L'AN 1848, LE 8 MARS
Les Citoyens soussignés, réunis dans la salle Montesquieu,
Convaincus que, dans les circonstances présentes, il est du devoir de tous de se rapprocher, de se réunir en société, scit afin de s'éclairer mutuellement sur l'étendue de ses droits et de ses devoirs, et sur le choix à faire dans les élections prochaines, soit pour appeler l'attention des assemblées nationales sur les grandes questions sociales qui s'agitent en ce moment, soit enfin (et c'est là le point le plus essentiel ) pour établir une tribune populaire où seront discutées les réfor- | mes des institutions politiques qui viendraient à s'écarter de leur véritable des- 1 tination ; '
Également convaincus que l'union sociale n'a pas seulement pour objet la liberté d'un ou de plusieurs individus , la jouissance d'un ou de plusieurs droits ;
Mais la liberté illimitée de tous les citoyens, la possession de tous les droit3 imprescriptibles inhérents à la qualité d'hommes libres;
Qu'il faut une garantie à la Liberté ; ;
Que cette garantie ne sera efficace que quand elle sera suffisante, et qu'elle ne sera réellement suffisante que lorsque les coups qu'on peut porter à la liberté seront impuissants contre la force d<>stinée à la défendre; quand en un mot la foi ce destinée à défendre la liberté ne pourra pas l'attaquer, comme cela s'est pratiqué jusqu'à ce jour ;
Qu'il importe au bien de la chose publique que chacun montre sa foi dans ses œuvres, par l'émission au grand jour de ses idées, de ses opinions, de ses principes ;
Que pour arriver au résultat demandé, les besoins de la cause démocratique nécessitent d'urgence la création de clubs patriotiques partout cm de semblables , | réunions pourront avoir lieu ; !
Ou'enfin l'opinion de citoyens français sur la chose publique ne peut avoir un ' effet salutaire qu'autant que son action sera incessante, sa surveillance et son j contrôle journaliers. i
Ont arrêté d'un commun accord les dispositions suivantes : \
Art. 1. Il est fondé un Club patriotique, sous la dénomination de Club des | Hommes Libres. i
Art. 2. Les citoyens fondateurs du Club des Hommes Libres mettent en tête de j leurs devoirs la surveillance générale à exercer sur tout ce qui intéresse la chose i publique. '
Art. 3. Ils étudieront et discuteront la formation et l'organisation intérieure I des différentes branches du service public. |
Art. k' Ils étudieront également, et discuteront les précautions politiques j
dont il est sage d'entourer le pouvoir, afin que, toujours utile, il ne puisse jamais être dangereux.
Art. 5. Les séances du club seront quotidiennes.
Les membres se réuniront au lieu et à l'heure qui seront ultérieurement fixés.
Art. g. Tous les citoyens qui désireront faire partie du Club des Hommes Libres, sont invités à se présenter immédiatement, et à donner leur nom soit aux journaux spéciaux des clubs, /a Commune de Paris, la République, le Tnm-Tam Républicain, soit aux commissaires qui se sont volontairement chargés de recevoir les adhésions.
VIVE LA RÉPUBLIQUE
Fait en séance, à la salle Montesquieu, les jours, mois et an que dessus, et ont signé les membres du bureau provisoire,
PELLE, avenue de Saint-Cloud, /t bis, Passy; GADOU, décoré de Juillet, 3, rue Saint-Lazare; NAVOISEAU, rue Coq-Héron, Ibis; A. MALLEÏ, 30, rue Saint-Nicolas d'Antin ; R AUX, mécanicien , passage du Havre, /iO; L. CANNET, 21, rue du Bouloi ;
E. LEFÈVRE, Président provisoire, rue des Bons-Enfants, 27.
caDitu'.''* ^*^"^"^^^ *** ''**'■•' ^^ ** '"^'"Si 'J- ilu 16 mars, p. «, col. 2, séances sur la rentrée des troupes dans la j
AUX CITOYENS ELECTEURS
du département de la Seine.
CHERS CONCITOYENS
Je sollicite l'honneur d'être élevé par vos suffrages à la députation de Paris, parce que j'ai la ferme conviction que si vous m'envoyez à l'Assemhlf'e Nationale, je pourrai y rendre d'utiles services au pays. Je puise cette conviction, comme homme privé, dans le désintéressement, la droiture, l'indépendance de mes sentiments ; comme citoyen, dans la sincérité, l'ardeur et l'énergie de mes opinions politiques.
Je suis né parmi cette bourgeoisie dont on a prétendu faire une aristocratie, mais qui n'est qu'une portion de la classe des travailleurs parvenue à l'aisance, La perte de la fortune de mon père m'a f;dt rentrer dans les rangs de la commune famille ; j'ai été ouvrier, pendant plusieurs années ; j'ai mangé de ce pain amer qui ne nourrit pas toujours le corps, mais qui fortifie toujours le cœur.
L'expérience des conditions extrêmes de la société m'a appris à les connaître el surtout à sympathiser avec le peuple. J'ai été, comme écrivain et comme journaliste, un des premiers à exposer les souff.ances, l'existence précaire et la misère des ouvriers dans l'organisation actuell(> de l'industrie ; j'ai été un des premiers à demander qu'ils fussent admis aux mêmes droits politiques, au même bien-être matériel et aux mêmes avantages sociaux que les autres classes de citoyens.
J'ai toujours pensé que la République était la seule forme de gouvernement qui put donner à la France les moyens d'accomplir ce grand acte de réparation et de justice envers les classes laborieuses. J'ai donc toujours été un ardent apôtre des principes républicains, parce que leur triomphe devait assurer le triomphe de la cause des travailleurs.
En un mot, j'ai été en tous temps, dans toutes les circonstances, l'homme du peuple, l'homme de la Réj)ublique ; et je puis dire qu'il n'y a pas dans mes écrits une ligne qui ne soit un cri du cœur pour l'humanité, ou un cri de la conscience pour la liberté.
Mais je n'ai jamais pensé que les droits des travailleurs pussent être inconciliables avec les intérêts des classes aisées ; ni que ce qu'on appelait la bourgeoisie fût naturellement l'ennemie du peuple. C'eût été calomnier la providence de Bien et méconnaître le cœur de la grande famille française.
J'ai reconnu au contraire, qu'il y avait entre les classes laborieuses et les classes aisées, non point des passions haineuses, mais un malentendu ; non point une hostilité fatale, mais des rapports mal établis. J'ai toujours cru que pour arriver à la conciliation générale de tous les intérêts, il follait élargir les bases constitutives de rinduslrie, de l'agriculture, du commerce ; et que cette reforme accomplie, on verrait se substituer à l'état antisocial qui met d'un côté l'aisance et de l'autre la misère, une seule classe de citoyens, participant chacun dans la proportion de leur travail particulier aux avantages, aux bénéfices et aux économies de la production.
Ouant à ma vie active, comme homme politique, j'ai écrit, de 1831 à 1840, dans tous les journaux, toutes les revues périodiques et tous les recueils, qui ont servi de tribune ou d'organe au parti démocratique. En 1883 et 183/t, nommé membre et secrétaire de la commission de l'Enquête Ouvrière, dans laquelle siégeaient des ouvriers et des industriels, j'ai rédigée, de concert avec M. de Cormenin, un formulaire complet d'enquête sur la condition physique, industrielle et morale des travailleurs. En 1837, j'ai fait partie, comme l'un des représentants de l'opinion républicaine, du grand Comité de Coalition, par lequel je fus chargé de préparer le bulletin des élections.
Ouehpies années plus tard, j'ai publié le premier travail général qui ait paru sur la colonisation de l'Algérie, et, plus récemment encore, la première histoire communale des \illes de France. Le lendemain de la révolution de 1848, à laquelle j'ai eu l'honneur de prendre mie part active, j'ai été nommé Délégué du Gouvernement Provisoire j)our le maintien de la circulation sur le chemin de fer de Corbeil et d'Orléans, qui transporte le tiers de l approvisionnement de Paris. Je suis parvenu à le préserver d'une destruction tomplète, tandis que les autres grandes voies de fer étaient dévastées par des bandes de malfaiteurs. Enfin, membre et secrétaire de la commission du Comptoir National d'escompte de la ville de Paris, j'ai été l'un des quatre rédacteurs de ses statuts généraux et de son acte de société.
Voilà pour mon passé. Voici maintenant ce que je ferai dans l'Assemblée Nationale : je n'accepterai pas d'autre principe constitutif que le gouvernement républicain, c'est-à-dire le gouvernement de tous dans l'intérêt de tous ; d'autre pouvoir suprême que la souveraineté nationale ; d'autre système électoral que le suffrage universel ; d'autre liberté qu'une liberté illimitée en matière d'association, de presse, d'opinion et de croyances religieuses.
Je demanderai le dégrèvement de l'industrie et du commerce par la modification et l'abaissement de nos tarifs de douane; l'abolition graduelle de toutes les cliarges qui pèsent sur les subsistances ; la plus grande diminution et la meilleure répartition possible des impôts; des réductions considérables dans les dépenses de toutes les branches de l'administration ; et l'application des ressources économisées du budget aux grands travaux publics, à l'instruction populaire, à l'enseignement professionnel et à l'encouragement des lettres, des sciences, des arts et du théâtre.
Je demanderai, non pas seulement l'égalité des citoyens quant aux droits politiques et aux lois civiles, mais leur égalité dans le bien-être matériel et dans les avantages de la vie; le respect de la propriété et de la famille; la suppression
de la mendicité et des secours de la charité légale, au moyen de l'organisation du travail et de l'établissement d'une caisse de retraite; l'application du principe de l'association au grandes exploitations industrielles et rurales ; des institutions de crédit, des écoles pratiques et des fermes modèles pour les campagnes ; enfin, le libre échange autant qu'il pourra se concilier avec les intérêts sacrés de l'industrie nationale.
Je demanderai surtout que la lettre de la constitution républicaine, qui va être solennellement donnée à la France, soit vivifiée par l'esprit de liberté, d'égalité, de fraternité ; que ces grands principes passent des actes du gouvernement dans les idées, les mœurs, les relations communes; et qu'ils nous garantissent contre toute tentative d'exclusion ou d'oppression de la minorité par la majorité, ou de la majorité j^ar la minorité, sous quelque prétexte et sous quelque forme que ce soit.