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LE COMITÉ RADICAL DES ÉLECTEURS

La lutte électorale se prépare; les partis sont en présence. — D'un côté, l'opposition dite constitutionnelle , produit de la réunion des deux nombreuses fractions qui marchent sous les bannières de MM. Odilon Earrot et Thicrs, aiguise ses armes pour le combat , et cherche une nouvelle force dans cette fusion électorale, qui a déjà eu pour exemple et pour prccédcnl la fusion parlementaire. — De l'autre, le parti ministériel, avec ses incessants agents de corruption, sa monnaie courante de promesses, de menaces, c!e faveurs, en appelle a l'aveuglement, à l'ignorance et, ce qui est pis, à l'égoïsme et à toutes les mauvaises passions, pour soutenir son influence ébranlée.

Quelle atlilud(! devaient prendre dans cetle lutte les électeurs sincèrement attacjiés aux j)rincipes démocratiques dont on cherche chaque jour à éloulfer le progrès, mais auxquels , pour tout esprit prévoyant , appartient incontestablement l'avenir?

ïell(! est la question que nous nous sommes posée.

Et il nous a paru que cette opposition, si restreinte qu'on voulût la supposer par le nombre, était trop considérable par l'élévalinn de ses doctrines pour s'anniiiiler comme par le passé ; qu "elle ne pouvait se réduire à ser\ir en silence d'appoint à une opposition qui , tout en respectant ses principes , s'emparerait de ses votes comme d'un patrimoine acquis à l'avance et la traiterait en pays conquis.

Nous nous sojnmes donc isolés, non (jue nous j)uissions avoir la prétention soit d'injposcr nos volontés , soit de dicter tous les choix , soit d'exiger la réalisation innnédiale de tous nos vœux; — mais parce que, quelle (jue soit la résolution a l,u|ii(llr notr(î (onscicnce nous dira de nous arrêter en dmiier lieu, il fallait qu il lut d'abord reconnu (jue nous avions notre existence propre, et ([ue le candidat, même d'une coideur dilli'rcnte de la nôtre, rjui réclamerait notre concours, n eût pas !<■ droit do ne tenir aucun compte de nos suUVages après les avoir obtenus, mais se crût, au contraire , obligé de les conquirir et de les mériter.

Or, nous croyons qu'à quelque nuance de l'opposition qu'un candidat appar-

tienne, il est dos questions sur lesquelles il peut nous suKre sans mentir à sa conscience et sans redouter les effets de son enj^agement.

Et d'ahord, disons-le bien haut, nous nous considérons comph-tenienl désintéressés dans le débat qui se restreindrait û substituer un ministère à un autre ministère. Dès là qu'à des degrés difléretits ces divers miru'stères ne feront , comme nous le voyons depuis quinze ans, que servir d'écho à la même penst-e, qu'importe qu'ils la reproduisent avec des développements, des accessoires . diflérents, sans doute, si malheureusement le fond reste permanent et invariable.

Nous trouvons que la limite entn; ces diverses révélations de la même pensée est trop mal définie pour qu'il nous soit donné d'en apercevoir nettement les dissemblances caractéristiques. Nous assistons en spectateurs impassibles à ces luttes animées des rivalités infatigables qui se disputent successivement le pouvoir. Mais , convaincus que le triomphe peut être à l'un ou à l'autre sans qu'il y ait pour le pays une liberté réelle de plus, une honte, une corruption ou une dilapidation demoiiis, nous ne ferions pas un pas pour servir à l'une ou à l'autre de ces ambitions gouvernementales, pour repousser au pina« le ceux que les hasards de la lutte en ont fait tomber et pour faire retrouver des portefeuilles à ceux (jui les ont perdus.

Nous sourions même, malgré nous, en entendant certains, qui déjà ont fait leurs preuves , et qui semblent désireux de les faire encore, parler , en se frappant la poitrine, de liberté, d'honneur, de patrie, de grandeur et de dignité de la France, quand nous savons conmuMit , en leur temps, ils entendaient ce» grandes choses, et ce qu'ils ont fait pour elles.

Pour nous , la question est ailleurs. Ce qu'on appelle le pays légal est à nos yeux atteint d'un mal profond, gangrené d'un viee radical. Oue uouî; regardions au sommet comme à la ])ase, le mal est presque partout le même : au sommet sont les Ministres , mnmhtaircs délégués par la majorité de la Chambre ; au second érl'.elon. la Chambre, mandataire i\\\ corps électoral; au troisième, le corps électoral , mandataire du peuple. Chacun de ces mandatures seiublr à l'énvi s'étudiera fouler aux pieds son mandat. Le Ministre croit -il le nMuplir en songeant à la conservation de son portefeuille ou à la réu>sile du svsteme dont il s'est fait le plastron grassement salarié!» Kl voyez jusqu'où va In démoralisation : Pourvu qu'on réussisse, tous les moyens sont «le mise; le mensoni:»' en'ronté se produit à la tribune ; un Ministre engage son honneur à ne pas mal user de la loi qu'il réclame, il aflirme, il s'engage, il jtne. et le lendemain, quand il a obtenu ce qii'il réclamait, plus de serments ni d'entraves, il accomplit. sans rougir, tout ee qu'il s'était inierdit.

De son côté, le Député eroil-il accomplir son mandat en travaillant à l'avancement qu'il désire, en mendiant la fonction qu'il espère, en abusant deseonlidences gouvernementales pour agioter à coup sur, ou même en vendant ,nidacieusenient. sans voile et sans pudeur, sa conscience et son vote.

Kt l'Eleeleur enfin, croit-il aussi accomplir son mandat en songeant, au momentoù il trace son bulletin, à lui. à ses proches, à sou clocher, à son lleuve. à sa boutique, à son étude; en un mot, à tout ce qui n'est pas linlérèt qu'il doit défendre.

peut se réduire à ces deux points : 1° étendre assez le cercle du corps électoral

Il faut le dire avec douleur, voilà qui est presque la règle générale; la députation est pr 'sque toujours un scandaleux marche-pied, et l'électorat un honteux trafic. Voilà comment des gens que vous trouverez honnêtes et probes dans la vie privée, tombent chaque jour et sans remords dans la plus odieuse des improbités : l'improbité politique.

Or, quand le mal est si grand, si général , si profond, qui peut avoir la naïveté de croire que quelques modifications anodines pourront y porter remède? — Qui croira que l'opposition constitutionnelle, qui , depuis plusieurs années, a consenti à cacher son drapeau sous le pâle drapeau du centre gauche , aurait la puissance de couper les racines du mal? Non, si le mal n'est pas irrémédiable, et il ne peut l'être, — car la loi de l'humanité ne peut être de vivre sous le joug éternel de la corruption , — // ne peut être guéri que par une réforme profonde, vaste, absolue, dans le monde parlementaire comme dans le monde électoral.

Mais en admettant, comme le prétendent nos antagonistes , que ces réformes ne puissent être que le fruit du lent progrès du temps , n'y a-t-il pas au moins des maux qui odient urgence et qui réclament de prompts remèdes?

Nous qui prenons l'électorat au sérieux et qui, investis par la loi actuelle d'un privilège, voulons l'exercer, non pour nous, mais pour ceux dont celte loi nous a constitués les représentants, nous avons le droit et le devoir de stipuler pour ceux qui ne vivent pas de la vie politique. Nous pouvons demander au moins à ceux qui ne veulent pas leur conférer de droits, qu'on leur confère la possibilité de vivre de la vie matérielle et intellectuelle. Or, pour atteindre ce but, nous demanderons en leur nom des mandataires qui fassent des lois pour eux et non contre eux. Nous croyons qu'il faut s'attacher, non demain, mais aujourd'hui, à la solution de ce grand problème social ; qu'il est temps de chercher à effacer ce déploral)le et effrayant antagonisme de l'ouvrier et du maître que nos lois actuelles ne font que perpétuer ; qu'il faut travailler sans relâche à la solution d'une question qui menace, si l'on n'y prend garde , d'ensanglanter toutes nos villes manufacturières, et nous ne savons si nous devons rougir de colère ou sourire de pitié quand nous voyons une pétition réclamant l'examen du problème de l'organisation du travail , couverte de 150,000 signatures , accueillie par les dédains de la chambre! Comme si on aplanissait les difficultés d'une question en refusant de la poser ! Comme si les baïonnettes des gendarmes pouvaient être, pour ces immenses questions, une solution rassurante, et comme s'il fallait proclamer, au nombre des lois de ce monde, l'éternité de la misère et de l'oppression!

Voilà des questions dont l'examen ne peut heurter, ce semble , la conscience de personne ; et quand on songe que de leur solution dépend le bien-être et la sûreté de trente-trois millions d'hommes, peut-on avoir la coupable indifférence ou l'odieux égoïsme de se préoccuper d'autres intérêts quand on entre comme Electeur ou comme Député sur la scène politique.

Certes , il ne peut s'agir, dans les bornes étroites d'un manifeste électoral , de racer un programme absolu et d'arrêter des bases délinitives ; mais nous serons tompris de tous les amis sincères de la démocratie, en disant que le programme

pour y opérer une complète régénération ; 2° fixer d'une manière assez stable la position des classes inférieures , pour que, malgré l'abaissement progressif des salaires et l'élévation progressive du prix des denrées , le sort de toutes les familles soit assuré et que chacun, au degré de l'échelle sociale où le placent son intelligence et son aptitude , soit appelé à contribuer à l'harmonie de l'ensemble , et ne soit jamais considéré comme une embarrassante superfluité dans r dre social.

En un mot, ce que nous ne voulons pas qu'on puisse oublier, c'est que toutes lois sur l'éducation politique, lois sur l'enfance, lois sur le travail, lois d'impôts sur les objets de première nécessité, lois financières , tout , en un mot, se doit faire , avant tout , pour le peuple qui est et sera toujours le véritable souverain.

Nous n'avons pas besoin de dire , quant à la politique extérieure , que nos doctrines n'admettent pas les vieilles ruses de la diplomatie, les concessions arrachées à la peur et les alliances de souverains qui n'auraient pas pour but unique le bonheur des peuples et la dignité des nations. Mais nous croyon;; que le meilleur moyen de l'aire reprendre, à une nation grande et forte, le rang qui lui appartient, c'est de la doter* d'institutions larges et populaires, d'intéresser tous ses membres à la défense du territoire en détruisant les germes de discorde qu'une trop grande inégalité des avantages sociaux peut créer entre eux, et en les unissant , au contraire , par les liens de l'association et de la fraternité.

A tous ceux qui croiront que ces pensées peuvent devenir, par le bon vouloir de tous , d'heureuses réalités, nous faisons un appel franc et sincère. Qu'ils viennent à nous et qu'ils donnent à nos doctrines la sanction du nombre qui doit, tôt ou tard, leur appartenir.

Que si notre appel n'est pas entendu , que si nous restons faibles et isolés, nous en gémirons sans désespérer; car on peut attendre, quand on est certain d'avoir pour soi l'avenir.

Les Membres du Comité radical .

F. DESCHAMPS, avocat ; LEBALLELR-YILLIER, conseiller à la cour; C. BERTIIELOT, commerçant; BÂCHELET, avoué ; BUCHET-BEL- LANGEIl, propriétaire; F. DESROQUES, propriétaire; DENIER, propriétaire; POUYER, avocat; YAUCHEL, propriétaire; LECŒUR, avocat; LEFEYRE, imprimeur; BUREAU, brasseur.

Rouen. — Imprimerie de 1-S. Lefevre, rue des Carmes. 20.

AUX

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