‹ Les MousquetairesChapitre 57 sur 66 · CROMWELL, MORDAUNT · texte numérisé non relu

CROMWELL, MORDAUNT

mordaunt. Votre Honneur m’avait donné deux de ces Français, alors qu’ils n’étaient coupables que d’avoir pris les armes en faveur de Charles l".Maimcnantqu’ilssontcoupablcs de complot contre l’Angleterre, Votre Honneur veut-il me les donner tous les quatre?

CROMWELL. Prenez-les. ( Mordaunt t'incline avec un tourire de triomphante firoeiti.) Mais revenons, s’il vous plaît, à ce malheureux Charles. A-t-on crié parmi le peuple?

mordaunt. Fort peu, si ce n’est : Vive Cromwell!

Cromwell. Où étiez-vous placé?

mordaunt. J'étais placé de manière à tout voir et à tout entendre.

Cromwell. Il paraît que l'homme masqué a fort bien rempli son office?

mordaunt, d’une noix calme. En effet, un seul coup a suffi.

cromwell. Peut-être était-ce un homme du métier.

mordaunt. Le croyez-vous, monsieur?

cromwell. Pourquoi pas?

mordaunt. Cet homme n'avait pas l’air d’un bourreau.

cromwell. Et quel autre qu'un bourreau eût voulu exercer cet affreux métier?

MORDAUNT. Mais peut-être quelque en-

ncmi personnel du roi Charles, qui aura fait \a u de vengeance, et qui aura accompli ce voeu; peut-être quelque gentilhomme qui avait de graves raisons de haïr le roi déchu, et qui, sachant qu'il allait fuir et lui échapper, s'est placé ainsi sur sa route, le front masqué et la hache à la main, non plus comme suppléant du bourreau, mais comme mandataire de la fatalité.

CROMWELL. C’est possible.

mordaunt. Et si cela était ainsi. Votre Honneur condamnerait-il son action?

cromwel. Ce n’est point à moi de le juger ; c’est une aiïaire entre lui et Dieu.

mordaunt. Mais si Votre Honneur connaissait ce gentilhomme?

CROMWELL. Je ne le connais pas, monsieur, et je ne veux pas le connaître. Que m'importe h moi que ce soit celui-là ou un autre ? Du moment où Charles était condamné, ce n’est point un homme qui lui a tranché la tête , c’est une hache.

mordaunt. Et cependant, sans cet homme le roi était sauvé. Vous l'avez dit vous-même; on l'enlevait.

Cromwell. On l'enlevait jusqu’à Greenwich. Là il s’embarquait sur une felouque frétée hier par scs sauveurs. Mais sur la felouque, au lieu du patron Crahbe qu'ils s'attendaient à trouver, étaient quatre hommes à moi, et quatre tonneaux de poudre à la nation. En mer, les quatre hommes descendaient dans un canot qui suit la felouque, abandonnant le roi et ses sauveurs dans le bâtiment; et vous êtes déjà trop habile en politique, Mordaunt, pour que je vous explique le reste.

MORDAUNT. Oui, en mer, ils sautaient tous.

cromwell. Justement! L’explosion faisait ce que la hache n'avait pas voulu faire. Le roi Charles disparaissait anéanti; on disait qu'échappé à la justice humaine, il avait été poursuivi et atteint par la vengeance céleste; nous n'étions plus que scs juges, et c’était le ciel qui l'avait frappé!...

mordaunt. Monsieur, comme toujours, je m'incline et m'humilie devant vous : vousôtcs un profond penseur, et votre idée de la felouque minée est sublime.

cromwell. Absurde, puisqu’elle est devenue inutile. Il n'y a d'idée sublime que celle qui porte ses fruits; toute idée qui avorte est folle et aride. Vous irez donc ce soir à Greenwich, Mordaunt; vous demanderez le patron de la felouque f Eclair, Vous lui montrerez un mouchoir blanc noué par les quatre bouts; c’était le signe convenu entre les Français et le patron Crahbe; vous direz à mes gens de reprendre 1 terre, et vous ferez reporter la poudre a l'arsenal.

THÉÂTRAL

mordaunt. A moins que cette felouque, telle qu’elle est, ne puisse servir à des projets utiles à la nation.

cromwell. Je comprends.

mordaunt. Ah! milord, milord ! Dieu, en vous faisant son élu, vous a donné son regard auquel rien ne peut échapper.

CROMWELL, riant. Je crois que vous m’appelez ntilord ! c'est bien, parce que nous som- ; mes entre nous ; mais il faudrait faire attention I qu'une pareille parole ne vous échappât devant nos puritains.

mordaunt. N’est-ce pas ainsi que Votre Honneur sera appelé bientôt?

CROMWELL. te texan! et prenant ion manteau. Je l’espère, du moins; mais il n’est pas encore temps.

mordaunt. Vous vous retirez, monsieur?

CROMWELL. Oui, j'ai couché ici hier et ; avant-hier, et vous savez que ce n'est pas mon habitude de coucher trois fois dans le même lit.

mordaunt. Ainsi, Votre Honneur tne donne toute liberté pour la nuit?

cromwell. Et même pour la journée de demain, si besoin est.. Venez-vous avec moi (

; Mordaunt?

MORDAUNT. Merci, monsieur; les détour* que vous êtes obligé de faire en passant par le souterrain me prendraient du temps, et d'après ce que vous venez de me dire, je n'en ai I peut-être déjà que trop perdu. Je sortirai par l'autre porte.

CROMWELL appuie la main sur un bouton perdu dam In tapiuerie. ei tort par une porte secréte, En ce cas, adieu !

Au moment où Cromwell a disparu par la porte §ecrèle. Grimaud parait sur le balcon. Pendant ce temps, Mordaunt a remis son manteau. Il prend la lampe aur la table et sort. l,a fenêtre s’ouvre ; P or» thos et Aramis viennent se placer dans la chambre. Un moment après, on voit revenir Mordaunt pile, épouvanté, reculant, sa lampeà la main, devan d'Artagnan qui , chapeau bas , marché vers lui avec une exquise politesse. Derrière d'Artaguan entre Alhos.

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