LIS DANGERS DE U CORRIPTION
Mes frères et chers citoyens de l'Aube,
Depuis quelques jours l'ère de la République nous fait respirer l'espoir du bien en général des Français ; nous devons être fiers de porter ce nom avec honneur, qui depuis dix-sept ans un roi tyran a eu la lâcheté de nous laisser mépriser de toutes les puissances étrangères. C'est cet infâme d'Orléans, qui, en 1830, jura de ne vouloir que lehien des Français.
Ce serment fait par lui, suivi avec soin, en nous plongeant de jour en jour à la captivité et dans la plus affreuse des misères, et notre hien mis à la voile pour l'étranger, en conservant l'idée de s'enivrer plus tard du sang de ses sujets. Aujourd'hui ce projet lui échappe, il est forcé de fuir avec la besace et le masque du mendiant, accompagné de ses deux cruels ministres, pour rejoindre des millions qu1l nous a si impunément volés.
Enfin, laissons-le fuir, le crime dans le cœur et la honle sur le front : pensons à nos élections, pour lesquelles nous ne devons perdre aucun instant pour obtenir une bonne République, qui peut seule nous rendre heureux:
mais il faut du calme et de l'ensemble ;
c'est l'union qui fait la force. Je sais que déjà des individus de notre cité sont disposés en sous-main d'employer le moyen de quelqu'argent au profit des ouvriers, qui ne seraient pas à la portée de juger de celte féroce générosité, qui pourrait devenir que des hommes jaloux de nous voir sortir des fers pour nous enchaîner de nouveau ; je vous le dis, ces espèces de patriotes du lendemain se faufderaient parmi nous pour nous séduire comme les araignées le long des vitres, pour y attraper les mouches. Je ne saurais trop vous pré*venir des pièges que l'on pourrait nous tendre ; il ne fiiut pas nous laisser éblouir par quelques pièces de cinq francs, et chargés de sacs de promesses qui ne pourraient servir par la suite qu'à nous mettre de nouveau dans l'esclavage. jN'oubliez pas, Citoyens, que c'est notre conscience qui doit nous faire voter et non la corrujition. Sachez aussi que la République nous rend tous égaux, frères et soldats pour la République : nous devons tous combattre, vivre et mourir. Respect aux cultes et aux propriétés.
Auguste ROBLIN.
Concitoyens du département de la Sarthe,
A une époque où la dépulation ne conférait que des honneurs et n'imposait à ses membres que des devoirs faciles et des responsabilités définies, j'ai sollicité et obtenu vos suffrages. Aujourd hui , en présence des circonstances qui impriment à la prochaine représentation nationale un autre caractère , et font naître pour elle des (Jevoirs plus ardus, des responsabilités plus étendues, je n'ai point à chercher ce qui me conviendrait. Je ne considère que ce que je dois ; et si l'on jugeait que je puis rendre encore quelque service, je demeure à la disposition de mes concitoyens. Quant à mon sentiment personnel sur la révolution qui vient de s'accomplir, en voici l'exposition franche et nette :
Un jour à peine s'est écoulé qu'un trône était debout, autour de ce trône deux chambres, au sein de ces chambres deux partis, dont l'un avait entrepris de faire sortir de la monarchie constitutionnelle une représentation sincère, un gouvernement bonneteau dedans, digne au dehors, et dontl'aulre, à force de manœuvres, d'intrigues, d'égoïsme, était parvenu à fausser toutes nos institutions et à créer dans les chambres une majorité servile, après avoir créé dans le corps électoral une majorité corrompue. Cette corruption funeste, d'autres l'ont sans doute attaquée plus habilement que moi; mais j'ai le droit de dire que j'ai été le premier sur la brèche pour la combattre. Cependant en un jour, en une heure, en un instant, tout est tombé, trône, monarchie , chambres , parti intermédiaire, parti de la corruption, parti del'ojDposition constitutionnelle. Ministres, royauté, régence, tout a disparu. De tout cela il n'est resté qu'une grande ruine sur laquelle s'élève, à l'étonnement de tous, l'édifice grandiose, mais nouveau et inattendu, de la République. Je n'appelais point, je ne désirais point la République; je l'ai acceptée. Je la redoutais, la croyant impossible sans des collisions sanglantes et sans une violence faite à nos mœurs. Je l'ai vue s'instituer sans luttes, sans résistance, sans une goutte de sang versé, sans une parole de vengeance, sans une pensée de réaction , sans une profanation impie , sans un blasphème. Pour comprendre la j)uissancedu peuple dans ces journées, il faut en avoir été témoin. 11 faut aussi avoir vu le peuple après la victoire pour juger ce qu'il y a en lui de sentiment religieux, de désintéressement et de probité.
Concitoyens delà Sarthe, j'en suis profondément convaincu, il n'y a plus pour tous les Français qu'une seule conduite à tenir : abjurer tous les souvenirs et toutes les préoccupations du passé, briser sans n'tour tous les liens de parti, et se rallier sincèrement , unaninienu'nt au gouvernement provisoire. Les monarchies ont fait leur temps. Monarchie démocratique de Louis XVI, monarchie absolue de Napoléon, royauté lestaurée de Louis XVIU , monarchie constitution-
nellc de 1830, toutes ont péri; toutes ont succombé au sein des troubles et des révolutions que chacune d'elles avait précisément pour mission de prévenir. Un système de ^gouvernement dont le principal mérite était d'assurer l'ordre et la liberté n'a amené que le désordre et l'anarchie. Qui donc travaillerait à son rétablissement? Pour moi, je le déclare, personne n'a demandé avec plus de zèle et de sincérité que moi à la monarchie représentative la liberté, la prospt'rité et la grandeur de mon pays. Mais après la dernière et triste expérience qui vient de sacconiplir, je dis avec la même franchise que je considérerais comme aussi coupable qu'insensée toute tentative, je vais plus loin , toute arrière-pensée de retour vers cette institution ensevelie à jamais dans les témoignages répétés de son impuissance. Le crime ou la folie me sembleraient les mêmes que l'entreprise se produisît sous les auspices de tel ou tel nom , de tel ou tel prétendant.
Si, ce qu'à Dieu ne plaise, de pareilles tentatives apparaissaient, le gouvernement de la République, qui, évidemment, veut être libéral et modéré , serait bientôt entraîné à la violence. Son autorité tournerait à la dictature, etalors que dans sa force il aspire à ne régner que par les lois, il se verrait contraint de recourir aux expédients de tous les pouvoirs contestés. Que le pays y prenne garde ; il y va pour lui, non-seulement de son bien-être, mais de sa propre existence. 11 y a quelque chose qui importe encore plus que la forme du gouvernement : c'est la France. Si j'osais, je dirais qu'il y a quelque chose de supérieur à la liberté même : c'est l'indépendance nationale et l'inviolabilité de notre territoire.
Or, tout dissentiment intérieur signifierait aujourd'hui rTOaiblissemont de la France, la guerre civile au dedans, la guerre étrangère au dehors ; comme moyen de combattre l'une et 1 autre, la dictature; comme conséquence finale, l'épuisement du trésor public et la ])anqueroule. Ainsi, adhérer à la République, ne choisir pour représentants que des hommes dont l'adhésion soit aussi nette que sincère, tel est, à mon avis, le premier devoir de tous les bons citoyens. Ils en ont un second non moins impérieux et tout aussi facile à comprendre.
Si le principe républicain du gouvernement nouveau doit être mis hors de question, à côté du principe admis par tous comme la base de l'édifice, viennent se placer de très graves questions, dont la solution, selon ce qu'elle sera, fera une bonne ou mauvaise république. Te ne parle point des questions politiques, de leur nature, telle que celle de savoir si le pouvoir exécutif sera représenté par un président ou par un directoire ; s'il y aura une chambre unique ou deux chambres; si la magistrature sera nommée ou élective, etc.; ce sont là des questions graves, mais non dangereuses ; etl'assemblée nationale, délilu'rant avec maturité et indépendance , les résoudra sans peine. Mais ce (juience moment mérite une attention plus immédiate, ce sont des théories, inspirées sans doute par l'intention la plus généreuse, mais à mes yeux pleines de périls, qui aspirent à pénétrer dans le gouvernement, et qui, si la voix tout entière du pays n'y mettait obstacle, amèneraient tout à la fois la ruine de la société et de la République. A vrai dire, ce n'est pas la question politique f[ui est grave en ce moment. Elle est, elle doit être résolue. Ce qui est grave, c'est la question sociale.
L'amélioration du sort des travailleurs est sans contredit le premier besoin des
temps modernes ; c'est la première des nécessités, parce que c'est la première des justices. Nous vivons dans un temps où la condition essentielle de la puissance d'un peuple, c'est la richesse , et la richesse , c'est le traA ail. Il est juste que la société soit libérale envers ceux qui font sa force. 11 est nécessaire que le sentiment de fraternité qui unit tous les hommes et qui existe dans nos mœurs, pénètre dans nos lois, et désormais la constitution doit avoir pour hase le grand principe de solidarité qui lie entre eux tous les membres du corps social. Pour moi, j'ai toujours pensé qu'à côté de la liberté, âme de toute industrie, il fallait placer l'association. J'ai toujours pensé que , tout en laissant le travail libre, il fallait proléger le travailleur par un ensemble d'institutions salutaires, qui, en le prenant au berceau et l'accompagnant à travers toutes les vicissitudes de sa vie, le suivissent jusqu'à la tombe. Ce grand pouvoir social, dont aucun desgouvernemenls antérieurs n'avait eu l'intelligence, la République l'a compris. Mais il importe beaucoup qu'en entrant dans cette voie , elle se préserve d'un écueil placé sous ses pas, 11 faut qu'elle prenne bien garde, en organisant le travail, de détruire la liberté ; il faut qu'elle prenne bien garde, en augmentant arbitrairement le salaire, de supprimer le travail ; car il y a pour l'ouvrier quelque chose de pire qu'un salaire modique, c'est Tabsencc de tout travail, c'est-à-dire de tout salaire. C'est là qu'est le danger véritable de la situation.
En présence d'un ébranlement extraordinaire, suivi tout aussitôt d'un rétablissement phis merveilleux encore, on peut dire sans exag 'ration que la couche politique de la société a été à peine troublée. Mais ce qui est menacé d'une perturbation profonde, c'est la zone économique de la société, c'est la propriété, c'est le commerce, c'est l'industrie, c'est la liberté de transaction; ce qui pourrait être mis en péril, c'est la source mt'me de la richesse publique et delà force nationale, c'est l'élément essentiel du bien-être de tous, c'est le capital qui donne le travail et le salaire , c'est la confiance qui seule met en circulation les valeurs que la crainte y enfouissait ; c'est, en un mot, la liberté, sans laquelle il n'y a ni capital fécond, ni travail productif, ni salaire régulier.
De notre temps les peuples n'attachent qu'une importance secondaire à la forme des gouvernemenis. Ce qui constitue l'essence des sociétés , c est le travail, c'est la ])roduction, c'est le bien-être matériel et moral qui en découle , c'est l'amélioration continue de toutes les conditions, c'est le progrès incessant de toutes les intelligences, c'est le développement de toutes les facultés. Ce grand mouvement social a besoin sans doute d'agents nombreux et puissants. Mais il en est un qui, à lui seni, est supérieur à tous les autres : c'est la liberté! la liberté, chose surannée dit-on, et pourtant moins vieille que certaines théories économiques données aujourd'hui pour des nouveautés Là est le péril ; là sont les vraies questions dont la bonne solution peut seule assmer les droits impî'rissables de la propriété, le bien-être sacré des travailleurs, le succès, la grandeur etla prospérité de la République.