‹ Les murailles révolutionnairesChapitre 95 sur 236 · HAUTE-LOIRE · texte numérisé non relu

HAUTE-LOIRE

Amis et chers Concitoyens ,

Dans un moment oii la France fait un appel au patriotisme de ses enfants, et demande à la nation, source intai issahle de dévoùrnent, des horimies nouveaux pour procéder à sa régénération sociale, tout citoyen qui s'est trouvé placé de manière à s'instruire à la grande école du monde et du malheur, doit apporter sa part de lumières, d'expérience et de travail.

Les hommes nouveaux qu'attend l'Assemblée nationale doiverii èti e |)urs des erreurs traditionnelles du passé, leurs antécédents ne doivent pas faire suspecter leurs opinions présentes; ils doivent surtout ttre travailleurs, probes, sans reproche, appartenir à la grande famille du peup'e si longtemps déshéritée; ils doivent iivoir vécu avec le peuple, [tensé, senii et souffert avec lui, afin de pouvon- porter dans les grandes discussions qui vont s'ouvrir sur l'organisation du travail et sur l'organisation sociale, l'autorité d'une expérience durement et longuement acquise. 11 faut être peuple, pour connaître les vrais besoins du peuple. Il Y a des hommes qui ne connaissent les misères et les besoins de ceux qui souffient que par ouïdire.

Placé p;ir le sort dans une position humble, j'ai connu <cs misères et les besoins de mes frères. Si j'avais l'honneur d être apiielé à vous re- {)résentei à l'Assemblée nationale, je croirais alors que les succès (pie j'ai obtenus dans ma (.arrière enli aient dans les vues de la Providence qui me protégeait, puisqu'elle me des-

tinait à être un jour Tinterprèle de vos besoins, de vos vœux et de vos droits. A ceux de mes concitoyens dont je n';ii pas l'honneur d'être connu, à cause de mon absence du pays, je dirai d'abord ce que je suis, je dirai ensuite ce que je désire.

Ce que Je snis :

Enfant de la Haute-Loire, j'ai été élevé au milieu de vous, dans le collège du Puy, sous les yeux et la direction éclairée de l'abbé Doutre, dont les bontés et la mémoire resteront éternellement gravées dans mon esprit et dans mon cœur. De 43 à 48 ans, je fus son secrétaire. — A 48 ans, je quittai le Puy pour aller remplir les fonctions de régent au collège de Nantua.

Trois ans après, chargé de l'éducation d'un Américai:], je voyageai en Italie. — Mes voyai^cs et mon séjour à Rome compléièrent ma piopie éducation, en me mettant constaniment en rapport avec les célébrités religieuses, littéraires et artistiques de la capitale du monde chrétien.

De retour en France, je commençai mes études médicales, et pour satisfaire aux sacrifices pécuniaires (pi'elles exigeaient, et à l'appui que je devais à ma famille, je rentrai dans l'Université, conciliant autant (pje mes forces me le permettaient, nion ardeur pour l'étude avec les devoirs de ma charge. Kniin, à force de courage, de [lersévérance, de travail et de conduite, j'eus le bonheur de passer

honorablement mes examens et d'obtenir mes gardes.

Il y a peu d'avocats et de médecins du Puy, de mon âge, qui ne m'aient connu et fréquenté à Paris. Ils n'hésiteraient point à affiamer qu'ils m'ont toujours connu comme un intrépide travailleur,

La révolution de 1 850 me trouvaau nombre de ceux qui combattirent pour nos institutions et pour une sage liberté, sans qu'après la victoire,uaucune pensée d'ambition ait pu me détourner de mes éludes et de mon travail.

Lorsque le choléra sévit en France, j'étais à Paris, où mon dévouement ne fut pas sans succès; j'eus le bonheur alors de faire quelque bien. Epuisé de fatigue, je visitai le Puy, mes parents, mon bon protecteur. M. Doulre était absent du Puy dans ce moment; j'allai le voir à Sainle-Sigolène, où je reçus les embrassements de mou bienfaiteur et l'accueil bienveillant de ses amis.

Je fus reçu doclem' en médecine le 20 novembre 1832. A Paris, comme au Puy, toutes les positions étaient prises; il n'y avait pas de place pour un enfant du peuple. Je crus que je serais peut être moins étranger au milieu des étrangers. Mon mariage contribua à me décider à m'établir à Londres.

Je commençai à écrire; cai', dans une grande ville de deux millions d'àmes, un homme est comme un grain de sable dans le désert ou comme une goutte d'eau dans l'Océan. Cependant Dieu a voulu que chacun eût sa place et sa part dans le grand concert du monde. J'avais ren^arqué que le faible nruit de l'insecte dans les champs s'harmoqisait avec les champs. Je me donnai la mission d'être le premier à faire connaître à Londres toutes les découvcrles scientili.iues de France, et de faire connaîue à la France les découvertes scieiuiliques anglaises. De ce commerce d'idées, il me resta quelque chose : ma petite fortune littéraire augmenta tous les jours.

A près avoir été dans l'instruction publique, j'écrivis sur l'éducation, et je m'occupai spécialement de l'éducation physique, qui me paraissait méconnue. Mon nom commença à e faire jour : les clients vinrent, ma maison e monta. Les Anglais et les Français, en fai-

sant la critique de mes ouvrages, m'apprirent que mes écrits avaient quelque valeur, et ce fut l'opinion du Public intelligent qui me donna confiance en moi-même. Un enfant du peuple est naturellement timide; il tremble toujours de se mettre trop en avant. A dater de cette éfioquo, je produisis tous les ans un nouvel ouvrage; et ce n'est point pour céder à un sentiment d'amour-propre ou d'orgueil que je fais l'énumération de mes ouvrages, mais uniquement pour vous prouver que ma vie entière a été une vie de labeur.

En 1834, j'écrivis le Cicérone et TÂbeille de Londres.

£ni855, sttr l'éducation physique des jeunet filles.

En 1830, je créai la Revue médicale anglaise. — Je publiai plusieurs Mémoires. — Un ouvrage sur le cancer.

En 1 857, sur l'orthopédie. — Sur les systèmu de médecine.

En 1858, édition anglaise sur l'éducation physique, des brochures anglaises.

En '1859, Londres, son état physique et social.

En 1840, sur les maladies de la croissance.

En 1841, Education moderne.

En 18-12, Education morale.

En 1815 Eludes comparatives sur l'Angleterre et la France.

En ^844, Courrier de Londres et de Paris.

En 1845, Londres et les Anglais.

En 1846. j'assistai au congres de Marseille. — Je pvhliai mon ouvrage sur la phthisie.

En 1847, je viens de publier une partie de mon ouvrage sur les grandes épidémies.

De retour à Parts d'un voyage méilical fait en Allemagne, en llollamle, en Prusse, etc., les air.iiies pul»li(]ues atliièieril plus particulièrement mon attention. Les chemins de ïe\\ dans lesquels j'avais engagé ma fortune, étaient en danger. Je pensai qu'il ne sullisait pas de savoir gagner un peu d'argent; mais qu'il fallait encore savoir le consei'ver, et je me remis à étudier les questions de finance, de crédit, d'intiustrie. de commerce, non-seulement pour mes intérêts, mais au profit de tous. Ces questions ne m'étaient pas étrangères, car dans mon ouvrage d'économie politique et sociale sur Londres, javais

dû étudier le mécanisme du crédit et do la puissance de l'Angleterre.

A cause de cette seconde éducation que l'expérience donne , je me trouvai un des hommes avancés; les capitalistes et les ci-^ toyens de Paris qui avaient engagé leur fortune dans des entreprises nationales saisirent la première occasion de me témoigner leur estime et leur confiance, en me nomm.ant administrateur du chemin de fer de Versailles et (le celui de Charleroi. — Arrivé là, je me trouvai en ra|tport avec tous les grands pouvoirs de la finance, et, j'ose le dire, je comptais et je compte encore autant d'amis qu'il y a de grands capitalistes à P<u-is, depuis Rothschild jusqu'au dernier des banquiers.

Dire ce qu'un homme a fait, mes chers concitoyens, c'est vous dire ccqu'd fera. La langue dit tout ce qu'on veut; mais les actions ne se f)rôtcnl pas au mensonge. Par la seule la force du travail et de la conduite, l'enfant du peuple s'est élevé à une position honorable, quelquef<jis enviée. Conduite et travail sont donc, aiijourd hui comme toujours, mes titres auprès de vous.

Que je sois nommé par vous, mes chers concitoyens, on qu<^ je n'aie pas cet honneur, c'est toujours à la conduite cl au travail (]ue je confie mon avenir. J'espère prouver encore qu'il y a dans les enfants de la lïjule-l.oire les (|ualités nécessaires pour avoir une part légitime d'influence.

Un homme inconnu a peu d'influence. Celui qui a donné une valeur à son nom n'est pas i^olé, (!t il obtient de ririfluence en raison de ses relations et do ses amis. Sous ce rapport. NOUS aurez à juger vous-mêmes si je suis au-dessous des autres candidats. Mais, permettez-moi de vous le dire, n'oubliez pas, mes chers amis, que vous avez à prouver qne le peuple mérite de faire ses choix dans son sein ; il faut donc que vos mandataires soient quelque chose par eux-mêmes, il faut qu'ils aient fait leurs preuves, il faut qu'ils puissent faire honneur à votre choix, il faut qu'ils puissent être acceptés par la sociéié au milieu de la(|uelle ils seront placés; enfin, il fautque vos représentants scuent à la hauteur des grandes questions qui vont s'agiter,

et au niveau des hommes éminenls que la France enverra de toutes parts.

Concitoyens, pour être quelque chose, il ne suffit pas d'avoir vécu sur le théâtre sur lequel on est né ; on apprend beaucoup par comparaison; sous ce point de vue, j'aurais peut-être quelque avantage à parler de l'expérience et des connaissances que j'ai acquises. l\!ais c'est à vous à être juges du mérite de vos candidats et de l'importance des situations dans lesquelles ils se. sont trouvés. Un homme sorti du peuple n'arrive pas à être quelque chose en un jour; ce n'est pas non plus, croyez-le bien, l'efFet du hasard : le travail et la conduite peuvent seuls l'expluiuer.

Dans une lettre à l'un de mes amis du Puy, j'ai dit que ma vie était ma profession de foi. Vous le comprenez maintenant.

Ma devise Ci-t Dieu et Patrie.

Si la liberté, ï égalité, la fraternité, sont mises en action par des hommes de foi et de charité comme Pie IX, qui a soufflé dans le moride l'esprit saint de la liberté, la société renouvelée deviendra une société de fièies unis. J'ai con)baltu pour la liberté dans tous mes écrits. — J'ai trop soxxïÎQVi intérieurement de l'inégalité des classes pour ne pas ad Mettre et propager Végalilé d^î tous. La fraternité consiste dans le bien que l'on doit se faire dans la société; et ici, je laisse le soin de |)nrler à ceux ^ue j'ai eu le bonheur d'obliuer.

Mes vœux sont donc:

Pour la liberté de la parole, de la presse, de pétition, il'clection, d'association ; pour l'indépendance ub.tolue des consciences, gui ne relèvent quedeDicui pour la hberlé d'cnseigne- II eut. Ml s vœux sont pour Y égalité des droits à l'éducalicm donnée gratuitement à tous, à l'instruction professionnelle^ qui donne plus de bien-être que l'instruction purement littéraire.

Au nom de X égalité, je demanderai que l'agriculture soit protégée, encouragée, aidée. On a fait cent fois plus pour les peintres, les musiciens, les danseurs, que l'on ne fuit j)Our les agriculteurs, qui nourrissent tout le monde.

Au nom de Végalilé, je demanderai que les places et les emplois soient donnés au talent,

au mérite, à l'honnêteté, etnonàlafaveiiret à l'intrigue. Et dans ce but, je demanderai que l'on mette les hommes à même de développer leur mérite.

Le temps passé sous les drapeaux est presque toujours un temps perdu pour le soldat. Je demanderai que dans chaque régimenl, indépendaniment du maître d'écriture, il y ' ait trois professeurs d'agriculture, un professeur d arts et métiers, un professeur de commerce, un professeur d'industrie, afin que chaque, soldat puisse, selon ses aptiludes et ses goûts, suivie un cours, et qu'au bout de. sept ans de service , il rentre dans ses foyers capable de travailler utilement, et de répandre des idées et des pratiques saines qui contribueront au bien-être des villes et des campagnes. Le soldat doit emporter de la grande et noble école de l'armée, un état, un métier en échange du temps qu'il aura donné.

Je demanderai pour les officiers l'impartialité la plus absolue pour leurs services, car c'est dans la justice que chacun trouve son droit. Je demanderai que la paye de l'officier soit en rapport avec son rang et les dépenses de l'époque, et lorsqu'il quitte le service, qu'il trouve dans la société accès auxeuiplois. L'armée, qnijusqu'ici nesemble être établie que pour se battre, sérail alors le plus grand inslrument civilisateur du pays.

Au nom de la fralernilé, je demanderai l'an é'ioiation du sort des femmes, de ces pauvres travailleuses qui sont courbées depuis le matin jusqu'au soir, pour une tâche ingrate et peu productive; je demanderai pour elles des institutions de 'prévoyance, de secours mutuels

Un des plus grands torts de la monarchie déchue a été d'engager sans cesse l'avenir. L'avenir n'appartient qu'à Dieu ; — je demanderai donc toujiiurs, dans toutes les occasions, des économies. U« état n'est (ui'une grande famille; or une grande famille qui dé[)ense plus qu'elle ne reçoit, se ruine infailliblement.

Je demanderai la réforme postale, car le prix d'un port de lettre eapôche souvent une ailaire, et l'expérience de l'Angleterre a prouvé que l'abaissement du droit postal a profilé au commerce et à l'industrie.

Au nom de la fraternité, je demanderai constamment et partout 1 abaissement et l'abolition des taxes sur les boissons et sur la nourriture. — Quelque nom que l'on donne à ces impôts, k ces taxes, ils doivent cesser de peser sur les travailleurs. Les taxes sur le sel, sur les boissons et sur la nourriture sont immorales.

Que l'on taxe le luxe, le superflu, les caprices; mais qu'on ne taxe jamais la boisson et la nourriture de l'homme, pas plus qu'on ne taxe l'air qui entre dans ses pouuons.

Je ferai tous mes efTorts pour obtenir l'abolition de la peine de mort.

Je ne le cache pus, je suis sincèrement religieux, je le suis de cœur, je le suis par éducation, je le snis par mon intelligence; les trois mois : Liberté, Egalité. Fnàiernité, nesontpasseulemeni pour moi, une croyance politique, mais une croyance religieu>e; ce • sont trois rayons émanés du sein du ChnCt.

Concitoyens, je n'ai pas de parents à placer, pas de coteiie à faire avancer, je ne demande pas de place pour moi-même, car je m'en suis donné une indépendanie dans le monde. — Si vous me nommez votre représentant à l'Assemblée nationale, vous serez | la seule famille (jue j'aurai. Jusqu'ici, tous vos députés ont fai; nommer leurs parents et leurs amis à différentes places; mes paients à moi ne demandent pas d'autre place que celle cjue Dieu leur a donnée au soleil, et mes amis savent que je suis tmp sincère pour protéger et aider l'intrigue. Je respecte le n)alheur et jo sympalhive avec lui ; mais l'ordre nouveau ne doit admettre que ceux qui peuvent faire le plus de bien à la République, par leurs (jualilés, leurs vertus, leur méi ile, et par leur sincère amour du |.euple.

BllREAlU-RlOFREV, du Puy.

Docteur en médecine de la Faculté de Paris ; membre correspondant de lAciidéniie impériale tic médecine et do clururj:ic de St- Pétershourg , do rAcadéiiiie doi Lineei à Rome; ^e l'Acadéniie rovale de médecine de Madrid; dos sociétés d Emulation et de Statislique de Paris; des sociéios médicales d'Edimbourg, Wesluiinster , Londros, Lisbonne, Marseille, Gand, lîruges, Boulogne; de la société des Sciences naiurelles et médicales de Bruxelles ; des Scioncos, lettres et arts d'Anvers, de la société d Agriculture du Puy ; etc., etc.

1 MES CONCITOYENS

DE LA

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