‹ Les MousquetairesChapitre 29 sur 66 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

Les Mêmes, LA REINE, tout en noir, dont l'antichambre.

de winter. Ouvrez les deux battants de la porte, Touiy.

Toniy ouvre en s'inclinant.

L\ RUINE, son f erant ton voile. Ah! milord, c’est donc bien vous! je croyais avoir mal lu , je craignais que les lettrés dont se compose votre nom ne m’eussent trompée.

Vous venez de la part du roi, milord?...

parlez vite, qu’avez-vous à me dire?

de winter. J'ai b remettre ce message 1 Voire Majesté.

Il s'ageno-iü*, el pri'.cnte à 1. Rein, un (lu t d'or.

LA REINE, ouvrant l'étui et en tirant une lettre. Milord, vous m'apportez Irois choses que je n'avais pas vues depuis bien longtemps, de l'or, une lettre cl un ami dévoué... Relevez-vous, milord. . . (Lui donnant la main, t Merci, mon ami, merci!

de winter. Votre Majesté me comble.

LA reine. Et maintenant, voyons ce que contient celte précieuse lettre... Ah! c'est bien l'écriture , c'est bien la signature de mon Charles... ( Lisant ) « Madame et chère

• épouse, nous voici arrivés au terme; toutes » les ressources dont je dispose sont con- » centrées en ce camp de Newcastle d'où je » vous écris là, j’attends l'armée de mes » sujets rebelles, et avec le secours de mes

• braves Ecossais, je vais lutter une dernière r fois contre eux. Vainqueur, je prolonge la » lutte; vaincu, je suis perdu complètement; » dans ce dernier ras je n'aurai qu a gagner

• les côtes de France , mais voudra-t-on y » recevoir un roi malheureux, qui apportera » un si funeste exemple dans un pays déjà » soulevé par les discordes civiles? Le porteur » des présentes, que vous connaissez comme

• un de mes vieux et demes plus fidèles amis. . . (Elle» interrompt et lui tend ia main.) Oh!

oui, milord!... ( Continuant .) « Le porteur » des présentes vous dira, madame , ce que » je ne puis confier aux risques d’un acci- » dent. Il vous expliquera quelle démarche » j’attends de vous , et je le charge aussi de ma » bénédiction pour ceux de mes chers cillants

• qui sont eu France, et de tous les sen-

• timents de mou cœur pour vous, madame » et chère épouse. Charles , encore roi »

• Dieu permet que nos deux enfants, la princesse Elisabeth, et le duc de Glocester, qui ont à Londres, se portent bien. • Alt!

mon Dieu! qu’il ne soit plus roi, qu'il soit vaincu, exilé, proscrit, mais qu'il vive, que mes enfants renoncent au trône de leur père, mais qu’ils vivent ! Oh ! dites-moi, milord, 1a position du roi est donc bien désespérée?

De winter. Plus désespérée certainement qu'il ne le croit lui-même, madame.

la reine. Etqu’attend-ii de moi dans cette extrémité? voyons, dites vite.

de winter. Que Votre Majesté demande des secours à Mazarin, ou tout au moins uq refuge en France.

LA REINE. Hélas ! milord, croyez-vous que j’aie attendu cette lettre pour faire de ce côté tout ce que j’ai pu faire?

DE w inter Eh bien ?

la reine. Eh bien! secours, asile... argent, monsieur Mazarin m'a tout refusé.

de winter. Gomment! il a refusé un asile au roi Charles, au beau-frère du roi Louis XIII, à l'oncle du roi Louis XIV !

LA reine. Hélas ! je l’inquiète et le fatigue déjà bien assez. . . ma présence et celle de ma fille lui pèsent., à plus furie raison celle du roi... Milord, écoutez... c’est triste et presque honteux à dire, mais nous avons passé 1 hiver au Louvre, Henriette et moi, sans argent, sans linge, presque sans pain... restant souvent couchées une partie de la journée faute de feu. . . de sorte que nous serions peut-être mortes toutes deux de faitn et de misère, sans les aumônes qu'a bien voulu nous accorder le parlement.

de winter. Horreur ! la fdle de Henri IV mourant de faim dans cette patrie où son père voulait que le dernier paysan eût plus que le nécessaire!... Que ne vous adressiez-vous au premier de nous, madame?...

il eût partagé sa fortune avec vous, ou plutôt, il eût mis tout ce qu'il possédait aux pieds de sa reine.

la reine. Vous voyez bien, de Winter, que je ne puis plus qu'une seule chose... c'est de repasser en Angleterre avec vous.

de winter. Pourquoi faire, madame?

la reine. Pour mourir avec le roi, puisque je ne puis le sauver.

DE winter. Ah ! madame, voilà surtout ce que le roi craignait, voilà ce qu’il vous prie et au besoin ce qu'il vous ordonne de ne pas faire.

la reine. Milord, le roi parle es cœur qui craint et non pas en cœur qui aime... Ignoret-il donc que la pire douleur c'est l'incertitude... On s’habitue à un malheur que l'on envisage en face; car lorsqu'on le connaît ce malheur , on peut trouver des ressources contre lui... mais à un malheur vague, éloigné, indéfini, insaisissable, inconnu... il n'v a d'autre remède que la prière... et j’ai tant prié, milord, sans que rien ait changé dans

le sort du roi ou dans le mien, que je commence à désespérer... Milord, si le roi, dans l'extrémité où il se trouve , veut m’éloigner de lui. .. c’est que le roi ne m'aime pas.

DK winter. Oh! madame, vous savez vousmême qu’une pareille accusation est injuste.

Non, le roi craint que tant de dangers... tant de fatigues...

LA HEINE. I.es dangers, les fatigues... Eli!

n'y suis -je pas habituée?... n’ai-je pas seule, sous prétexte de conduire ma fille en Hollande, été solliciter de Guillaume d’Orange des secours d'armes et d’argent? A mon retour, n'ai-je point été assaillie par une tempête terrible, comme si, contre notre malheureuse cause, ne se déchaînait pas seulement la colère des hommes, mais encore celle de Dieu?... Au milieu de cette tempête, ai-je quitté le pont du bâtiment? à toutes les représentations du capitaine et de l'équipage que j’encourageais |ur ma présence, ai-je répondu auU'e chose, sinon qu'il n'y avait point d’exemples dans l’histoire qu'une reine se fût jamais noyée?. .. Enfin, après avoir perdu deux vaisseaux , une partie des secours que j’apportais, repoussée sur les côtes de la Hollande, ai-je hésité, au premier sou flic de vent favorable, à me remettre en mer?. . . Cette fois, Dieu se tait, lassé de inc poursuivre!... J'abordai. . . mais à peine à terre . . la maison dans laquelle je m’étais réfugiée fut cernée, attaquée; vous le savez, milord, puisque c'est vous qui vintes me délivrer. . . Où m'avez-vous trouvée, mvlord, dites?... sur la brèche que le canon venait de faire à cette maison croulante... au milieu du feu, des blessés, des morts, toute sanglante du sang de mes défenseurs et du mien, car un éclat de bois m'avait blessée . En vous voyant, milord, ai-je songé h me '... Pour qui a été mon premier mot?

pou liarles.. . Quand il m'a fallu, pour arri\ ' jusqu’à lui, revêtir des habits d'homme, a : ja hésité?... Trois jours et trois nuits vous m’avez vue à vos côtés... ai-je poussé un soupir. ..ai-je proféré uneplainte... ai-je demandé autre chose que ce que demandait le dernier de vos officiers?... Non; car fatigues, privations, dangers, tout fut oublié quand je revis mon époux et mon roi... Une année tout entière, je la passai près de lui. . . dans les montagnes, au camp, presque toujours dans la tente, bien rarement dans une maison. .. De palais, hélas! depuis longtemps il n'en était plus question pour nous!... Qui in'a forcé de le quitter?... la volonté seule de Dieu et l'amour de mon enfant. .. J’allais devenir mère... je ne craignais pas de mourir, je craignais de tuer ma pauvre petite Henriette... Je vous parlais de misère, milord... mais à ce moment, n’ai-je pas été la plus misérable des femmes?... Ici, du moins, j’ai le Louvre tout dénué qu’il

m'est offert... le couvent des Carmélites, tout sombre qu'il est. Qu’avais-je à Exeter?... une simple chaumière... ma pauvre enfant vit le jour sur un grabat, sans matelas ni sans couverture. Ce fut alors qu’il m’arriva un messager de la reine ma soeur ; ce messager m'apportait deux cent mille livres... ai-je gardé une pistole pour moi, milord? .. non, jusqu’au dernier écu, j’ai tout envoyé à Charles, parce que Charles, c'est tout pour moi, voyezvous.. . aussi, lorsqu’il in’a fallu le quitter pour revenir en France... eh! milord, vous étiez encore là vous avez vu nia douleur, mes larmes, mon désespoir... et quand vous venez me dire que sa pnsition est plus désespérée encore qu’il 11e le croit lui-même, que sa liberté est menacée, sa vie peut-être .. Vous venez me parler de dangers et de fatigues, à moi, dont le règne a été une longue fatigue et la vie un long danger .. Ali ! milord, si le roi vous a dit ccia, le roi manque de mémoire, et si vous vous opposez, à ce que je le rejoigne, vous, milord, 0I1! vous manquez de pitié!

df. WIN teb. C’est justement parce qu’il se souvient de tout ce que vous avez souffert que le roi veut que vous restiez en France .. c’est justement, pardonnez-moi le mot, parce que j'ai pitié de ma reine, que je ne veux pas qu'elle passe en Angleterre.

la reine. Eh bien ! n'en parlons plus, milord; je ne veux pas vous mettre entre la déférence que vous devez à votre reine et l'obéissance que vous devez à votre roi .. Parlons de vous... parlons de lui... .N'avez-vous pas d'autre but en venant en France que celui que vous m’avez exposé ?

DE winter. Si fait, madame.

la reine. Eh bien! dites, voyons...

de winter. J’ai connu en France, autre fois, quatre gentilshommes.

LA reine, avec tristesse. Quatre gentilshommes ! et voilà le secours que vous comptez reporter à un roi sur le point de perdre son trône?

de winter. Ahlsije les avais tous quatre, je répondrais de bien des choses, madame... Avez-vous entendu parler de quatre gentilshommes qui soutinrent autrefois la reine Anne d'Autriche contre le cardinal Richebeu?

LA reine. Oui, c’est une tradition de la cour.

de winter. De quatre gentilshommes qui traversèrent la France à travers toutes les embûches , tachant la route qu’ils suivaient de leur sang, pour aller chercher en Angleterre ces fameux ferrets de diamants qui faillirent perdre Anne d'Autriche?

LA REINE. Oui.

de winter. Ces quatre gentilshommes, si je vous disais tout ce qu’ils on fait, madame.

lOgle

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tons croiriez que je vous raconte un chapitre de l'Arioste ou que je vous lis un chant du Tasse... Mais, hélas! de ces quatre vaillants, je l’ai appris ce matin, il ne reste plus que deux !

la reine. Les deux autres sont morts?.. . j

DE winter. Pisque cela... les deux autres sont au cardinal Mazarin.

la reine. Et les deux qui restent?...

DE WINTER, Les deux qui restent, madame, je ne sais point encore s'ils ne sont point invinciblenientà Paris, ou même si, étant libres, iis ne s'effrayeront pas des dangers qui menacent une paroi. le entreprise, et s’ils consentiront à me suivre en Angleterre.

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