‹ Les mœurs d'aujourd'huiChapitre 12 sur 12 · L'EXIL · texte numérisé non relu

L'EXIL

Avez-vous su ce c[ue c'est que de monter et de descendre l'escalier de l'étranger, et goûté combien il y a de sel dans le pain

que l'on mange chez autrui ?

Dante.

-oo-

Un Anglais qui a voyagé et qui aime la France (j*en connais deux ou trois qui sont ainsi) me disait un jour que nous ne savions pas souffrir. II y avait nécessairement de l'exagération dans son propos. La patience, je le sais, n'est guère le fait des gens passionnés, et nous en sommes : de plus, qui dit patience dit constance aussi généralement, et c'est notre contraire. Je ne sache pas néanmoins que le Français malade porte moins bien la douleur qu'un autre homme, ni qu'il hurle plus formidablement quand on lui coupe, par exemple, une jambe ou un bras. Je n'ai pas vu, en face du mauvais par-*

tage qui les frappe, de Tindustrialisme qui les exploite, de la peine et de la faim qui sont leur vie, le tisserand de Lyon se montrer martyr moins résigné que celui de Paisley, ou le paysan breton

que le paysan gallois Triste parité de gloire,

au reste, et qui empêchera toujours Thomme de cœur, qu'on le prenne blanc, qu'on le prenne rouge, chartiste ou tory, d'admirer, là comme là, les nécessités d'où ces ressemblances découlent. Or qui n'a point de cœur n'est point un homme; et ne compte pas.

Les Français savent donc souffrir, cela est incontestable, aujourd'hui surtout. La science vient aux travailleurs avec la pratique. Mais ce que les Français ne savent pas aussi bien, c'est faire honneur à leurs maux. Ils ont du coursée autant et plus que personne dans l'infortune, mais ils y manquent souvent de dignité. Nous ne pouvons rien cacher, nous, de nos sentiments, de nos peines et de nos joies : haine, amour, estime, mépris, il faut que tout cela éclate bruyamment, en présence du passant, ami ou ennemi, connu ou inconnu. Le sage Anglais, au contraire, ne fait rien voir, lui : il tient son corps si bien fermé sur son âme, ses émotions communiquent à ses surfaces si peu de couleur ou d'ébranlement, qu'on serait quelquefois, à le voir, tenté de faire cette insolente proposition : VAn-

glaù S€nt*il ? Femme, enfants, ami, maltresse, TAnglais perd tout le monde sans rien dire : son affaire est de s'occuper de ce qui vit, non de ce qui est mort.

Cette tenue imperturbable est d'un avantage trèsgrand dans l'exil.

L'exil est une horrible souffrance. Nul ne sait cela s'il ne l'a subi. On se figure assez exactement la captivité, on se bâtit la prison; c'est pourquoi l'on a peur, c'est pourquoi l'on fuit. On croit que l'exil est l'absence seulement, un peu de regret, d'amertume et d'ennui ; on pense que la liberté qu'on y garde suffit à racheter ce qu'on y perd. Ubi benèy ibi patria, disent les consolateurs. Erreur profonde.

Les premiers jours sont presque beaux, en effet ! On a vaincu le danger ; on a trompé la police et dépisté les hommes d'armes ; on s'est glissé invisible dans les bs^ages d'une ménagerie américaine, dans le water-closet d'un paquebot : l'instinct de la conservation est satisfait, l'amour-propre a de la jouissance. Le ciel est là, sur votre tête, ouvert et splendide ; autour de vous ce ne sont pas des murailles, ce sont des vallées; devant vous, sous vos pieds, ce n'est pas un préau, c'est le grand chemin, c'est la rue, c'est une ville, c'est un monde. Hors d'atteinte, hors de péril, sain, sauf et sans gardes I Que le salut est doux I Que la sécurité est suave 1

Que c'est bon de respirer Tair des champs, de faire ce qu'on veut, d'avoir les membres libres comme son esprit, de pouvoir, à son gré, marcher, s'arrêter, courir! Au lieu de la cantine, une table d'hôte ; au lieu du guichetier, le frais visage d'une jeune fille! Gomme on aborde chacun sans effroi! comme on est humain ! comme on sourit fraternellement au pauvre ! comme on fait l'aumône avec joie !... £t personne qui sache votre histoire, ni votre nom seulement; personne qui vous tienne pour criminel, ou suspect, ou célèbre; personne qui vous dise : — Avez-vous des papiers ?

Oh! sans doute, sans doute... Alors l'avenir n'est pas encore pour la pensée, quand le passé n'est déjà plus. Tout entier à sa délivrance, à sa victoire sur la loi, sur les juges, l'exilé se trouve grand en vérité ! Il a déjoué la funeste action des hommes, il ne relève que de Dieu. Pas de réflexions, d&ns ces heures premières, sur le tourment du séjour, sur la difficulté dii retour, sur la lenteur désespérante qu'un arrêt met à s'user... Est-ce que le fugitif peut s'aviser, en embrassant une terre hospitalière, de compter, de trouver longs d'avance les ans, les mois, les jours qu'il lui faudra vivre chez de bonnes gens qui le regardent et passent sans lui demander rien ?

Mais cela ne dure pas, croyez-le bien. C'est le

bonheur du condamné à mort qu'on fait passer de Téchafaud au bagne; Tallégresse du naufragé qui s' est sauvé nu sur une planche, et que la mer a jeté parmi des rochers incléments, funèbres, sans végétation et sans habitants. Après cinq ou six jours, et moins encore, hélas! — je parle de ce que je sais — l'exilé sent quelque chose de bizarre et d'inconnu lui venir. C'est une maladie qui n'est pas dans les livres, aux symptômes particuliers et effrayants. Il a vu où il était, il s'est promené autour de lui, et il s'aperçoit que tout, hommes, choses, langue, usages, intérêts, amitiés, amours, lui est horriblement étranger. Il s'arrête, et son cœur, saisi de peur, se retire au fond de sa poitrine. Le soleil n'est pas le même que dans son pays, le ciel est moins pur, la mer est moins bleue. La nature a pourtant, là aussi, de sublimes spectacles : merveilles qu'il a d'abord admirées, qu'il eût chantées peut-être, et vantées aux siens dans d'autres temps, quand il voyageait en honnête homme, muni de son signalement officiel; tout cela est sans couleur pour ses yeux, sans grandeur pour son esprit; les vallées grimacent, les montagnes sont contrefaites ; les flots parlent anglais.

C'est une passion que le regret de la patrie, dit M. Thiers, dans son Histoire du Consulat, — et l'inventeur des lois de septembre a cruellement rai-

son.... Tons ces honnêtes et tranquilles visages qne le proscrit croyait voir émas à son arrivée, et qui n'étaient qu'indifférents, comme Us sont restés au surplus, lui parlassent maintenant durs et inquisiteurs. Ils l'attendent, à ce qu'il suppose, ils le guettent, Us le fouUlent de l'œil, suspendus sur son passage comme des enseignes vivantes de défiance et d'inimitié. Certains rient quand il passe, et c'est tout simple, cela se ferait partout, à cause de sa tournure nouveUe, à cause de sa barbe autrement rasée, de ses cheveux différemment coupés qu'on n'a tout cela dans leurs champs, dans leur vUle ; ce rire le soufflette et lui mord le cœur ! Cette innocente moquerie, de quelques pauvres enfants peut-être, l'emplit d'amertume et de honte, comme une insulte préparée, comme un outrage de commande, comme une nationale démonstration de haine et de mépris. Il n'entend pas la langue que l'on parle - chose funeste ! — et si, lorsqu'il s'approche, soupçonneux, incertain, ceux qui parlent ensemble le regardent, U comprend aussitôt que c'est de lui qu'Us s'entretiennent; aUx désinences mal sonnantes, aux interjections suspectes qui frappent son oreUle, U devine, le malheureux, qu'on injurie sa personne et la France !... C'est d'un orgueU déraisonnable, j'en conviens ; c'est absurde, c'est fou, mais c'est comme cela.

Que faire dans un état d'esprit si déplorable ? s'enfermer, s'isoler, se séquestrer des vivants, se dire qu'il est un paria et un maudit !... Ainsi fait-il au commencement On ne le voit plus aller par les rues, ou s'il passe, c'est rapidement et en silence. II erre dans la campagne, hors des routes, se plaisant où vont les chèvres, grimpant où personne ne grimpe... Car il a besoin de voir loin déjà ; il cherche déjà et redemande son pays !... et iln'y a que huit jours !... Heureux et brisé jusqu'aux entrailles s'il peut, quand le ciel est beau, distinguer à l'horizon des mers cette ligne lumineuse qui s'appelle la patrie !

Alors il découvre, il touche, il mesure une vérité terrible pour lui, et qu'il n'eût jamais soupçonnée auparavant. Il était cosmopolite là-bas, chez lui ; il avait les vues larges comme T Évangile en fait d'origine et de destinée humaines. Il se disait que l'homme n'est pas l'enfant d'une nation, le pensionnaire d'une commune, mais le citoyen du monde; et que mal jugé, mal traité, méconnu ou mal à l'aise sur un point déterminé du globe , tout membre de la grande famille de Dieu peut impunément, sans souci ni dommage moral , aller planter sa tente ailleurs , afin d'y vivre et certain d'y bien vivre, pourvu qu'il y ait là du soleil, des fleurs, de la verdure et de beaux yeux. C'est peut-être cette

sécurité théorique qui l'a fait plus hardiment écrire le livre ou se mêler au complot qu'il expie I Patrie, patriotisme, patriote lui semblaient des mots de moyenne sorte, exprimant des idées bourgeoises, matérielles et mesquines. L'égoîsme du drapeau n'était guère plus haut pour lui que celui du foyer ; il eût soutenu volontiers qu'au point de vue de la sociabilité universelle, la France, quoique assez grande dans l'espèce, n'est ni plus ni moins qu'un clocher. Pensée va^te, sans contredit, et raisonnement immense!...

Mais le cœur ne vit pas de raisonnements ; l'exilé le sent bien. Le mal du pays a saisi ce savant philosophe tout aussi vulgairement qu'il s'empare des paysans et des soldats, gens naïfs, esprits sans culture Qui donc a dit que Y éducation guérissait

ou préservait de la nostalgie ? — La nostalgie à un homme de lettres ! s'écriaient des Français du Havre... bonauxvachersducantondeVaud!— Eh !braves gens qui, pourvu que les écus vous tombent, ne regardez pas à l'eflQgie, toute votre éducation m'empéchera-t-elle de rester froid devant les beautés d'une nature étrangère, si à leur aspect je me rappelle en pleurant celles de mon pays? — Oui, vous diS-j^i I^ seule terre désirable, habitable pour le proscrit, et qui soit la sienne, et qu'il aime à présent, c'est la France, l'étroite et petite France, ce

bonrg dans l'univers, ce pignon sur le globe, cette tache au milieu de la mappemonde ! Le reste est une prison, et qu'importe à la liberté qu'une prison soit de dix mille lieues ou de dix pieds ?

Ce deuil inutile d'un coin de la terre s'attache à l'exilé désormais ; c'est la chape de plomb du Dante; il en est écrasé et il l'aime... pitoyable condition ! Ses jours se passent à déplorer ce qu'il ne voit plus, à prendre en appréhension ou en aversion ce qu'il voit. Il trouve les hommes bêtes, les femmes effrontées, les enfants méchants, le logement barbare, la nourriture absurde. Journaliste, tribun, il a blâmé les mœurs françaises jusqu'à l'injure ; à présent il les vanle, et celles qu'il voit , il les hait. Là-bas , dans ses attaques contre de religieux abus, il osa, un jour, dit-on, monter jusqu'au dogme catholique ; il défendrait les jésuites ici , tant le cœur lui gèle parmi ces protestants. Les lois de son pays l'ont frappé , l'arrêt d'un tribunal de France a voulu lui ôter la liberté!... la liberté, santé de l'âme, fleur de la vie , divin apanage dont le chancelier de l'Hospital disait si justement : — Perdre la liberté, bon Dieu I et que reste-t-il à perdre après cela ? — Eh bien ! à présent, il aime les tribunaux de France ; il cite, il rehausse les lois sévères qui l'ont atteint dans son honneur , dans, sa foi , dans sa santé , dans sa for-

tune ; il les proclame justes et sensées , aux dépens des bienveillantes institutions qui l'ont recueilli, qui sont sa sauvegarde, qui le font inviolable et sacré... patrie ! patrie I mère aveugle ! sais-tu bien toujours quels fils tu rejettes? Si on le plaint, le pauvre proscrit, c'est vanité, protection, pitié insolente. Si on l'interroge, c'est curiosité lâche, droit fiscal de l'asile, impôt du sauvetage. Si on ne fait ni l'un ni l'autre, c'est défaut de charité, athéisme social , oubli de la sainteté du malheur. A la nostalgie s'ajoute, comme vous voyez, une misanthropie à peu près hypocondriaque.

Des nuits plus tristes succèdent à ces tristes jours. L'insomnie prolongée peut avoir, on le sait, des suites désastreuses ; on devient fou à force de ne pas dormir. C'est terrible, et pourtant j'aurais peine à décider si, pour l'exilé, le sommeil est meilleur que l'insomnie. A peine son corps épuisé, endolori, malade, est-il tombé immobile sur la couche que l'étranger lui prête, son esprit aussitôt s'envole et le transporte aux lieux chéris que peutêtre il ne reverra plus. Tout ce qu'il désire, tout ce qu'il aime est là qui l'attend et qui tremble d'amour et de crainte à sa vue!... Car la pensée fatale de sa proscription ne le quitte pas dans le sommeil ; elle survit à la mort des faits du jour. C'est en fugitif , c'est-à-dire à la dérobée et son

ban rompu, qu'il retourne ainsi embrasser sa femme qui travaille pour Faller rejoindre, sa mère qui prie pour lui, d'autres qui sont déjà morts en l'attendant. C'est comme ferait un voleur qu'il va rechercher la maison, le jardin, les livres, les recoins favoris, le chien , son chien donné par un ami qui est mort!...

Et tandis qu'il goûte audacieusement ces transports surpris à la justice, un mouchard est là, qui Ta suivi, épiant ses baisers et ses pleurs pour savoir son nom , faisant signe à des gens armés de s'approcher dans l'ombre... Ses amis, ses frères, — ils sont nombreux et fidèles, la nuit !.. — accourent effrayés et lui demandent pourquoi il est venu, comment il s'en retournera, l'imprudent !... Il n'y songe pas, lui, il est si heureux I On le fait taire, on va dire dehors que ce n'est pas lui ; on le déguise, on le cache ; mais voilà que des bruits et des cris s'élèvent dans la rue ; c'est le peuple qu'on maltraite, ou bien c'est son idée qui triomphe ; ou encore des voix divines montent au ciel sur des harpes d'or ! c'est de la musique de France, c'est l'Opéra, c'est la fête, c'est le monde, c'est la foule, la belle, la grande, l'intelligente, et forte et sublime foule de son pays ! Il s'écrie, il veut voir, il se montre... Une main froide et qui n'a pas de figure le saisit ! quelque chose d'invisible et d'inhumain

se passe, tout s'en va de lui, et le quitte et s'écoule! Il s'éveille plein de lamentations... Ce n'est pas la prison ni la mort, hélas ! c'est toujours l'exil; c'est la chambre déserte et sans voix; c'est le lit étranger et solitaire où il achève en silence de pleurer

les larmes de son rêve Car il n'ose pleurer

pendant le jour, son orgueil ne le veut pas ; les gens du lien se moqueraient de lui !

Et c'est de même chaque nuit. Chose étrange, il vit de deux sortes ; il a sa vie du jour, qui est ici ; il a sa vie de la nuit, qui est là-bas. Et les deux n'ont point de rapport ensemble. De même que le jour à venir continuera ses douleurs, la nuit future continuera ses joies avec suite, avec enchaînement, sans autre répétition que le coup affreux du réveil. Joies infernales, n'est-ce pas ! et pires que le mal, comme tout ce qui est faux , comme tout ce qui ment. Elles sont si terribles, quelquefois, qu'il ne se couche pas le lendemain : il a peur de s'endormir!

C'est là une atroce existence, sans doute. Un procureur en serait ému ; le juré le plus probe et le plus libre pourrait en avoir de l'inquiétude. Que vous en semble ?

L'Anglais éprouverait au besoin des tortures à peu près semblables ; j'en suis convaincu, mais il n'en laisserait rien voir. Il se tuerait peut-être si-

tencieusement, comme il fait toutes choses. . . Le poisson qu'on a tiré de Teau meurt sans crier ; pensezvous qu'il soit insensible ? Pourquoi n'y aurait-il pas un peu du poisson dans la nature de l'Anglais?

Le Français ne se tue pas ordinairement, non que plus d'une fois il n'en ait eu la pensée ! Il court s'exposer et se livrer un jour, ou bien il attend; et qui sait attendre sait souffrir, j'en réponds. Seulement , tôt ou tard arrive pour lui une heure fatale. Il ne peut plus tenir à cette vie peuplée de fantômes, où ses facultés meurent, où sa tète se perd de nuit en nuit. Il veut de la patrie quelque chose de réel, qu'on puisse toucher, qui ne s'enfuie pas ainsi quand le jour vient. Il a des reliques saintement adorées, pourtant ; des fleurs, des cheveux, une pierre, .de la terre de son pays. Il a des lettres qui vieillissent et deviennent de l'histoire, car on ne lui écrit plus guère, il y a si longtemps déjà! — // doit être habitué, il doit se trouver bien à présent, disent ceux qui ne l'ont pas oublié. — Ingénieuse et commode persuasion I Tout cela ne lui suffit plus ; c'est trop froid , trop inerte , trop semblable à la mort ; il faut qu'il voie des Ogures de France, il faut qu'il entende parler français. Il abandonne sa solitude ^ il va où vont ses compatriotes.

Je me suis fait toute ma vie un rigoureux devoir,

c*est à la fois de ne dire que ce que je savais et de dire tout ce que je savais : mauvais métier de témoin judiciaire qui rapporte pour taxe la misère et la malédiction.

Or, dans l'exil où m'avait conduit un livre cher et funeste , j'affirme avoir vu la grande famille de France injurieusement représentée. Il est clair qu'ici je ne parle point des exilés politiques. Ceuxlà sont leurs seuls juges et je les tiens pour exceptés. Mais sur les libres rivages de Jersey et de Guernesey, par exemple, jardins si voisins de la France, où chacun va et vient, s'échoue et se rejette comme il veut, sous le nom qu'il veut, des infortunes de toute espèce ont abordé. Les récentes conventions extraditionnelles n'ont pas eu d'effet rétroactif; et parmi ceux qui ont écrit ton nom au tutélaire foyer de l'archipel normand , plus d'un , ô mon pays bien-aimé, a fui tes bords les mains rougies d'un meurtre, les poches lourdes d'une richesse volée. Et s'il n'y avait que de ceux-là, encore ! Un assassin, un voleur, un faussaire, sont partout des êtres en dehors et qui ne compromettent pas un Etat. Le meurtrier pleure peut-être son meurtre, le banqueroutier frauduleux rendra peutêtre un jour ce qu'il a pris ; quelque théologien , homme de tendresse, a dit qu'au dernier jugement le repentir pèserait plus que l'innocence. Français

pénitents dont je ne veux pas savoir les fautes, qui vivez à Técart en ces lieux, discrets et sans haine des vôtres, et que j'ai vus tendre la main à qui tombait, nourrir qui avait faim, vêtir qui était nu, quel que soit le fardeau sous lequel ploie votre conscience, ne craignez point que mes plaintes cruelles aillent vous troubler dans votre lente et douloureuse expiation ! Vous ne déshonorez pas la France, vous...« vous ne souillez pas son drapeau.

Il y en a d'autres que vous, malheureusement Je laisse de côté ceux qui se vengent au lieu de se repentir, qui se noircissent tout entiers pour cacher une tache, qui voudraient, en vérité, digérer leurs méfaits à force de haine. Ceux-là souffrent aussi, quoi qu'en puisse dire le cynisme qu'ils affectent, et leur fiel découle de leur désespoir.

Non ! ce que notre terre jette aux autres de pire pour elle et pour nous , depuis trente ans , ce ne sont point ces hommes. C'est une sorte prise ailleurs, inconnue, louche, sans couleur ni forme, une écume terne et turbulente, que rien ne contient, qui toujours se répand et toujours salit ceux qui passent. Gens organisés pour voir, penser, agir et marcher de travers , aigrefins maladroits, escrocs sans portée, misérables braconniers du vice, ils dépensent, la plupart, en festins et en joies de banquiste leur vie gagnée dans des friponneries

de laquais. On les jugerait et on les condamnerait tous les jours qu'ils n'en deviendraient pas plus illustres. Incapables* de crimes aussi bien que de vertus, ils ont laissé de leur poil aux buissons de la police correctionnelle , et c'est tout. Ils n'ont jamais rien su faire de complet ni de fort^ comme disent les maîtres; leur basse histoire n'a pas même eu toujours les honneurs du bulletin des tribunaux. Ils se croyaient des Macaires, ils n'ont été que des filous.

Pour ceux-là, nos îles amies ne sont point 'un refuge, mais une ressource et un marché. Ils y font des affaires ! Ils ont usé chez eux jusqu'au crédit du comptoir du liquoriste ; leurs ruses surprises aux maquignons, leurs malices de fripier ne leur y rapporteraient plus même un remontage de bottes : ils pratiquent cela sur les insulaires^ moins instruits en fait d'habiletés, et ils les trompent de toutes leurs forces. Faute de mieux à l'occasion, et sans plus de scrupule, ils se détroussent les uns les autres.

Et comme presque tous ceux-ci peuvent librement voyager des Iles en France, étant en règle avec les gendarmes, et à jour avec l'écrou de la prison, quelques-uns même achetant, dit-on, par de secrets services les complaisances de l'autorité, les habitants, nos hôtes, se figurent volontiers que

ce sont là les honnêtes gens de chez nous, et jugeraient de la moralité nationale sur cet ignoble spécime]>.

Il y a par la ville des tavernes, des auberges, où les messieurs français en émigration permanente ou flottante se réunissent d'ordinaire pour prendre leur verrey et fumer, distraction innocente et peu dispendieuse, car un verre de bière ou de grog coûte trois sous, et le tabac, ainsi que les pipes, rien.

Là, on reçoit les journaux de France ; on parle, on se dispute, on calomnie, on chante, on joue et on mange en français. L'exilé entre un jour dans quelqu'une de ces maisons et s'assied à l'écart, seul et timide. A son aspect, on fait silence d'abord ; il est connu, on sait son histoire et son nom. Ces hommes ont leur police qui leur dit à chaque débarquement si le nouveau venu a volé, violé, fauxmonnayé ou non. Leur silence devant celui-ci est un hommage suprême.

Quant il revient , certains s'enhardissent et le saluent. On se dérange pour lui faire place; on laisse libre pour lui le meilleur coin du feu , la plus belle vue de la mer. Ils parlent entre eux de ce qui le flatte, de ceux qui pensent et qui luttent, et lui ressemblent, et souffrent comme lui. Peu à peu on s'approche, on lui demande conseil, on

le prend pour arbitre 'et pour juge. Si bas qu'une &me soit tombée, elle regarde toujours un peu en haut : c'est de là qu'elle vient , disent les sages ! Attendri qu'il est, le malheureux se laisse gagner. Il aime ce lieu, il y retourne, il y va tous les jours !. . . Alors on s'habitue à lui, et l'on ne se gêne plus quand il est là. On se déshabille tout haut en sa présence, on s'injurie, on se bat, on s'accuse, on se vante de choses horribles. Il en frémit, et le cœur lui saigne, comme si tous ces chiens qui s'entremordent étaient de sa famille Et n'en sontils pas, mon Dieu ! Il sort : les gens du pays, qui écoutaient et regardaient, l'arrêtent ; ils lui demandent en souriant si chez eux les messieurs français ont coutume de se dire ainsi leurs affaires devant tout le monde!

Il porte le scandale et il faut qu'il en rende compte! N'est-ce pas justice?

Indigné, dégoûté, la honte au front, il rentre dans sa solitude, il s'y confine, il s'y enferme ! Il a beau faire, le voile une fois déchiré ne se rejoint plus, c'est impossible; c'est la tombe, c'est la mort. Il

veut lire, il vivait si bien en lisant autrefois!

Mais bah ! il a tout lu, il sait par cœur tous ses livres. Il veut écrire ; il se met là longtemps, plusieurs jours de suite, une plume à la main , et il lui vient une ligne, rien qu'une ligne , lieu corn-

mun de cuisinière, désignation inerte de temps ou de pays, qu'il raie et qu'il récrit sans cesse! Vous êtes là toutes, ombres de son bonheur immolé; champs fleuris, noires forêts, misères héroïques qui lui chauffiez le cœur, richesses auxquelles il pardonnait à cause de leur beauté ; votre tourbillon l'accable, votre ronde trépigne sur son cœuri La belle contrée, cependant I le bon soleil I Jamais de froid! toujours des fleurs! Hélas! où est ta boue, Paris ? Fontainebleau, où sont tes neiges ? Malade, paresseux, impuissant, la tète lourde comme une bombe vidée, il pense h ses chenapans, bientôt : il y pense et il les regrette, dégradation du malheur !

Ne le condamnez pas, plaignez-le, favoris du foyer national.... Ce que ces gens-là font est bien laid, sans doute ; mais c'est de la vie, après tout. Ce qu'ils disent est odieux, mais ce n'est pas de Vétran^ ger .^... Et puis ils l'aiment tant, cette mère qu'ils déshonorent ! Ils se poursuivent, ils se déchirent, ils se dénoncent, ils s'emprisonnent pèle-mèle; mais que l'hôte, qui ss^ement regarde à ses cuillers en les servant, que le passant, malveillant témoin de leurs querelles, viennent à médire de la France devant ces enfants maudits, ils vont s'enflammer comme des tisons qu'on souffle I Le proscrit vous demande pardon, chers absents qui ne le

consolez plus, et il retourne. Pour ennoblir sa faiblesse, il en (ait une mission. Si sa présence ne moralise pas ses frères trop déchus, elle les rendra du moins plus circonspects ! — Quand tu seras avec eux, lui dit son orgueil, ils remueront moins leur fange, de peur de t'éclabousser.

Il se trompe évidemment, et tant pis pour qui

marche dans le ruisseau Hais qu'importe I c'est

l'instinct natal qui le pousse ; c'est la patrie qui l'attire. Pleurez sur lui, vous qui l'aimez ! Laissez-le se soustraire ainsi quelques heures à sa paix funèbre, à l'emprisonnement cellulaire de son âme. Ceux qui se taisent, et qui sentant, et qui regrettent, viendront à lui dans ce bagne, et parmi tant de cœurs de plomb il trouvera peut-être un coeur d'or. Il ne subit, du reste, ni les confidences ni les consolations de tous ; il apprend à choisir qui plaindre. En ceci l'éducation est facile : calculez toujours l'abaissement noi*al du réfugié français, relatif ou absolu, d'eq»rès le bruit qu'il fait et le mal qu'il dit des autres.

En définitive, c'est un fait a£Bigeant En allant où vont ces hommes, l'exilé éteint son auréole, il abjure la sainteté de son infoltune. Il s'accoutume k vivre en public, lui aussi, k montrer ses plaies à la foule, et peut-être à permettre qu'on en doute, comme pour les meiijiiants des églises. Une table

française est servie, par des Français et pour des Français; il s'y assied aGn de manger; on ne mange pas quand on est seul. Des voyageurs du commerce de son pays passent , généreuse et chaleureuse jeunesse ! Ils le connaissent, ils viennent à lui, affectueux et sympathiques. Ils lui parlent de la France ; ils ont vu ses amis et lui apportent leurs vœux, disent-ils. A cet appel il faut bien que son cœur réponde; sans cela il se briserait. Alors, sans voir si quelque autre est là qui l'écoute et le raille peut-être, le fugitif dit, raconte, répand et vulgarise le poème sacré de ses douleurs. Il s'enivre, il s'allume aux ardeurs de cette narration éplorée ; le voyageur ému l'encourage et le venge en lui faisant ce pieux mensonge, que l'exil grandit et consacre ceux qu'il a frappés. Leurs verres se choquent, leurs mains se pressent, une poitrine française étreint sa poitrine Il a oublié un moment, le pauvre homme ! Il se le reproche ensuite, il s'en repent ; mais le mal est fait. On sait où le trouver désormais, on vient à lui, on l'emmène. Consoler un proscrit, c'est de si bon goût ! Il se laisse aller, lui ; l'oubli est si bon à boire I

Et cet homme, de qui naguère on n'approchait qu'avec respect, cet homme qui marchait seul et silencieux au milieu de tous comme un prophète attendant l'heure qu'il a annoncée, finit par deve

nir l'enseigne dramatique et le familier ornement d'une table d'hôte.

Trop heureux encore si, dans ce chenil de bétes hargneuses il peut toujours se garder des coups de dents. Trop heureux s'il résiste assez à la contagion de l'espèce, et quelquefois à ses ressentiments personnels, pour ne pas faire, lui aussi, de sa langue un poignard !

L'orgueil national, sentiment trop peu connu chez nous, et que les Anglais poussent jusqu'à de si magnifiques exagérations, est leur sauvegarde contre tous ces scandales. Hors de sa terre impériale britannique, et, quelle que soit la cause de son absence, parfont l'Anglais fait phalange et prend en silence la solidarité morale de l'action, du discours de son compatriote, voyageur ou réfugié comme lui. Jamais il ne le vante, mais jamais il ne l'accuse ; il ne va pas à sa rencontre, mais il ne l'évite pas non plus, et 'au besoin, à l'heure voulue, il le couvre, il le sauve, sans bruit, quelque mépris, quelque aversion qu'il ait pour lui individuellement. Ce peuple sait bien les moyens d'être fort. Toujours froid et calme, parce qu'il est convaincu, comme Anglais, de sa supériorité uni-verselle, l'insulaire fait tôt ou tard partager ou subir son opinion à ses hôtes ; il s'empare peu à peu, non de leur affection, que lui importe? mais

de leur confiance, et il en use ou il en abuse entièrement, selon qu'il est honnête homme ou fripon. Nous vivons chez les autres un grelot au cou, une lanterne sur la poitrine ; l'Anglais n'annonce pas son arrivée, fait à peine soupçonner son séjour, et quand il a disparu, personne ne s'en aperçoit, si ce n'est ses créanciers, peut-être, car sa tenue, dédaigneuse et sobre, lui vaut, de plus qu'au Français, l'avantage d'un crédit presque illimité. Dès qu'il arrive, il prend un chez lui, un home, et c'est là qu'il vit, boit et mange, sans que le public voie jamais comment. Il sait être respectable^ en un mot, comme disent les honnêtes bourgeois qui sont si souvent ses dupes. Jamais il ne se permet une plaisanterie, parce qu'il ne veut pas qu'on rie de ses paroles ; jamais il ne se plaint, parce que, s'il savait exciter la compassion d'un étranger, il se brûlerait la cervelle. C'est un livre fermé, enfin, et si fermé qu'on pourrait en soupçonner les pages de ne pas être toutes absolument propres, ni même écrites, qui sait?

Le Français, bon ou mauvais, sublime ou infâme, est un livre toujours ouvert.

Sous bien des rapports, donc, mon Anglais avait raison : Nous ne savons pas souffrir.

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