LA BOUTIQUE
Boutique, lieu au rez-de-chaussée où l'on vend, où l'on travaille.
Boutique, les marchandises, les marchands, les ouvriers contenus dans ce lieu.
Boutique, les outils, les ustensiles des marchands, de l'ouvrier.
Boutique, le fonds de commerce, les correspondants, les pratiques.
Boutique, ce qui fait l'esprit boutiquier y la nation boutiquière, selon Napoléon V',
Etc. , etc.
Ainsi boutique^ endroit d'un bateau dans lequel on enferme le poisson; boutique y au lieu d'étude ^ pour laboratoire du notaire; boutique^ maison où
les domestiques sont maltraités, synonyme de ba^ raque ; boutique, boîte ou balle des marchands ambulants, des montreurs d'images, des vendeurs d'agnus Dei, D'abord pothèque, puis hothèque^ puis houtèque; le tout venant d'apothèkéy grec latinisé apotheca par Cicéron ; d'où l'on a pu dire à bon droit, comme à double titre : — Ce pauvre homme fait de son corps une boutique d'apothicaire.
Parmi les diverses définitions du mot boutique^ prenons celle de Napoléon. Boutique sera donc la chose qui fait l'esprit boutiquier, les mœurs boutiquières, la philosophie, la littérature, les sciences, les arts, la production, le comm&:célboutiquières et boutiquiers.
Ceci pour le substantif. A l'adjectif maintenant, substantif lui-même en certains cas, puisqu'on dit très-bien un boutiquier et une boutiquière, en méchante ou ridicule part, de la marchande et du marchand.
Boutiquier adjectif est un mot singulièrement expressif, plein d'énergique moquerie et d'ironie amère. Si l'Empereur n'avait point lui-même répandu et popularisé ce mot, nous trouverions difficilement par quel signe rendre aussi bien l'idée qu'il présente tout de suite et tout net à l'oreille. Boutiquier veut dire évidemment quelque diOM
de bas, d'étroit, de sec, de petit Bautiqmer 9t»l Fégoîsme, Tavarice, la liarderie. Boutiquier se rapporte essentiellement k un commerce misérable, à un trafic sans honneur et sans gloire. Boutiquier donne la pensée d'une maladie cérébrale qui livre le malheureux qu'elle atteint k une sorte de rage de gagner , d'amasser, d'entasser , qu'il lui faut absolument satisfaire par tous les moyens, bons ou mauvais, loyaux ou lâches, clairs ou troubles. Le malade frappé de boutiquerie doit, malgré lui, regarder chaque objet comme un objet de négoce, de spéculation , de transaction commerciale. Il ne voit, ne songe, ne rêve que vente et achat; et son imagination, variant à l'infini sur ce double thème unique, change en marchandise tout ce qu'elle peut embrasser, depuis l'or jusqu'à la boue, jusqu'à plus sale et plus bas encore ; depuis la boue jusqu'à l'amour, s'il sait ce que c'est ; jusqu'à sa conscience, s'il a une conscience; jusqu'à son âme, s'il croit avoir une âme ; jusqu'à ses parents, jusqu'à ses enfants, jusqu'à la patrie.
Voilà, je pense, ce que s^nifie l'adjectif boutiquier.
Je suis entré dans ces détails de grammaire pour qu'on ne m'accuse point de vouloir, en parlant boutique, faire de Véquivoqu^^ — du langage français bizarre, hermaphrodite, — comme disait le
boutiquier Boileau, auteur de YOde à Namur, Je désire une fois de plus que, volontairement ou non, personne ne se méprenne sur mes intentions et ne voie ou fasse voir dans ce que j'écris ici de la boutique proprement dite, une offense au com^ merce en général. Mon blâme n'en veut qu'à des exceptions; si elles sont nombreuses, tant pis pour elles.
Donc la boutique n'est pas une chose, c'est un esprit.
Cette mauvaise part, cette lèpre du commerce de détail, — pour ne parler de la boutique que dans son sens le plus littéral, — a depuis une trentaine d'années peu à peu gagné presque tous les rez-de-chaussée des grandes villes. C'est là-dessus que tout se pose et vit. C'est immense et mouvant ; cela grandit et s'allonge toujours. Cela va, vient, monte, tombe , court, coule partout, enjambe, enfourche tout, ici rampant, là-bas orgueilleux, partout fatal et funeste. Par exemple, elle enveloppe, enserre, étrangle Paris comme un réseau magique; elle y fait ce que font les vers dans un fromage qu'ils creusent, labourent, perforent de tousc6tés. Quoi que vous vouliez et fassiez, quand vous êtes là, il faut marcher les pieds dans la boutique comme dans le macadam, n'ajpmt plus même, hélas ! ainsi qu'autrefois, au coin de la boutique de nos pères,
une pauvre vieille borne pour vous décrotter. Elle s'est emparée de toutes les bonnes et belles places, au soleil et àTombre; elle ensemence d'égoîsmeet de mensonge le moindre coin de terre, puisqu'on ne dit plus pavé, dans nos rues devenues routes. Elle bourdonne aux oreilles des passants et les tente ; elle sÔufQe ses petites ruses, ses petites fraudes, ses petits vols en tout lieu bas ayant sur la rue, sur le boulevart, sur le passage, une façade en bois, ou en bronze, ou en fer, vitrée en glaces , portant un nom peint, ou sculpté, ou cloué sur la frise, — le cloué vaut mieux, on peut le déplacer en cas de malheur, — et annonçant, par un pompeux étalage, que là sont à vendre en détail des souliers, du poivra, des manchons, de la chandelle, des tapis, des bas, des chapeaux, des pendules, de quoi manger, de quoi boire, de la comédie, des paletots, de la science et des nouvelles étrangères.
Heureux, trop heureux, — car l'avenir leur appartient, — les marchands qui, fermant oreilles et portes à cet esprit malsain, conservent dans toute sa pureté l'utile parfum d'honneur que l'estime publique avait répandu sur leurs noms. Singulier temps et mœurs humiliantes! Je voudrais en citer que je ne le pourrais pas cependant: les boutiquiers diraient que je fais de la réclame ! Leur façon à ceux-là de rester ce qu'ils sont est fort simple, au
reste; et qui ne marche point comme eux prouve qu'il aime mieux marcher autrement. Qu'est-ce, en effet? Trois conditions, pas davantage : la bonne qualité, le même prix pour tous, et la spécialité. On n'est pas honnête sans les deux premières, évidemment : ce qui fait que le public marchande, c'est qu'il a peur d'étre'sur/att, lisez volé. Quant k l'autre, à'moins d'avoir de ces immenses bazars où le marchand spécule sur la fatigue et l'éblouissement de sa victime, n'est-il pas absurde et effronté d'imaginer, chez soi chétif, entre deux comptoirs peints, un raisonnable assortiment de tout ce qu'il faut à tout le monde? On ne vend pas au même titre des pantalons et des ombrelles ! Un homme me fait lire gantier sur sa porte ; je croirai peu à l'excellence des chemises, chapeaux, bonnets, cannes et bijoux dont il entoure sa denrée principale. Ma défiance s'étendra même jusqu'aux gants que m'expose ce commerçant omnibus; et J puisqu'il me faut des gants, je chercherai quel- {
qu'un qui ne vendra que des gants. La canne et le parapluie auront les leurs. Qu'un marchand de thé vende de la porcelaine chinoise, passe ; mais s'il vend du café, j'ai peur : nécessairemient son j
thé aura goût de café, et réciproquement. C'est en quoi l'épicier me parait si défectueux. On voit des sabres et des pistolets- chez les chapeliers : c'est
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inutile. Chapelier, garde tes chapeaux : aux armuriers les armes. Et de tout ainsi. Paris n'est pas un village, après tout, où le même particulier soit obligé de tenir à la fois des cotrets et de la pommade, des bas de laine et du riz, des saucissons et des livres, comme d'être aussi perruquier, maître d'école , éleveur de lapins et clerc de la paroisse. Car le commerce en détail est, quand on veut, une noble profession. Intermédiaire de la production à la consommation, il fait commodément toucher l'une à l'autre; et ce contact, dont il est l'agent, doit, si rien de honteux ne s'y mêle, établir de l'une k l'autre la confiance et l'estime. Ce fut lui qui fonda la vieille boutique de nos pères Jes marchandsy les bourgeois ^ riche pépinière de prévôts et d'échevins; simple comptoir dont les modestes boiseries et le vitrage en verre, — quand il y avait un vitrage, — n'inquiétaient point le chaland sensé par leur luxe, levé sur lui comme un impêt somptuaire; lieu tranquille d'échanges honnêtes, où quelque commis impudent n'était point chargé de vous ahurir par son bavardage de crétin, afin de masquer à vos yeux un aunage trop court, un poids trop léger; où Ton ignorait les doubles factures variant entre elles de 15 à 25 pour cent, parce qu'une double facture eût été tenue pour ce qu'elle . est, un faux en écriture de
commerce ; où à Tiostant de vous faire une réduction, on ne vous disait pas : — Je vous assure, Monsieur, que je perds sur ce tissu; — où si vous demandiez Tobjet mis en étalage, on l'ôtait tout Simplement de l'étalage pour vous le donner, au lieu d'aller chercher dans un placet suspect quelque drogue de même apparence, — ce qui est une filouterie; ^ où les marchés se faisaient dans la rue, si vous vouliez, k la vérité du soleil, et non dans ces magcLsins frauduleusement éclairés, dont les rayonnements obscurs ravivent des nuances éteintes, donnent du lustre à des étoffes ternies, font passer en contrebande des coutures et des trous. \j%magasin à prix fixe, cette importation d'outre-mer perfectionnée par nous, bouleversa de fond en comble la pauvre vieille boutique, laquelle, il faut en convenir, était devenue cacochyme sous l'Empire, et se prêtait peu aux habitudes perruquières et couturières que la Restauration fut flattée de nous voir prendre en échange de la gloire qu'elle nous ôtait. Le magasin à prix fixe s'éleva donc, grand et magnifique, emmoustaçhé, emplumé, bariolé, illuminé, pailleté, avec un grand bruit de cymbales et de trompettes dont il sonnait militairement par la ville, afin de défier, disait-il, le mépris superbe que les hommes de Goblentz affectaient pour le commerce.
Pais, voyant qu'il n'avait rien vaincu, il se fit bonapartiste, libéral et carbonaro. Juillet 1830 fut un peu son ouvrage et le frappa au cerveau comme miciennement Yulcain avait frappé Jupiter. Nouvelle Minerve, la boutique moderne sortit de Ik tout armée, le bonnet à poil en tête, giberne aux reins, fusil sur l'épaule; escamoteuse, saltimbanque et bavarde comme son père, de plus, impatiente de ressaisir l'autorité municipale et la royauté bourgeoise attribuées à son aïeule. La révélation lui était venue: elle avait lu le ConstitutionrièL Oh ! les beaux fonctionnaires futurs qtie ces hommes élevés depuis l'école à tordre le chiffre dans leurs mains pour en exprimer le jus ! Hommes qui avaient passé leur jeunesse, tout cet âge sacré, à tirer sur une lisière de mérinos ou de drap pour raccourcir l'aune de quelques centimètres ; à entendre dire comment on fait du vin avec de l'eau, du café avec de la terre , de la cassonade avec du grès ; à savoir qu'il ne faut point laisser en équilibre les deux bassins d'une balance de peur de la fatiguer, le plateau où l'on met la marchandise devant nécessairement être plus lourd que l'autre ! Quels fiers représentants de la eité, quels consuls majestueux à recruter un jour parmi cette doucereuse espèce, quand elle serait devenue grande et incorrigible comme les bossus de quarante ans; servilité impassible où tout pas-
sant trouve son esclave pour de l'argent, sur quoi Tinsulte tombe toujours amortie, quand un écu ta paye; magnifiques blagueurs qui vous jureront, la main sur le gilet, que leur indienne faux teint sortira intacte de la lessive, que ce chapeau de lapin est en castor, que le coton est indispensable à la fabrication des châles de laine, que la vaisselle plaquée au soixantième Test au dixième, que toutes leurs fourrures viennent du Canada et tous leurs maroquins du Maroc. Demandez-moi donc un jour à ces gens-là beaucoup de noblesse et d'équité ! Autant vaudrait qu'un préteur à la petite semaine se fit dissipateur. Si les hommes ne restaient pas ce que l'éducation les fait, l'éducation ne servirait à rien; or, les, vices que donne l'éducation ne s'en vont plus.
Je sais bien ce que vous voudriez , 6 ma belle boutique parisienne ! Il y a là-bas, de l'autre côté de la Manche, quelque chose de fort et qui vous fait envie. La boutique anglaise est sa souveraine dans la Cité ; elle a une porte, Temple-Bar^ dont la reine elle-même, une Amphitrite pourtant, ne saurait franchir l'inviolable seuil, si le lord maire, ee roi de la boutique de Londres, ne voulait bien lui en apporter la clef. C'est beau, pour une figure ; et pareil régal vous tenterait. Je le crois volontiers et je vous en loue. Or, c'est à force d'estime pu-
bttcjue longtemps amassée par un travail probe et franc que les marchands de Londres ont pu se placer ainsi dans le monde anglais, au point de balancer le pouvoir d'une aristocratie dont un jour peut-être ils jetteront au feu les parchemins. Pour sa'river à cette conquête du respect d'autrui, ils ont commencé par le respect d'eux-mêmes.
Ainsi, à Londres, personne n'humilie le marchand par des propositions insultantes, parce que, à Londres, le marchand ne surfait point; tellement que si vous marchandez dans une boutique anglaise, on vous répondra d'un air qui ne se décrit pas : — Yau are a Frenchman; « Vous êtes un Français. » — Et le marchand vous tournera le dos, et l'objet marchandé remontera tout en colère dans son rayon, d'où je vous défie de le faire redescendre.
C'est sans doute ainsi qu'agissait la vieille boutique de nos pères.
Mais si la boutique proprement dite vous paraît laide sous cet aspect, n'en ayez point trop de honte ; il y a pire. Par exemple, la boutique médicale, si vous voulez : nous en avons dit un mot déjà, à propos de h Blague. L'autre, si malavisée'qu'elle soit, n'attaque en définitive que la bourse du passant : celle-ci est autrement exigeante et terrible. A l'homme qu'elle arrête ou qui vient imprudemment se jeter dans ses bras, elle ne dit pas comme les vo-
leurs de diligence : — La bourse ou la vie 1 — elle dit : — La bourse et la vie ! —Et si encore ceux de }
cette boutique avaient la bienveillance de vous tuer du coup, sur le champ ! Mais non. Il faut que le meurtre s'accomplisse en détail et tout doucement ; il faut que la victime languisse, qu'elle meure longtemps et douloureusement, comme dit Plutarque. — Car plus le meurtre se fait goutte à goutte, plus il rapporte; plus le patient dure, plus il paye.
Remarquez bien, je vous prie, que je n'entends point composer la boutique médicale des soi-disant médecins jeunes ou vieux par qui l'humanité se fauche, inhabiles soldats ne connaissant pas bien les dangers de l'arme qu'on leur a mise au bras. S'ils nous tuent bel et bien, ceux-ci, au moins fautai dire que c'est quelquefois en conscience et de façon désintéressée. Au Grand Livre delà vieet de la mort, le mal qu'ils font grossit la dette des professeurs dont ils proviennent. Mais il y a des marchands de santé, des commerçants en maladies, dont les affiches salissent à chaque coin les murs de la ville, dont les annonces, étagées en concurrence les unes sur les autres, affligent quotidiennement la quatrième page de toute feuille publique. Ces gens ont du mérite pour la plupart; ce n'est point la foi qui leur manque, c'est le respect, c'est l'honnêteté. Ils ne nient pas la médecine, comme tant d'impuissants, ils la
déshonorent, ils la prostituent, ils la traînent dans les ruisseaux. Quand Broussais vivait, cet honune qui fut un dieu, ils donnaient de leur conduite des raisons fort spécieuses, vraiment I— On guérit trop vite aujourd'hui, disaient-ils; le système physijlogique, en abolissant les fièvres bilieuses, les fièvres péripneumoniques, les fièvres putrides et malignes, ne nous a laissé que de l'eau à boire. On ne peut pas toujours vivre de privations, non plus ! Je voulais un cabriolet, moi/, j'étais las de courir à pied une clientelle ingrate; crotté, mouillé, suant et soufOant comme un misérable maître de ss^esse ou de violon. Je me suis mis à faire de la cure radicale. J'ai inventé une poudre, des pilules, des biscuits, des pâtes, n'importe I ce qui constitue la médecine merveilleuse et secrète. J'ai présenté la chose à l'Académie, que ma politesse a touchée. Ce corps savant ne m'a rien dit, donc je vais. J'ai acheté quelques noms illustres ; çà n'est pas bien eher et çà décore une annonce. Qui voulez-vous qui résiste à une belle affiche bleue ou verte où je mets que pour SIX FRANCS OU ost guéri sans rien payer d'avance ? Vous venez : je vous regarde et je vous envoie chez mon apothicaire, avec ordre qu'il vous soit délivré la poudre n"" 1. Huit jours kprès, vous revenez. La poudre n"" 1 n'a pas réussi : j'applique les pilules n<> 2. Amélioration. Troisième visite, et
poudrè n* 4. Disparition des symptômes. Vous me donnez vos six francs, et six francs que vous avez payés pour la poudre et les pilules qui valaient deux sols, cela me fait 12 francs, vu que mon a^thicaire c'est moL Gomment trouvez-vous ? Vous n'êtes pas guéri, c'est vraL Le mal qui était ici est allé là» Au lieu d'une dartre ou d'une autre chose, il vous est venu une gastrite. Je n'étais pas chargé de vous empêcher d'avoir une gastrite. Je vous adresserai, si vous le désirez, à un guérisseur de gastrites, qui m'enverra un dartreux ou i|utre en échange. Voilà les affaires : comme disait le quaker américain : — Gagne de l'argent, mon fils ! honnêtement, si tu peux mais gagnes-en !
Ils en gagnent, en efiet. J'en sais qui ont aujourd'hui quarante mille francs de rente, et dont la voiture couvre de boue la pauvre et noble médecine à pied. En des jours mauvais, la tentation d'imiter cette épicerie vient quelquefois saisir le savant obscur: l'homme ne vit pas toujours seul, et la vertu est difficile à plusieurs. Heureusement les moyens répugnent au premier essai, comme aux femmes la première prostitution, et si l'on n'a point fermé les yeux, on recule. Ceux qui battent monnaie avec cela en rougissent eux-mêmes volontiers^ Ils n'avouent pas absolument leur commerce de chair hifrmaine, ils le cachent sous un pseudonyme, ou danp
la peau de qudqu'un. Sorte de condamnation d'eax^ mêmes dont ils espèrent qu'on leur saura gré, comme aux écrivains de la police de ne pas signer leurs écrits. Misérables !
Après tout, jusqu'à ce que l'exercice de la médecine soit devenue une fonction publique, jusqu'à ce que les gouvernements croient juste d'élever l'homme qui garde les limites de la vie au niveau de celui qui garde les limites d'un champ, le jeune médecin sans fortune tombera plus ou moins dans la boutique. Eu dix ans, la seule faculté de Paris en jette vingt mille aux hasards de la circulation. Presque tous veulent d'abord pratiquer la science où ils l'ont apprise ; il n'y a pour eux qu'une ville en France, c'est Péris. Argent, plaisirs, honneurs, renommée, liberté, tout s'y trouve, et les beaux mariages aussi. Us restent donc à Paris tant que la faim les y souffre ; quelques-uns même sont morts, qui n'avaient plus de pain depuis huit jours. Aussi, vous n'imagineriez pas les ruses, les tours de passe-passe, les folles inventions que cette médecine à la vapeur met en jeu pour se fonder une clientelle. Au chapitre de laJSIagfue J'ai dit les moyens charmants employés jadis par un médecin du roi. Un autre, plus moderne, a mis son-nom au monde à force de dîners. Il avait hérité un jour de quarante mille francs et les a fait manger. Aujourd'hui, il est deux ou trois
fois millionnaire. Un magnifique charlatan I II nous disait un jour à table, au milieu d'une trentaine d'académiciens, de gens de lettres, de journalistes, qu'U noyait de vin de Champagne : — Voyez-vous ces gens-là, mon cher ? 11 n'y en a pas un qui ne doive me rapporter qudque chose. Le plus bête me fera au moins quatre lignes dans le Corsaire, Çà vaut bien un dîner.
Il prenait dix mUle francs pour une opération et ne savait pas l'orthographe. Il a fait des livres, cependant, qu'un génie sans pain lui a écrits, à vingt francs la feuille et les vieux habits!
La boutique, c'est le cabinet. Les moindres l'ont Rien dans le salon, peut-être un pliant pour lit; ni cuisine, ni cave : mais un cabinet. Un jour sombre et sévère, des rideaux foncés, des meubles^ bruns ; fauteuils; un divan de forme triste, accusant sa destination ; une profusion désordonnée de livres ouverts, de paperasses éparpillées; des bougies qui ont brûlé leur bobèche: signes d'étude, symptômes de science ; aux murs, la mort de Socrate, Hippo' crate refusant les présents d'Artaxercès, Erasistrate et Antiochus, la Leçon d'anatomie; sur le secrétaire le buste de M. le doyen ; partout des crânes, des planches, des pièces d'ostéologie, de pathologie, des morceaux de l'homme d'Auzou; sur le parquet un tapis vert foncé sans ornement; sous le bureau une
peau de tigre ou une peau d'ours,* la peau d'ours vaut mieux ; sur la cheminée une pendule représentant le philosophe de Gos; un ver solitaire dans un bocal, un fœtus dans un autre ; des momies, beaucoup d'objets à figure étrange, à formes qui font chercher; tout le bric à brac scientifique qu'on a pu ramasser. Gela dans un logement au dessus de l'entresol, avec une robe de chambre grisâtre ou blanchâtre, si l'on a la croix d'honneur ou autre affaire rouge qui met les visites à cinq francs ; culotté, botté et cravaté toujours, comme quelqu'un qui va sortir; du linge blanc, des mains blanches, un diamant si l'on peut; le teint pâle, les yeux creux, l'attitude grave, la voix lente; sur le carré, la statue en plâtre d'Ësculape ou de la déesse Hygie ; quelqu'un qui vient de temps en temps frapper à une porte intérieure pour faire savoir qu'on attend monsieur; une douzaine de petites lettres fabriquées, parfumées et cachetées le matin, que l'on s'envoie à soi-même en présence du consultant. Gelui-ci parti, sortir et dépenser six à sept francs à courir les rues de Paris au grand trot, en coupé de remise, le haut du corps en avant, saluant à droite et à gauche afin d'être remarqué, de passer pour trës-demandé et faire qu'on se le dise. — Le reste comme à la Blague, Geux-ci sont des boutiquiers musqués, aristo-
crates, et ne recherchant que la riche pratique. Il» ont du monde el des manières. Au dessous de leur genre, U en grouille un autre tjui sollicite, quête et mendie les malades trouvés trop chétifs là-haut. Cette médecine subalterne comprend des originaux remarquables. J'en ai connu un. Pendant le choléra de 1832, les journaux vantèrent beaucoup son zèle infatigable et ses soins désintéressés : il payait l'insertion. Il avait grand'peur, veuillez bien le croire ; il voyait ses cholériques à distance, un mouchoir vinaigré sur la bouche, un bonnet gommé sous son chapeau ; il les touchait avec des gants chlorurés. Son truc, à lui, n'était point le luxe ; c'était la misère. Quand il vous voyait venir dans la rue, vous son riche, son élégant confrère, il allait droit à vous, l'œil malheureux, le nez triste, et il vous disait : — Voyez-vous mon chapeau, mon collet, mes parements! comme c'est gras, hein?. comme c'est râpé I Vous avez de l'argent, vous autres ! Vous êtes bien mis, vous autres! Vous allez en voiture! vous dînez !. . Je meurs de faim, moi. Je fais des visites à vingt sous, à dix sous, à cinq sous ! J'accouche une femme pour six francs ! Je saigne pour quinze sous! J'arrache une dent pour huit sous ! Je coupe une jambe pour trois livres ! Hein? En voilà un métier ! Si vous avez quelqu'un à quarante sous, envoyez-moi chez lui, dites? Je vous prône partout,
moi ! Je vous aime. . . Vous êtes si grand ! si savant ! n n'y a que vous, mon maître !
On ne croirait pas ce qu'il s'est fait d'argent ainsi, cet homme. II commerçait, il traflquait, il revirait à confondre un ravageur, avec les restes d'autrui. Il s'arrangeait de tout. Il soignait un cordonnier pour des bottes, un épicier pour de la chandelle, la fruitière pour des lapins, un Auvergnat pour des cuillers. Puis il vendait les bottes, la chandelle, les lapins, les cuillers, et en prêtait l'argent à la petite semaine. Il fournissait des cercueils aux malades qui mouraient. Ses héritiers seront riches!
La camaraderie est une autre base précieuse de la boutique médicale. Ce n'est pas risible, cela ; c'est infâme. J'étais un jour assis au lit d'une de mes parentes, dangereusement malade. Le besoin d'une consultation de médecins venait d'être discuté et reconnu. Vous remarquerez en passant que Tordinaire de ces congrès médicaux est la perturbation du traitement, d'où s'ensuit volontiers la mort. — Qui appellerez-vous, demandai-je? — M. X. — Pourquoi M. X. 7 Pourquoi pas M. Z. ? — M. X. est l'aigle de la science I Est-ce que vous êtes médecin ? me répliqua-t-on d'un air piqué. — Non, dis-je. — Eh bien 7 — Eh bien I nous les appellerons tous deux. — J'ai appris depuis que M. X. avait été le président de la thèse du jeune médecin qui soignait
ma parente, lequel jeune médecin était naturellement le protégé et le reconnaissant de M. X. Or M. X. avait en horreur son confrère M. Z. Les deux médecins vinrent. X. trouva excellent tout ce qu'avait ordonné son jeune ami ; Z. condamna tout ce qu'approuvait X. J'interposai dans ce conflit mon autorité de parent : X. et son aide-de-camp disparurent ; ou suivit (es prescriptions de Z. et la malade guérit. Le jeune médecin, aujourd'hui délivré de son maître, convenait avec moi quelque temps après que la médication du professeur X. n'avait pas le sens commun, et que la malade en serait morte. C'est du crime, purement et simplement.
Nous avons aussi la boutique des médecins philanthropes, lesquels ayant découvert ou cru découvrir un moyen curatif quelconque, envoyent leurs femmes déguisées en dames de charité s'informer ^
dans les mansardes et dans les huttes si l'on n'aurait point un malade de la catégorie qu'il leur faut, afin d'aller, eux, sous ces toits désolés, faire experimentum in anima viU. Si la découverte est bonne, le pauvre qui en aura supporté l'essai n'en profitera plus; si elle est mauvaise, on le verra bien ! Et qu'est-ce que la santé, qu'est-ce que la vie de deux ou trois misérables au grand point de vue de la science ? Le progrès se fait de batailles, comme la
conquête. M. Magendie a sacrifié cinq cents chiens dans ses expériences de vivisection.
Nous avons encore la boutique des médecins fabricants de maladies. Elle se compose en général de médecins pour dames, praticiens heureux et disputés» qu'une fantaisie nerveuse, une émotion à propos de rien, font accourir en toute hâte, jour ou non, et qui — vengeance innocente — bâtissent à leurs belles crédules, sur des enfantillages, une phlegmasie étrange et composée, qu'ils traiteront jusqu'à l'été, à dix ou vingt francs par jour, avec de l'eau de gomme et des pilules de Gorvisart. La pilule de Gorvisart est de la mie de pain. II y avait dans la vieille pratique parisienne un bonhomme de médecin, bien spirituel et bien égrillard, membre de l'Institut, s'il vous plaît, lequel épuisa deux ans durant tout le genre légume pour faire de la tisanne à une duchesse malade d'un anévrysme à Varteil. Cet anévrysme. était un ognon. Similia similibus curantur.
Il y a la boutique des médecins h la commission. C'est une des variétés les plus nombreuses. On y trouve les chirurgiens qui tarifent la jambe, le bras, la cuisse d'un homme ; le calcul de la vessie, la loupe, le lipome, le cancer, et paient trente pour cent de remise au médecin qui leur procure l'opération. On y trouve les médecins fournisseurs^ qui
ont le métier à l'anglaise, la bouteille après la vi* site ; les nourrisseurs^ c'est-à-dire qui procurent des nourrices aux femmes en couche ; les entret^eurs de pharmacies, qui mettent au bas de leurs ordonnances l'adresse obligée d'un apothicaire, seul capable, selon eux, dans toute la ville, de préparer convenablement le médicament indiqué. Cet apothicaire est quelquefois un ignorant épicier, avare à vouloir que tout serve, manipulateur de drogues suspectes, qui met dans une potion du sulfate pour de l'acétate, dans un Uniment du deuto-chlorure pour du sulfure : semblable à celui de Jersey, quand un jour que je lui demandais de l'acide citrique, il me dit : — Monsieur, avez-vous une bouteille ? — qui, préparant du vin de quinquina, boit le vin d'fis* pagne, véhicule consacré, et le remplace par du vin blanc à soixante-quinze centimes; qui fait le sirop de gomme sans gomme, le sirop de groseilles sans groseUles ; emploie le fermenté, le moisi, le vieilli ; frelate, masque, brûle, confond ses extraits ; un méchant cuisinier enfin, qui n'avalerait rien sans peur de ce qu'on élabore dans son officine. Hais il choie le médecin, il l'invite à dîner, il mendie pour lui des billets de spectacle, il fournit sa femme de pommade aux concombres et ses enfants de jus de réglisse ; il chasse, et son gibier est pour le médecin ; il pêche, et son goujon est pour le médecin.
Il vante ce médecin an malade et à la servante du malade quand elle vient chercher le pot, la boite ou la fiole de son maître ; il a le portrait de ce médecin au bel endroit de sa boutique, dans un cadre en bois de palissandre, au dessus du buste de Parmentier ; son petit garçon est baptisé du nom du médecin. Doctor sanctissime, ora pro nobisl Et puis, comme je Tai dit, à la fin de chaque mois, on compte l'argent des ordonnances envoyées par le médecin, et l'apothicaire en frac, frais rasé, va porter la dîme à son seigneur. S'il y manquait une fois, plus rien. Il y a d'autres variétés encore, mais, en vérité, je n'oserais y descendre; et d'ailleurs, on ne me croirait pas. Le monde sait à peine la moitié de ses laideurs, et si on les lui montre, on l'irrite.
Voulez-vous que nous passions des sciences aux lettres, du bistouri à la plume 7 Notre boutique, à nous, fait un commerce immense. La presse entière est son domaine, et quel que soit le temps, qui dit la presse en pareil cas dit le monde. La boutiqtie littéraire vit partout et de tout ; elle habite indifféremment le rez-de-chaussée ou les combles, ce quartier-ci ou l'autre, faisant métier d'un produit qui pousse n'importe où, la pensée. Elle prend toutes les enseignes et toutes les couleurs, chausse tous les souliers, coiffe tous* les bonnets ; elle est athée, dévote, sceptique ; elle est bonapartiste, ré-
publicaine, légitimiste, selon la vente, au goût du chaland. Elle est théâtre, elle est livre, elle est brochure, elle est journal, annonce, affiche, prospectus. Elle vend et elle fabrique , elle fait et fournit, directement ou par commissionnaire, personnellement ou par raison sociale. Elle a ses grandes et ses petites manufactures, ses notables et son bas commerce, ses ateliers à vingt métiers et ses ouvriers en chambre. Elle a ses capitalistes et ses courtiers ; elle tient un prix courant : tant le blâme, tant l'éloge ; tant la gloire, tant la honte. Elle fait travailler à l'année, au mois, à la journée, à la pièce, à la ligne ; elle soumissionne au rabais, si l'on veut, avec publicité et concurrence. Elle est généralement patentée. Elle entreprend tout ce qui concerne son état : drames, traités, romans, mémoires, libelles, panégyriques, oraisons funèbres, voyages, arts, pamphlets, dictionnaires, vaudevilles, tableaux de moeurs, plaidoyers, opéras comiques, histoires dé France et d'ailleurs, ballets, cantates, feuilletons et discours pour les députés. Elle a des procédés mécaniques pour la fabrication de la tirade, des effets de style, de la couleur locale: pour le moulage de la préface, de la description historique, pittoresque et mobilière; pour l'invention et la multiplication de la stance, de la strophe et du couplet. Elle se charge aussi des traductions, des
iiûitatioDs, des expurgations, des dénaturations, des pétitions touchantes k TEmpereur et au Sénat, des requêtes bien écrites, du compte-rendu des pièces, solennités, réceptions académiques, drames, installations, inaugurations, sacres d'évéque, concours agricoles et autres représentations. Elle est bonne à tout enfin, prête à tout, propre à tout, même à faire crédit et fournir pour rien, si elle y trouve quelque chose à gagner.
C'est au théâtre surtout que fleurit la boutique littéraire. Il n'y a plus d'art au théâtre, et c'est facile k comprendre. Les directeurs de théâtre sont ou des entrepreneurs ou des commis : commis, s'ils sont subventionnés ; entrepreneurs, s'ils ne le sont pas. Dans la première espèce, ils ont un programme ; le ministre, qui n'est jamais un poète, leur a dit : — Voici vos limites, vous n'irez pas plus loin. — C'est tout simple. L'État paie ; le ministre, gardien des deniers de l'État, en dirige et en surveille l'emploi dans ce qu'on est convenu d'appeler la pensée gouvernementale ; il ne saurait entendre autrement sa profession. Les auteurs s'arrangent de cela ou ne s'en arrangent pas : c'est leur affaire. Mais laissons ces chemins où l'on ne voit pas bien clair, nous pourrions nous y casser le nez.
Les entrepreneurs, autrement dits directeurs libres, ont trois conditions pour faire de leurs mai-
sons des boutiques : leur propre goût, celui du public et celui des acteurs. Ce qui compose ordinairement trois patrons, sur lesquels il faut que l'auteur coupe et couse, comme un tailleur, ni plus ni moins. On vient quelquefois à bout du directeur; le public est variable dans ses fantaisies, et il se peut qu'il accepte les vôtres ; on le suppose plus qu'on ne le connaît. Mais le comédien, surtout quand il est grand, représente une pratique désespérante à servir. La misère est arrivée dans notre état, et le temps que nous parcourons rend peu difficiles ceux qui écrivent ; pourtant j'aimerais mieux faire pendant dix ans des vers d'opéra comique, pâte filante qu'on accourcit ou qu'on allonge suivant l'haleine ou le caprice d'un musicien, argile à mouler la haine et l'amour, rimailles à rendre fiers des mirlitons, que d'habiller jamais d'un premier rôle roi, prince ou chevalier de théâtre. Il faut que toute votre pièce y passe, comme une livrée: robe de chambre au prologue, pantalon, gilet, frac, redingote et paletot d'acte en acte, à la taille, aux tumeurs, aux bosses, aux tics d'un seul homme, autour duquel les autres font garniture et cordon comme le persil autour d'une culotte de bœuf, ou des cheveux sur de la soupe. — Et voici qui me gêne les entournures, dit-il, voici qui me tire la hanche I voici qui plisse ! voici qui gode ! Refaites-
moi ci ! Retouchez-moi ça ! Et vous n*y comprenez rien ! Et ça n'ira jamais ! — grands acteurs ! fléaux des planches! courroux du ciel! que n'avez-vous point ainsi défait et mutilé !
C'est à y renoncer souvent, et le rouge vous en vient. Mais il s'agit bien de dignité, ma foi ! Quand vous ne savez plus, quand vous ne pouvez plus, quand vous avez assez gâché votre étoffe et jeté votre cervelle aux chiens, vous prenez quelqu'un pour vous aider. C'est ordinairement un client de la maison, un faiseur rompu aux affaires, quelque fois le directeur ou le comédien lui-même : tant mieux encore quand c'est celui-ci, il peut de hasard savoir où il sera beau. Le collaborateur de profession ne travaille pas, heureusement ; mais il conseille, il vous prend à façon chez lui, vous dit où il faut couper et vous coupez, où il faut saigner et vous saignez. La pièce apportée en sa boutique, c'est une statue de marbre que le sculpteur s'en va peindre à l'huile chez un vitrier ; c'est un tableau de fête impériale, où le peintre change les têtes et les costumes, et le ciel et les fermes, pour en faire un lundi de guinguette. L'épicier trouve superbe comme cette femme de marbre est à la mode ; il s'extasie en se regardant danser sur cette toile en . son habit des dimanches, un melon sous le bras. L'artiste pleure et se meurtrit la poitrine, car il voit
des amis passer en détournaat la tète ; Tenvie le prend de courir après eux et de leur crier : — Ce n'était pas comme cela! c*étut mieux! c'était beau ! — Mais ils lui répondrûent : — Pourquoi l'as-tu changé, animal ? — Il se tait. Manger n'est pas toujours une excuse ; vivre n'est pas toujours une raison.
Au reste, la belle statue blanche fût restée dans l'atelier : le banquet triomphal eût moisi chez le peintre ; au lieu qu'un marguillier de Basse-Normandie achète la femme rouge et bleue pour en faire la bonne Vierge de son église ; l'épicier paie la kermesse pour en orner le lieu où il mange. Le public, cet épicier innombrable, ce marguillier infini, vient pendant trois mois couvrir de bravos et de monnaie les sages et raisonnables bêtises dictées par le vieil arrangeur, quand il eût peut-être abtmé de sifDets les sublimes audaces du jeune homme. Qui sait? Une fois cela, on continue: c'est comme dans le mariage, après la première faute. Et voilà pourquoi au lieu de théâtre aujourd'hui il y a des cadres pour une figure, ou des affaires qui sont à l'art ce que le Trente-deux-sous est à la cuisine, abondant et malsain.
Les faiseurs sont de toute sorte ; il y en a de riches et qui meurent célèbres après avoir vécu heureux. Autour d'eux bourdonnent beaucoup de
petits qui cherchent et trouvent leur vie plus ou moins bien. On en voit qui font travailler chez eux à Tannée pour le logement et la nourriture. D'autres qu'on vous impose parce qu'ils sont les parents de quelqu'un qui fera prêter de l'argent. D'autres, plus nets et mieux dans le véritable esprit, achètent des pièces, des moitiés de pièces, des quarts de pièces. Plusieurs usuriers et même un huissier ou deux sont devenus ainsi membres de la société des auteurs dramatiques. Un homme de talent que l'on conduisait à la prison de la rue de Clichy se fit rendre son dossier par le garde du commerce en lui cédant un vaudeville qu'on devait jouer le lendemain. Quand le garde du commerce se présenta pour toucher les produits substitués, il trouva un restaurateur et le propriétaire qui se les disputaient, de façon que le public n'a jamais su de qui était la pièce. Gela fit un procès, où l'on plaida beaucoup. Un faiseur en réputation avait chez lui un forçat libéré, garçon d'esprit et d'intrigue : il lui doit infiniment. C'est très divisé : certains ne tiennent que le couplet, d'autres l'acte intime, d'autres la bataille. D'autres mettent en scène, c'est pour cela qu'on les prend, comme lorsqu'on donne un grand dîner, on fait venir un msdtre d'hôtel pour mettre le couvert. Il y en a qui font les raccommodages; des portiers remetteurs de fonds.
Vers 1835 ou 1840, il fut question d*uiie entreprise ayant pour objet d'établir et de garantir la mise au théâtre de toute pièce loyale et marchande moyennant un tarif de sommes une fois payées, sans embarras ni solidarité de chute ou de succès, sous une raison de commerce quelconque. On pourrait aujourd'hui reprendre ce projet : l'industrie me semble en fort bon point pour cela.
Et voilà ce qui fait que le théâtre n'est plus chez nous un enseignement, tant s'en faut, mais un assez méprisable et vide amusement. L'administration, il faut le reconnaître, n'a jamais beaucoup évité qu'il en fût ainsi. On va au théâtre quand il pleut, ou quand on se sent lourd, par exemple au sortir de table, rire à quelque équivoque ou bâiller à quelque hypocrisie. Puis on rentre chez soi ou non, un peu plusbéte qu'on n'était sorti. C'est môme l'heure où, la tête pleine des grandes et généreuses inspirations que le spectacle a fait naître, on se répand assez volontiers dans des soupers comme celui que je vais vous dire.
C'était à un entresol étroit et bas, où il y avait une douzaine de tables, salle commune et publique, ouverte à tous. Libre écot auquel chacun prenait part selon sa fantaisie, son estomac et sa bourse. Rien de privé, rien de fermé. On mangeait et on fumait, selon l'usage du beau monde ; et tout ce
que l'on mangeait se trouvait ainsi accommodé au tabac, la fumée entrant dans la bouche avec la fourchette. Des femmes et des hommes pêle-mêle, se connaissant ou ne se connaissant pas, peu importe ; dans ces nuits chaudes éclate la seule fra* ternité qu'on s'accorde chez les Philistins dont il s'agit. De beaux messieurs, à figure modérée, à moustache honnête, fmancièrement couverts , ventre naissant, grosse gorge, une teinte d'or dans l'œil et du bistre dessous, puant à pleine haleine l'écurie et la Bourse. De belles jeunes femmes déjà toutes perdues, pâture d'orgies, chair à plaisir, payées d'abord, escroquées plus tard, qu'on flatte de la main et qu'on chasse du pied, selon la digestion, la comédie et la rente. Papillons d'azur froissés par des mains lépreuses, fleurs du ciel tombées dans de la boue !
Ce ne fut rien d'abord qu'un vacarme lourd de coqs-à-l'âne pâteux ; conversation huileuse comme la salade, visqueuse et poissée comme le poisson, où des pointes moins épaisses que les autres se crachaient dans le discours à la façon des bouts de cigare, tombant au hasard, ramassées quelquefois. La périphrase était usée cependant, à cause de l'heure, et le mot vrai venait déjà, pour plus de clarté et moins de fatigue. Mais le vin ne venait pas avec le mot. Ils gardent leur tête, ceux-ci, et veu-
Wt savoir bien tout ce qu'ils font. Bientôt il y eut des femmes qui montèrent sur les tables et se mirent à danser : on désirait cela ; innocent plaisir ! Une table tomba et une femme avec elle. On releva la table, elle n'avait rien de cassé. Un jeu charmant des pieds succéda. Un homme tenait en l'air un couteau, comme on tiendrait un bâton pour faire sauter son chien ; chaque femme vint du pied toucher ce couteau, placé plus haut que sa tête. Grand esprit ! Entre la chair et la lame il n'y avait que le bas : c'était bien, le sang est joli sur la soie. On ne riait pas , vous comprenez : est-ce qu'ils rient? Seulement le mot se faisait mieux toujours, plus prompt et plus fort ; langue du lupanar et langue du bagne ; bave sur la rose et bave sur le Christ. Enfin la nuit mourut, le jour vainqueur peignit en teintes de nacre les rebords poudreux du tableau. A force de parler, on voulut agir. Ce qui suivit est impossible à dire. C'est un rêve immonde, qui ne deviendra jamais. Les femmes en ont pris la fuite, et les garçons qui servaient ont disparu. Trimalcion mangeait des provinces romaines à pareil jeu, mes petits! Vos ancêtres de la décadence royale s'appelaient des fermiers généraux, messieurs ! Et ces souverains de la maltôte avaient des goûts énormes aussi, comme leur morale et comme leur ventre. Mais au moins Trimalcion, l'ami de César,
et Labouxière, le banquier des marquises, cachaient-ils leurs amours de porc dans des maisons volées, c'est vrai, mais fermées. A vous autres, leurs ombres, une table de cabaret suffit? Pas même un cabinet? Oh, c'est trop encore, gens économes et rangés que vous êtes ! Les chiens vont dans la rue; allez où vont les chiens I
Voici une pratique assez bonne de la boutique théâtrale. Aux Variétés un jour, on jouait la Vie de Bohême, cette charmante étude de Murger> et le Président de la République devait assister à la représentation, entre sept et huit heures du soir. Or, à cinq heures, quand rien n'était encore fait et aurait fort bien pu ne point se faire, les journalistes de Paris tiraient de leurs boîtes les notes suivantes :
« Hier, M. le Président de la République assistait à la représentation de la Vie de Bohême. Ac- ' compagne jusqu'à sa loge par le nouveau directeur, il y fut salué à son entrée par les plus sympathiques acclamations, et d'unanimes bravos accueillirent les vers lus par M. Paul Laba, et dus à la plume élégante et patriotique de M. Ferdinand Langlé. Le théâtre des Variétés gardera longtemps le souvenir de cette touchante solennité. »
Les journaux insérant cela le soir, tout le monde devait le lire le lendemain matin. Voilà pourquoi, en tète de la réclame, était écrit hier. C'est ainsi
que Ton fait les jours de pièces nouvelles : la note qui constate le succès, arrive plutôt que lareprésentation. Je trouve adorable cette façon de vous faire grand avant que vous ne soyez né.
Nous aurions bien encore à dire k propos de la boutique littéraire, si le théâtre était absolument libre et si les lois sur la presse n'avaient point un peu trop raccourci la chaîne du chien de garde qu'on appelle le journal. Mais on doit des égards à ceui^qui sont gônés ; et quand quelqu'un ne saurait tout à fait vivre comme il veut, il faut l'autotoriser à vivre comme il peut : latitude sans limites quant à la*petitesse, à la faiblesse, à la tristesse, à la pauvreté, parfois même à la honte et à l'indignité des moyens !
Ensuite toutes les boutiques ne sont pas là; ainsi
La boutique administrative ;
La boutique de l'éducation ;
La boutique diplomatique ;
La boutique religieuse ;
La boutique des relations civiles, amour, amitié, mariage, sociétés en commandite et autres.
Or ce livre est déjà gros et tout ne lui est point permis. Finissons aujourd'hui en racontant comment nous ne savons pas être malheureux, chez l'étranger.