LE CANOT
« Aucun écrivain, ni grand ni petit, n'a-eonsi- » déré, sous le point de vue social et philosophique, u l'influence que le canotage des jeunes gens de (c Paris a exercée sur les vicissitudes de leurs » finances, leurs relations de plaisirs, leur allure, » leurs goûts et leur langage, »
Ainsi s'exprime, sur un ton de douloureux reproche et d'indignation concentrée, l'auteur du AîaniLel universel et raisonné du canotier, l'illustre et non comparable Pierre Bidon, vieux loup d'eau douce, brigadier du Zéphir, lequel a dédié son livre à Jean Jean-Bart, flambart de la Seine et de la Marne. — Un flambart est, dans les romans maritimes, un corsaire, de même qu'en langue
canolière, le brigadier est comme qui dirait le second de la barque, venant après le patron ou chef d'équipe, plus noblement appelé capitaine.
J'ai quelque raison de supposer que Pierre Bidon, le vieux loup, et Jean Jean-Bart, le flambart, sont deux pseudonymes inspirés à l'écrivain, le premier par la modestie, le second par le respect. Je n'aurai point l'indiscrétion de fouiller ce mystère ; j'essaierai simplement de soulager un regret. Le mérite me manquera, sans doute, mais non la bonne volonté, à qui tout doit paix sur la terre.
Un mot d'abord sur les commencements du canotage, puisque M. Pierre Bidon veut que cela se nomme ainsi.
Il y a quelque chose comme vingt-quatre ou vingt-cinq ans, dans la rue de Richelieu, en face de la bibliothèque qu'on surnommait Royale , une maison qui, j'aime aie croire, est encore debout, — ce qui est beaucoup dire, — servait de siège à deux industries différemment recommandables, l'atelier chimique de M"* Chantai et la Statistique morale de la France. Je ne parle pas d'un marchand de vins fins, autre chimiste en bouteilles, dont les fiotes d'ébène & la coiffure écarlate tendaient au passant, du fond de la cour, l'amorce hardie de leurs étiquettes.
. Le cabinet,— -on ne disait pas encore les salons, —
de M">« Chantai était célèbre et rivalisait avec celui, non moins bien famé, de M""* Ma. Une crinière de ronces k pointes blanches s'y changeait en boucles brunes et soyeuses, le parchemin en corail, le pain d'épices en perles. Le blanc y devenait noir, et réciproquement, selon qu'il s'agissait de la barbe et de la peau ; les cils, les surcils, les dents au besoin, y repoussaient. Fontaine de Jouvence aux naïades fraîches et sveltes comme des péris, laboratoire de parfums pétris par des doigts de rose, l'entresol de M"' Chantai eut à subir plus d'une fois les desagréments de son succès. Des perruquiers ignorants et jaloux calomnièrent l'innocente magicienne, et chacun se souvient encore comme nous de sa superbe réponse à un marguillier des Petits-Pères qui lui reprochait assez impertinemment de ne voir sortir que des jeunes gens de chez elle : — C'est vrai, Monsieur, mais vous remarquerez qu'ils y entrent tous vieux.
La Statistique morale de la France était une autre histoire, qui n'avait rien de rajeunissant. En ces temps précurseurs d'une révolution sans fruits, où nos esprits s'agitaient comme des bêtes à l'heure de l'orage, bien des nouveaux venus littéraires, fameux ou enterrés depuis, cherchaient leur vie turbulemment et difficilement ; car la librairie à sept francs leur faisait mauvaise mine, comme au-
jourd'hui celle à quatre sons le fait à leurs successeurs. Plusieurs sentirent, par Testomac, l'impérieux besoin d'être des politiques ou des historiens, au lieu de rester des poètes. Ils prenaient, ces pauvres bohèmes, la politique pour une science, et l'histoire pour une religion ! Un homme se trouva parmi eux, savant comme un Père de l'Église et bon comme un père de famille. Il était le plus âgé et le plus riche. Il avait un grand manteau bleu, je m'en souviens ; et de son beau pays, le Bourbonnais, des amis ou des parents lui envoyaient des pommes jaunes. Que de fois son grand manteau nous abrita en ces hivers terribles, lui entre deux de nous, comme une poule et ses petits ! Combien dînèrent de ses pommes, qui sans cela n'eussent pas mangé de vingt-quatre heures !
Ému un jour, jusqu'à tout oser, qu'une douzaine de Quinte-Curces affamés eussent ainsi fait de lui leur Providence et leur centre, le digne homme imagina de nous donner à écrire la biographie des Français et Françaises de distinction, divisée par départements. Ce n'était point une sottise plus grosse qu'une autre. On avait déjà les écrivains, il ne fallait plus que l'éditeur et le capitaliste. Tous deux furent découverts : seulement l'éditeur comptait sur le capitaliste, et le capitaliste n'avait pas de capitaux.
Ce cpji fit qu'à peine commencée, la Satistique morale de la France succomba. L'inanition l'avait conçue, l'inanition la fit périr. Logique funèbre, et la même depuis Saturne.
Parmi les jeunes hommes si imprudemment et maladroitement venus au plus malsain des mondes, nous en avions un qui s'était proposé aux fins d'historier les navigateurs célèbres. Il avait vu le jour en Brie, où son père était un fermier grand faiseur de fromages ; et sa prédilection marinière ne pouvait certainement résulter ni de son éducation ni de ses habitudes. Le père l'avait rêvé notaire : c'est le maréchalat du fermier, qui sait ce que les notaires coûtent. Peu lui faisait, qu'en jouant, l'enfant s'inventât un bateau dans une coquille de noix matée avec une allumette, et le lançât sur l'océan d'un baquet ; il ne s'en disait pas davantage en voyant le gamin se pencher jusqu'à mettre salement son nez dans l'eau des mares pour regarder comment les canards se font des rames de leurs pattes et un gouvernail de leur queue. Le passant et les familles ne s'arrêtent pas ordinairement à ces vocations anormales, qu'ils traitent de travers d'esprit, de caprices malpropres ou de rébellion : le passant et les familles ont tort. La nature peut avoir des visées singulières, mais elle dit toujours ce qu'elle veut; elle prévient à tout coup les gens de ce que
chacun peut et de ce que chacun risque, de la destinée comme de la maladie. C'est à nous, qui sommes la société, de prendre garde aux bonshommes sur le mur, aux figures sur le sable, à la chanson dans l'air, au teint pâle, aux yeux rouges : c'est k nous de chercher l'hygiène et la gymnastique de l'esprit et du corps. Mais qui va penser à cela dans l'erreur sacrilège et mortdle où nous vivons, que les hommes sont faits pour la société, non la société pour les hommes ?
Cependant l'épreuve du saute - ruisseau ayant démontré que le notariat n'allait point au petit, notre père se rabattit sur la banque. C'est beau aussi, la banque : l'homme de la terre sait que l'argent est le souverain. On mit donc le jeune fromager en apprentissage de finance et de haut commerce dans la célèbre école spéciale que tenait alors M. Destaillades, rue Saint-Antoine, hôtel Sully. Or, le Briard n'avait pas mieux mordu à Macculloch qu'à Delvincourt; Say lui-même, le grand Jean-Baptiste Say, l'avait trouvé froid à ses fantasmagories économiques. Il s'était borné à apprendre l'anglais, langue universelle du marin ; il avait lu soigneusement Forbin, Duguay-Trouin, Jal, Corbière, Cooper, et de l'argent du reste il s'était acheté un bateau appelé le Grand-Sagatnore, qu'en raison de ce baptême, il avait peint et tatoué de
tout plein de soleils, de serpents, de lunes, de perroquets et d'étoiles. C'était fort joli. Il demeurait là-dedans le dimanche et d'autres jours aussi, vivant de pain et buvant à la rivière, quand il ne mangeait pas à l'école, ce qui lui arrivait souvent, à cause des torts qu'il se reconnaissait envers M. Destaillades et son professeur Blanqui.
De façon que, un beau jour, il fut mis tout doucement dehors, sans prix ni diplôme. Pour quoi sa mère pleura et son père le maudit : deux manières différentes d'exprimer le même chagrin. Maudire, en langage paternel, signifiait couper les vivres ; mais la mère a porté l'enfant, le père n'obtient jamais qu'elle entende la punition ainsi. La nôtre envoyait au mauvais sujet bien-aimé du fromage, des confitures et du linge. Un jour qu'il y avait chez nous festin de côtelettes, — les biens viennent toujours ensemble, — il nous apporta ses confitures et son fromage ; c'était sa bienvenue : il avait mis le linge en gage, on ne disait pas encore au clou. Une pauvre fille sans parents, ouvrière de l'entresol, nous faisait le ménage; elle était tombée sur notre carré on ne sait comment ni d'où. Elle était triste ce jour-là, et elle pleurait. La portière avait été mauvaise pour elle, et injurieuse. C'était par jalousie, à cause du ménage : les ménages appartiennent aux portières, dans les maisons; c'est
connu. Donc celle-ci avait ordonné à la pauvre enfant de lui rendre tout de suite un réduit sous les toits, oix elle couchait sur des paniers ; de sorte qu'elle ne savait plus où aller. Elle nous le dit. Or, nous avions fait d'elle une sœur à nous tous, loyalement, sans malice ni préférence, misère pour jeunesse, jeunesse pour misère. Nous l'envoyâmes emprunter des dominos et nous jouâmes k qui se chargerait de lui trouver un asile. Le marin perdit- Un sourire se fit alors dans les pleurs de la petite : c'était le marin qu'elle aimait le mieux de nous.
Ce fut ainsi que Paris eut son premier canotier et sa première canotière. Nous dirions bien aussi que le Grand-Sagamore avait été le premier canot ; mais des archéologues du genre soutiennent qu'il y avait déjà le Belzéhuth, Je n'ai pu vérifier leurs prétentions : en conséquence, je ne les contesterai pas. C'est la fin, non le commencement qui importe.
Aujourd'hui, le canotier de la Statistique morale navigue sur les mers lointaines ; sa vocation était vraie. Il a un grand navire et il est riche. Aussi sa famille est fière ; elle se dit, grosse d'espoir, que l'amiral Baudin a été capitaine marchand. La canotière est toujours la ménagère du canotier et l'attend, quand il revient, dans une jolie maison par là-bas, vers Honfleur, dont la porte en ogive,
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réunirent sous le vent de ce projet moyen-âge, et dans un déjeuner où les bouteilles partaient par bordées , ils souscrivirent cinquante mille francs, plus un équipage pris dans leurs rangs. Albion n'aurait eu qu'à se bien tenir : qu'en dites-vous ?
Oh ! si nous brillons, ce n'est point par la modestie, veuillez m'en croire. Ainsi , Pierre Bidon, notre auteur, prétend qu'en principe, —le meilleur marin de haut bord n'est plus sur la Seine qu'un mateluche maladroit— (p. 75). C'est possible, mais j'en voudrais la preuve. L'habitude nécessaire de faire prendre un pilote de rivière aux navires qui remontent la Seine est pour quelque chose , j'en ai peur, dans cette maxime audacieuse. Resterait toujours à savoir quelle figure, en haut bord, feraient nos^ matelots parmi les mateluches. Mais je prends aujourd'hui les choses comme M. Bidon : je veux bien que le canotage parisien soit appelé à devenir une institution nationale. Pourquoi alors ne pas lui donner sa tournure, son caractère, son aspect propres? Du goût, par exemple, artistes? de l'élégance, messieurs? de la jeunesse, enfants de Paris? Pourquoi vous en tenir à la contrefaçon fagotée, enrhumée, rouillée, des vieilles rengaines matelotières ? Toujours le voyage de Paris à Saint^Cloud par mer^ donc? Est-ce que bien se comporter sur l'eau implique absolument qu'on aime à c/ii<ytter.^ Ne peut-on
gouverner une «f^uipe et tendre la toile au vent qu'à condition de culotter des pipes et de boire du vin bleu? — Les matelots, dit le maître, doivent savoir supporter tout et ne pas tenir à ce qui est bon. — Sans doute, quand il n'ont à jouir que de ce qui est mauvais^ Mais sommes-nous des matelots? Faisons-nous le tour du monde avec trois ans de biscuit changé en vers, et de viande salée tournée en savon ? Non pas : nous faisons le tour de Marne, une affaire de quelques heures, j'imagine. Ce n'est pas là une carrière qui vaille un apprentissage si rude. Mal vivre par système? laissons cela aux religieuses et aux malades. L'exercice du canot est excellent; il met les muscles en jeu, élargit la poitrine, dégage et déploie les poumons : est-ce uniquement pour que nous fumions plus de caporal avec moim ae danger? N'aspirons-nous le grand air, ne nageons-nous en grande eau que pour l'ineffable joie d'engloutir impunément du piqueton jusqu'au gobichonnage majeur, jusqu'à prendre une bitture ? Nous nous faisons , en vérité, plus bétes que nous ne sommes.
Je crois très-fermement, quant à moi, qu'on peut devenir un batelier d'agrément fort présentable sans arborer à ses reins la salopète , vêtement ridicule comme son nom mal sonore et malpropre, et qui n'a pas m^me sa raison d'être, puisque nos
fiambards chaussent en outre le pantalon de toile à voile. La salopëte représente Tantique braie du marin dieppois , telle que jadis Bocage et Guyon nous la firent voir au théâtre de l'Ambigu^ dans Ango. Seulement, au temps d'Ango, le matelot n'avait pas de culottes Tété, et la braie lui servait de jupon, comme aux boulangers quand ils se reposent de pétrir : ce qui donne à croire qu'on la lavait quelquefois , propreté sévèrement interdite à la salopëte de nos jours. Plus vous êtes sale, plus vous êtes beau ! J'affirme aussi qu'il serait imaginable de se mettre sur la tête quelque chose de mieux que le toqttet, coiffure des charbonniers de Newcastle, laquelle ne garde de rien ni les yeux ni (es oreilles, ni le front ni le cou. Passe pour la vareuse et le cabariy si forçat qu'ils aient l'air ; passe pour les longs bas de laine dans des brodequins larges et forts : l'eau douce mouille moins longtemps que l'autre, mais la pluie mouille autant ici que là.
Pierre Bidon propose, dans son Manuel^ des conditions capitales d'admission qui sont bonnes à savoir. •— Ne seront point reçus, dit-il, les aftstèmes. — Un abstème est un homme qui ne boit pas de vin. Des capitaines de chez nous ont fait le tour du monde, et n'ont jamais bu que de l'eau : des mateluches ! — Ne seront point reçus ceux que la fumée de tabac incommode. — Décidément,
il faut que la régie ait une influence dans Taffaire. Quel amour effréné du tabac ! Un chapitre entier, s'il vous plaît, le sixième, pour la description, la conformation, la préparation, la glorification, la déification du brûle-gueule, et par-dessus, l'épreuve que voici : — Respirer pendant dix minutes, et sans avoir mal au cœur, une atmosphère épaisse à couper par tranches, dans une pièce où fument et boivent cinq à six loups de rivière. — Nota. Le tabac doit être de pur caporal , et la liqueur de la bière ou du vin d'Argenteuil, La densité de l'air se pèsera au moyen d'un nouvel instrument nommé taximètre (autrement àîi pèse-poison), — Est-ce une satire ou un vœu ? Hélas 1 il y a sur les flottes des mateluches d'amiraux qui n'ont jamais fumé. Savoir nager vaudrait peut-être mieux, et nous ne voyons pas cependant que ce soit de rigueur chez les salopètes. En 1847, au pont d'Asnières, un jour d'été, un marchand de tableaux fort gai, péchait en compagnie d'un peintre, M. D... tragiquement enlevé* aux arts. Un canot , monté de cinq hommes d'équipe et portant quatre femmes de passage , descendait la Seine et gouvernait si mal, qu'arrivé à la seconde arche du pont, il s'arrêta droit, collé à la pile, tout debout, par le courant. Hommes et femmes tombèrent à l'eau, nécessairement, avec de grands cris d'abord et plus rien ensuite. Le pein-
Ire était de "ceux que fort peu d'événements remuent. — Diable ! dit-il cependant à l'autre d'un air contrarié, ils m'ont fait manquer une ablette ! — Puis, retirant sa ligne étourdie : — Est-ce que vous y allez ? — demanda-t-il négligemment. — Le marchand de tableaux s'était déshabillé et quêtait déjà sous l'eau, à quatre pattes, comme un chien de Terre-Neuve. Le peintre alors ôta son paletot, son chapeau, sa cravate, ses bottes, avec méthode, ainsi qu'il faisait toutes choses, et se mit à la nage gravement. Le patron du canot avait cependant gagné le bord et se'séchait tout seul au soleil, sans plus de soiici. Aidés de quelques promeneurs d'eau, nos deux amis repéchèrent l'équipage et les femmes, même un chapeau de paille qui avait quitté sa jolie tète et flottait au loin comme un fou. De tous ces marins il n'y avait que le patron qui sût nager, et il gardait son savoir pour lui. Il y perdit ce jour-là l'estime et la tendresse de sa canolière.... Car, à ce propos, il faut bien dire ce que quelques-uns ont fait de la femme dans leur vie sans signification^ sans morale et sans but. Ce n'était pas assez pour ceux-là d'avoir , comme on fait à terre, sacrifié la grisette à la lorette, le cœur au caprice, l'amour au trafic ; il fallait encore que, dans leurs mains poissées, la pauvre fille devînt une canotière finie, c'est-à-dire une femme moins
-alla grâce, quelque chose d'androgync comme une amazone et d'inhumain comme une cantinière, qui porte des culottes, fume , boit , jure et ne rougit plus. 11 fallait, pis que cela,^ honte des hontes ! mettre la canotière en commun pour toute Téquipe, en faire une galanterie en commandite à plusieurs, à l'un pour la nourriture, à l'autre pour le logis, à celui-ci pour les bottines et le chapeau, [i celui-là pour les robes, à un autre pour la comédie et le festin. Economique et commerciale manière d'entendre l'association 1 Touchante initiation aux grandes fraternités philosophiques ! C'est ainsi que les moeurs générales déteignent sur les amusements. Et c'est qu'ils s'en arrangent et s'en vantent trèsbien! Ils ont chacun son jour, comme pour une loge ! Ils trouvent cela spirituel ! Ils appellent cela faire de la vie de Bohême!,,,, Qu'en dites-vous, Mûrger? La vie de Bohême, qu'ils ne connaissent pas, est la vie d'affection et de communion, non point de cynisme en troupe et de mépris renvoyé. De quoi communient-ils , ceux-ci , à moins que ce ne soit de tabac ?
D'autres sont mariés déjà, tout jeunes, et ils embarquent crânement leur femme et la sœur de leur femme. C'est l'idéal du genre. Comme la vie de bord est la liberté à bord ; comme la liberté à bord consiste à voir, faire et dire sans émotion ce
qui peut taquiner, froisser, irriter et effaroucher ses semblables, en toute langue et tout geste, à charge de revanche immédiate, je vous laisse à penser si les pauvres femmes en supportent !
La canotière, entre autres offices, et qu'elle ait de la voix ou non, sert de dessus dans Thorripilant orchestre de la navigation en troupe et de la descente à. terre. Des cris et des choses comme si Saint-Lazare et La Roquette, ces deux maisons où Ton corrige^ faisaient chorus en liberté. Je renvoie ceux qui pourraient croire ici que j'exagère, à ce que dit Pierre Bidon lui-même des engueulements de la rencontre (p. 72 et 73 du Manuel). Il fallait bien, ô pauvre jeunesse, ressusciter le Catéchisme poissard, mort et pleuré depuis la Restauration. On y est parvenu, grâce à des vieux, tout honteux, qui avaient gardé la tradition. La descente à terre est moins épicée; l'abord aux renseignements (lieux où l'on gobichonne) admet plus de réserve, surtout quand il s'y montre du gendarme et du sergent de ville. Mais si l'on s'amuse moins, on pose davantage ; on fait là de la persécution et de Vembarras. Vous y voyez des clercs d'avoué en lunettes marcher sérieusement, pieds nus, dans les jardins, une hache à la ceinture, tenue du pont dans les gros temps et le combat; d'autres qui font la ronde une lanterne à la main, en plein jour,
comme Jeannot. Les tables se garnissent de bouffardes émérites ; — car le premier souci de tous ces grands preneurs d'air consiste à empoisonner celui qu'ils respirent ; — et vous entendez raconter les faits magnifiques du battage^ une façon fraternelle de noyer le passant, par histoire de rire. Toute vraie salopète marche là en se dandinant, par habitude du roulis de son vaisseau, et parle un dialogue prétendu technique, à rendre stupides les vrais marins. Bœuffcr pour ramer; piger pour dépasser ; moussaillon, fifrelin, muffeton , miaule, pour novice, profane, bourgeois, monsieur. Flambardy un mot qui sent la torche et le couteau , veut dire bon pilote. Tout un argot , enfin , tout un bagou barbare et vieux même à Bobino ! Quelle singulière manie, entre nous, de déguiser en ces laideurs son visage , sa tournure et sa langue, un pauvre jour ou deux par semaine ! Quelle rage de jeter ainsi à l'eau et ce qu'on a et ce qu'on n'a pas, son argent et son esprit ! Que peut donc gagner un homme, après tout, à ce carnaval d'été , à ce bastringue sur la rivière ? Quelles richesses ajoutées à son intelligence, quand il sait, ce commis, que bâbord est la gauche, et tribord la droite; que nager c'est ramer; endurer, tenir la rame immobile ; scier, ramer à rebours ; crier stop! dire d'arrêter ; hâ, appeler; haye, répondre! Quel profit et quel
orgueil de montrer, le lundi, ses mains enflées, épatées, enclochetées , roidies , parce qu'on a glorieusement, le dimanche, patiné la toile et l'aviron en chantant : Oh.., hisse! Oh... ride! Oh,., gale!
Gonvenons-en , tout cela n'est pas gai. J'aimais mieux les idylles de Paul de Kock, les parties d'âne à Montmorency et de cheval à Romainville ; on courait plus , on buvait moins , on ne fumait pas ; on était poli avec les femmes. L'ancien calicot lui-même, cette patriotique caricature à éperons et moustaches , cette culotte de peau en coton , me semblait d'une folie plus divertissante.
Nous avons eu de la langue ; voulez-vous un peu de poésie ? Ecoutez le Citant du soir du Gibbon :
Si dans un jour de ripailles Notre canot chavirait, Si au fond de ses entrailles La Seine nous recevait, Sur les bords du noir Cocyte, Chahutant le vieux Caron, Nous V fich'rons dans sa marmite, Et nous le remplacerons, etc., etc.
Une ronde pour descendre à terre; V Union des canots :
Quand on entend V refrain D*un infernal bousin
Cent fois pis qu* le sabbat, On dit : V Gibbon est \k\ La rifla, fia, fla, etc.
On dit que le Véloce, Ce joyeux canotier, Quand il va fair* la noce, C*est avec un d'mi-s'tier.
La rifla, fla, fla, etc.
On dit que le Rôdeur Est le meilleur marcheur ; Il emploie des chameaux Pour tirer ses cordeaux.
La rifla, fla, fla, etc.
Et autres. Quel goût fin ! Quel sel blanc !
Nous ne disons point ceci pour tout le monde, bien s'en faut. On aurait tort d*y voir un parti pris de blâme absolu. Les fous n'empêchent point qu'il y ait des sages, ni les crasseux de la propreté. Nous savons que des mariniers amateurs, qui volontiers chercheraient à moraliser leurs plaisirs, tiennent pour fort élevée l'institution du canotage de la Seine. Ils y voient en premier lieu un encouragement à la construction navale. — Ainsi, disent-ils, notre goût ou notre marine, comme vous voudrez, donne déjà du travail à quinze chantiers au moins. — Que cela soit , nous l'acceptons certainement, bien
que les constructions de luxe aient à nos yeux un mérite fort restreint : la mode viendrait demain d'aller dîner Tété dans les plaines, au lieu de dîner, comme aujourd'hui, dans les bois, que ce serait sans doute un encouragement à la construction des tentes. Et après ? Si nous avions de Paris à Rouen seulement un large et profond canal qui fît du port Saint-Nicolas un port de mer, à la bonne heure ! Mais nous n'avons point ce canal. Laissons donc Rouen pour ce qu'il est, et Paris aussi ; la Manche pour les navires, et la bosse de Marne pour les bachots. La Seine compte aujourd'hui plus de cinq cents canots, dûment nommés et baptisés, et la Société des Régates parisiennes se promet d'en doubler un jour le nombre. C'est intéressant, sans contredit, pour aller par eau où l'on allait par terre ; les coucous du Gours-la-Reine et de la place de la Bastille n'ont jamais, de leur vivant, déployé de plus imposantes lignes. Nous avons des coureurs habiles, de \msclippers, c'est reconnu : les canotiers parisiens ont su se faire un nom au delà de leur littoral. Mais, hors l'agrément qu'ils y trouvent, à quoi cela sert-il? De quoi se vante-t-on?
Il y a mieux à faire, sans contredit.
Ainsi, la Société des Régates pourrait être une institution. Les membres qui la composent courent et font courir pour des prix décernés; tout en est.
bateaux, canots, yoles, gigs, skiffs, wherrys, godilles, etc. C'est un grand amusement, et dont il résulte des gobichonnages formidables. Mais en 1853, elle a fait plus; elle est venue au secours de l'infortune. Un batelier, Duiff, s'était noyé à Rouen, dans une course : les Régates parisiennes ont envoyé leur offrande à la veuve de Duiff. Voilà qui honore une société. Pourquoi donc celle-ci, qui parait sérieuse et bien fondée, n'emploierait-elle pas une part de son influence et de ses ressources à des œuvres grandes, fécondes? Nos côtes voient se perdre des enfants de marins pauvres, dont le génie, enseveli sous la misère, ne demandait peutêtre qu'un peu d'éducation pour resplendir : ne serait-il pas glorieux de vous faire les sauveurs de ces chefs d'escadre étouffés, canotiers parisiens ? Pourquoi, marins de la Seine, ne point créer un fonds de secours et de mutuelle assurance dans cette rivière aux folles courses, que tant de ponts labourent, que tant d'écueils fleuris parsèment, où c'est la barque du moins riche qui se brise toujours la première?
Faites cela ou quelque chose de semblable, et vous voilerez de bienfaisance et d'honneur des ridicules que nous ne demandions pas à voir. Vous aurez tiré une morale du canotage parisien, ce délassement excentrique inspiré aux jeunes cloîtrés
de nos comptoirs et de nos bureaux, par le besoin d'air et de liberté. De leurs fours de labeur du jour, ils passent le soir au four de Testaminet. L'estaminet les tue, ils le sentent; ils en sont pâles et tremblants tous les jours ; mais c'est si bon! Comment s'en passer? Ils l'ont mis en bateau et l'ont lancé sur la Seine. C'est toujours un peu plus sain. Voilà pour le besoin d'air.
Quant au besoin de liberté, le canot est comme le fiacre des jours gras ; le caban du canotier représente la veste du vieux malin. Cela vous transforme tout h coup le plus charmant des commis, la fleur des pois du Petit Saint-Thomas ou des Villes de France en une sorte de butor volontaire, disgracieux, puant et mauvais \ plaisir. Cela permet de tout dire et de tout faire, habit, chemise et convenance à bas, bellement, crânement, grossièrement, tant qu'on veut, avec ce qu'on veut, de l'esprit même, si l'on peut. Gela fait qu'on braille, qu'on s'éraille et qu'on se débraille, dans une débauche de tapage à en rester muet six jours, par régime ; cela fait qu'on est équipemard, et chicard, et flamhard hmorty qu'on se lance, qu'on se lâche, qu'on loupe, qu'on gouape, qu'on soiffe, et surtout que l'on peut, ô délices! joie des rois! café des dieux! embêter carrément et impunément son ennemi le bourgeois, qui, toute la semaine, nous avait
embêtés sous sa carapace de pratique ou de client. Ce qui explique aux pêcheurs à la ligne Tabomination que le canotier professe pour eux d'abord, et pour l'embarcation dite de famille^ toue aux contours de cuisinière, où voguent civilement des miaules peignés, en manches de chemise et gilet jaune. Qu'une pareille commode s'aventure dans les eaux de nos salopètes, c'est du ricanement, de Vengueuîement, du taonage, du battage à mort! Ils se jetteront bravement à l'eau pour retirer le bourgeois chaviré, mais quant à l'empêcher d'y tomber, prenez garde !
C'est tout simplement enfin , n'en déplaise à Pierre Bidon, le plaisir maniaque de vivre en dehors, coûte que coûte. Par misanthropie? Non, puisqu'ils vont rassemblés. Il est clair que nous n'avons rien dit ici d'un grand nombre d'exceptions louables, et notamment du canotier solitaire, promeneur taciturne entre sa pensée et le ciel. Nous le plaignons, celui-là, et nous l'envions aussi. Comme les soupirs s'exhalent bien dans les airs ! comme les larmes tombent adoucies dans les eaux !
Mais si ce n'est pas de la misanthropie, jeunes gens, qu'est-ce donc?