‹ Les MousquetairesChapitre 58 sur 66 · I MORDAUNT, D'ARTAGNAN, PORTHOS, ATHOS, ARAMIS · texte numérisé non relu

I MORDAUNT, D'ARTAGNAN, PORTHOS, ATHOS, ARAMIS

d’artacnan.. Monsieur Mordaunt , puis— qu’après tant de jours perdus à courir les uns après les autres, le hasard nous rassemble enfin, causons un peu, s’il vous plaît.

mordaunt. Je vous écoule, monsieur.

I d'artaunan. Il nie parait, monsieur, que vous changez de costume aussi rapidement | que je l'ai vu faire aux mimes italiens que

M. Ic cardinal de Mazarin fit venir de Berpaine. et qu'il vous a sans doute mené voir pendant votre séjour en France?

ah mis. Tout .’i l'heure vous étiez déguisé, je veux dire habillé en assassin, et maintenant...

MORDAUNT. Et maintenant, au contraire, j'ai tout l'air d’être dans l'habit d'un homme qu’on va assassiner, n'est-ce pas?

PORTftos. Ah! monsieur, comment pouvez-vous dire de ces choses-là, quand vous êtes en compagnie de gentilshommes et que vous avez line si bonne é|>éc au côté?

MORD > t. NT. Il n’v a pas de si bonne épée, monsieur, qui vaille quatre épées et quatre poignards; sans compter les é|>écs et les poignards de vos acolytes qui vous attendent à la |iorte.

aramis. Pardon, monsieur, vous faites erreur. Ceux qui nous attendent à la porte ne sont point nos acolytes, mais nos laquais. Je tiens à rétablir les choses dans leur plus scrupuleuse vérité.

D’art AON 'N. Mais ce n’est point de cela qu'il s'agit, et j’en reviens à ma question. Je me faisais donc l'honneur de vous demander, monsieur, pourquoi vouschangicz d'extérieur?... !,o masque vous était assez commode, ce me semble; la barbe grise vous seyait à merveille, et quant à cette hache, dont vous avez fourni un si illustre coup, je crois qu'elle ne vous irait pas mal non plus en ce moment. Pourquoi doue vous en êtes-vous dessaisi ?

Mon n au vt. Parce qu'en me rappelant la scène d’Arnicntiéres, j'ai pensé que je trouverais quatre haches pour une, puisque j’allais me trouver entre quatre bourreaux.

D'ARfAi.NAN, urec calme. Monsieur, quoi- I que profondément v icieux et corrompu, vous êtes jeune, ce qui fait que je ne m’arrêterai pasà vos discours fr.voles... oui, frivoles, car ce que tous venez de dire à propos d’Armentièrcs n’a pas le moindre rapport avec la situation présente, lin elTet , nous ne pouvions pas ollrir une épée à madame votre mère, et la prier de s’escrimer contre nous. Mais à vous, monsieur, à un jeune cavalier qui joue du poignard, du pistolet et de la hache, comme nous vous avons vu faire, et qui porte au côté une épée de la taille de celle-ci, il n'y a personne qui n'ait le droit de demander la fav eur d’une rencontre.

mordaunt. vh! ali! c’est donc un duel que vous voulez?

d’artau.NaN, ai te sang-froid. Pardon, pardon, ne nous pressons pas, car chacun de nous doit désirer que les choses se passcut dans toutes les règles. Rasseyez-vous donc, cher Porthos, et vous, mon-icur Mordaunt, veuillez rester tranquille. Nous allons régler

an mieux cette a (Taire, et je vais être franc avec vous. Avouez, monsieur Mordaunt, que vous avez bien envie de nous tuer les uus ou les autres?

mordaunt. Les uns et les autres.

d'arTAONAN, te tournant vert Aramis.

C'est un bien grand bonheur, convenez-en, Aramis, que monsieur Mordaunt connaisse si bien les finesses de la langue française ; au moins, il n'y aura pasde malentendu entre nous. (.S'< retournant vert Mordaunt. ) Cher monsieur Mordaunt, je vous dirai donc que ces messieurs payent de retour vos bons sentiments à leur égard, et seraient charmés de vous tuer aussi. Je dirai plus, c'est qu'ils vous tueront probablement; toutefois, ce sera en gentilshommes loyaux, et la meilleure preuve que je puisse fournir, la voici. (En ditant ces mots, il jette ton chapeau fur 1»

tapis, recule ta chaise contre la muraille et jait signe à ses amis d’en faire autant , puis, saluant Mordaunt avec grdcc.) A vos ordres, monsieur; car si vous n'avez rien 1 dire contre l'honneur que je réclame, c’est moi qui commencerai, s’il vous plait.

PoRTHOS. Halte-là ! je commence, moi, et sans rhétorique.

aramis. Permettez, Porthos...

d’artaunan. Messieurs, messieurs, »yez tranquilles , vous aurez votre tour. Demeurez donc à votre place comme Athos, dont je ne puis trop vous recommander le calme , et lais— scz-moi l'initiative que j’ai prise. ( Tirant son épée arec un geste terrible. ) D'ailleurs , j'ai particulièrement affaire à monsieur, et je commencerai, je le désire, je le veux I (A Mor iaunt. ) Monsieur, je vous attends.

mordaunt. Et moi, messieurs, je vous admire ! Vous discutez à qui commencera de se battre contre moi, et vous ne me consultez pas là-dessus, moi, que cela regarde un peu, ce me semble. Je vous hais tous, c'est vrai, mais à des degrés différents... j'espère vous tuer tous, mais j'ai plus de chance de tuer le premier que le second, le second que le troisième, le troisième que le dernier. Je réclame donc le droit de choisir mon adversaire; si vous me déniez ce droit , tucz-inoi , je ne me battrai pas.

porthos et aramis. C'est juste.

mordaunt. Eli bien ! je choisis pour mon premier ad>ersaire celui de vous qui, ne se croyant plus digne de se nommer le comte de la hère, s’est fait appeler Athos.

I atiios, secouant la té e. Monsieur Mordaunt, tout duel entre nous est impossible ; faites à quelque autre l'honneur que vous me destinez.

1 mordaunt. Ah! en voilà déjà un qui a

peur.

MAGASIN THÉÂTRAL

d’artagnan, bondissant. Mille tonnerres!

qui a dit ici qu’Athos avait peur?

athos, avec un jourtre de tritietse et de méprit. Laissez dire, d'Artagnan.

d'artagnan. C'est votre décision, Athos?

athos. Irrévocable.

d'artagnan. C'est bien ! n’en parlons plus.

(A Mordaunt.) Vous l'avez entendu, monsieur; monsieur le comte de la Père ne vent pas vous faire l'honneur de se battre avec vous. Choisissez parmi nous quelqu’un qui le remplace.

mordaunt. Du moment que je ne me bats pas avec lui, peu m’importe avec qui je me bats. Mettez vos noms dans un chapeau , et je tirerai au hasard.

d’artagnan. Voilà une idée.

aramis. En effet, ce moyen concilie tont.

porthos. Je n’y eusse pointpensé, «cependant c'est bien simple.

d’artagnan. Voyons , Aramis , écriveznous cela de cette jolie petite écriture avec laquelle vous écriviez à Marie Michon pour la prévenir que la mère de monsieur voulait faire assassiner milord Buckingham. ( Aramie t’approche du bureau de Cromwell, déchire trois morceaux de papier d’égale grandeur , écrit un nom mr chacun d'eux, put s let présente à Mordaunt. Celui-ci, sans let lire, lui fait signe qu’il s’en rapporte parfaitement à lui. Aramis roule les papiers, les met dam un chapeau et let présente à Mordaunt, qui en lire un qu'il laisse dédaigneusement retomber tant le lire. ) Ah ! serpenteau , je donnerais toutes mes chances au grade de capitaine des mousquetaires pour que ce bulletin portât mon nom !

ARAMIS, lisant le papier à haute voix.

> D'Artagnan ! »

d'artagnan. Ah! il y a donc une justice au ciel! (Se retournant vert Mordaunt.) J’espère, monsieur, que vous n'avez aucune objection à faire ?

mordaunt, liront ion épée et en appuyant la pamte sur sa botte. Aucune, monsieur.

d'artagnan. Etes-vous prêt, monsieur?

mordaunt. C'est moi qui vous attends , monsieur.

d'artagnan. Alors prenez garde à vous , monsieur, car je tire assez bien l'épée.

mordaunt. Et moi aussi.

d'artagnan. Tant mieux , cela met ma conscience en repos. En garde!

moudaunt. lin moment : engagez-moi votre parole , messieurs, que vous ne me chargerez que les uns après les autres.

porthos. C’est pour avoir le plaisir de nous insulter que vous nous demandez cela, monsieur ?

mordaunt. Non, c'est pour avoir, comme

disait monsieur tout à l'heure la conscience tranquille.

d'artagnan, regardant autour de lui. Ce doit être pour autre chose.

PORTHOS et aramis. Foi de gentilhomme!

mordaunt. En ce cas, messieurs, rangezvous dans quelque coin comme a fait monsieur le comte de la Fère , qui , s’il ne veut poiut se battre , me parait au moins connaître les règles du combat, et livrez-nousde l'espace, nous allons en avoir besoin,

aramis. Soit!

porthos. Voilà bien des embarras.

d'artagnan. Rangez-vous, messieurs; il ne faut pas laisser à monsieur te plus petit prétexte de se mal conduire, ce dont, sauf le respect que je lui dois, il me semble avoir grande envie... Allons, êtes-vous enfin prêt, monsieur ?

mordaunt. Je le suis.

Ils croiseol le fer.

d'artagnan. Ah! vous rompez, vous tournez !... Comme il vous plaira, j'v gagne quelque chose : je ne vois plus votre méchant visage. Me voilà tout à fait dans l'ombre , tant mieux ! Vous n’avez pas d'idée comme vous avez le regard faux, monsieur , surtout lorsque vous avez peur. Regardez un peu mes yeux, et vous verrez une chose que votre miroir ne vous montrera jamais, c'est-à-dire, un regard loyal et franc. (Mordaunt en rompant se trouve prit de ta muraille, d laquelle il appuie la main gauche.) Ah! pour cette fois, vous ne romprez plus , mon bel ami !

Messieurs , avez-vous jamais vu un scorpion cloué à un mur ?... non? eb bien! vous allez le voir. (Au moment où, plut acharne que jamais, après une feinte rapide et terrée, il s’élance comme l'éclair sur Mordaunt, la muraille semble te fendre, Mordaunt disparaît par l'ouverture béante, et l'épée pressée entre let deux panneaux se brise. Il fait un pat en arrière, la muraille te referme. ) A moi, messieurs, enfonçons cette porte!

aramis, accourant prés de d’Artagnan.

C'est le démon en personne!

PORTHOS, appuyant ton épaule contre la porte secréte. 11 nous échappe, sangdieu ! il nous échappe !

athos, sourdement. Tant mieux!

d'artagnan. Je m'en doutais, mordious!

je m'en doutais ; quand le misérable a tourné autour de la chambre, je prévoyais quelque infâme manœuvre, je devinais qu'il tramait quelque chose; mais qui pouvait se douter de cela?

aramis. C'est uu affreux malheur que nous envoie le diable son ami.

( athos. C'est un bonheur manifeste que | nous envoie Dieu 1

d’artagnan. En vérité, vous baissez, Atlios! comment pouvez-vous dire des choses pareilles à des gens comme nous? mordious !. . vous ue comprenez donc pas la situation?...

Le misérable va nous envoyer cent côtes de fer qui nous pileront comme grain dans ce mortier de monsieur Cromwell.. Allons, allons! en route! Si nous demeurons cinq minntes seulement ici, c'est fait de nous.

athos et aramis. Oui, vous avez raison, en route !

porthos. Et où allons-nous?

d'artagnan. A l’hôtel, prendre nos hardes et nos chevaux, puis de là , s'il plaît h Dieu, en France, où du moins je connais l’architecture des maisons. Notre felouque nous attend; ma foi c'est encore heureux... En route !

tocs. En route!... en route!

Ils sortent..

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