bal les ferrets de la reine, fit assassiner Buckingham par Felton... et, pardonnez-moi, cher d’Artagnan , de rouvrir cette blessure en votre cœur, empoisonna au couvent des Augustines de Béthune , cette femme que vous adorez, cette charmante Constance Bonacicux.
d’artagnan. Ainsi, c’était la même?..
ATHOS. La même; tout le mal qui nous avait été fait nous venait d'elle; une fois elle m’avait échappé pour commettre trois meurtres... cette fois je jurai qu’elle ne m’échapperait plus et qu'elle avait fini le cours de scs scélératesses; voilà pourquoi j'allai chercher le bourreau de Béthune , voilà pourquoi je vous conduisis tous k la chaumière où elle était cachée... voilà pourquoi je prononçai
la sentence. Voilà pourquoi lorsque vous hésitiez, vous, Porthos, lorsque vous frémissiez, vous, Aramis. .. lorsque vous pleuriez, vous, d'A rtagnau. . . voilà pourquoi je dis : Frappe!. ..
d'ahtagnan. Corbleu ! je comprends tout, maintenant..
porthos. Et moi aussi!...
aramis. Bail!... c'était une infâme, n’y pensons plus...
d’art AGNAN. Heureusement que de ce passé... il ne reste aucune trace...
athos. Elle avait un fils de ce lord de Win ter. . . frère de celui que nous connaissons.
D’ARTAGNAN. Je le sais bien, puisqu’au moment de sa mort vous vous êtes écrié : Elle n'a pas même songé à son fils.
aramis. Eh! qui sait ce qu’il est devenu?
mort le serpent, morte la couvée. Croyez-vous que de Winter, notre compagnon , celui qui nous guida dans l'accomplissement de l'acte de justice, se sera amusé à recueillir le fils... D'ailleurs, si le fils existe, il était en Angleterre, à peine s’il connaissait sa mère... Puis tout a été fait dans le silence et dans la nuit, chacun de nousavaitintérètàgarderlesecrelet l’a gardé... il ne sait rien, il ne peut rien savoir.
Ils s’asseyent.
PORTHOS. Bah! l’enfant est mort ou le diable m'emporte ! il fait tant de brouillard dans cette maudite Angleterre. . . Mangeons.
Madeleine, entrant. L'envoyé de Son Eminence...
athos. Qu'y a-t-il?. ..
d'artagnan. Rien!...
aramis. Si c’est une femme, cher ami, nous vous laissons.
d'artagnan. Non pas, messieurs, c’est un homme.
porthos. Eh bien ! si c'est un homme, qu'il entre et qu’il se mette à table.
d'artagnan. Non pas, ce serait sans doute trop mauvaise compagnie... pour Athos et pour Aramis; il s’agit d’uu envoyé de Mazarin, quelque pleutre comme lui ; il n’a qu'un mot à me dire, demeurez là, et ne vous fâchez pas si nous parlons à voix basse.
porthos. Sans doute; mais expédiez le promptement, que diable ! il est temps que nous déjeunions.
Les trois amis sc retirent dans un coin.
d’artagnan. Faites entrer, madame Turque n ne.
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