‹ Les mœurs d'aujourd'huiChapitre 4 sur 12 · LE JEU · texte numérisé non relu

LE JEU

Le jeu est-il une passion, comme Tambition ? un besoin, comme la promenade? un vice, comme l'ivrognerie? — Je n'en sais rien, et c'est d'abord la question.

On a prétendu beaucoup de choses là-dessus ; mais ces choses étaient plus ou moins relatives à la position ou au caractère de chacun. Les joueurs qui gagnaient ont élevé et presque glorifié le jeu, par reconnaissance ou par amour-propre: il est inutile et ingrat d'avilir son péché. Les joueurs qui perdaient l'ont abaissé, au contraire, et diffamé violemment, par dépit ou par vengeance : ainsi font les enfants et les nègres de leurs féliches et de leurs joujoux, de leurs bonshommes et de leurs

dieux, quand bonshommes ou fétiches vont de travers ; ainsi se repent et proteste le buveur malade, lorsque sa tête lui fait mal aux jambes, et son estomac mal au cœur. Déclarer en son orgueil que le jeu est une passion, c'était l'ennoblir ; en faire un vice, c'était le rendre ignoble : d'autant mieux que les passions sont assez rares de nos jours, et que n'en a pas qui veut. De la passion ? Peste ! Ce n'est pas en des temps souples et mous comme les nôtres que le sang circule ordinairement si fort et que le cerveau se donne de si grosses commotions. Le jeu est un je ne sais quoi de gouvernant et de brutal qui saisit l'homme immédiatement, et avec l'homme tout ce qui tient à l'homme ; puis vous prend ici tout à coup, à l'instant, pour aussitôt vous transporter où il lui plaît, du point où naît le désir au point où vit l'instrument, de Paris à Wiesbaden, à Carlsbad, à Baden-Baden, de Bordeaux à Spa, de Marseille à Hombourg ! Gela vous force à lui soumettre famille, maison, emploi, amis, amour, et les honneurs et l'honneur, et l'enfant qui va venir, et l'ancêtre qui va mourir ! cela vous ôte la patrie, le parti, la foi, la loi ! cela m'amène sans que je voie, ni que je sente, ni que je sache, à toutes les concessions, à toutes les humiliations, à toutes les violations ; au mensonge, au faux, au vol, au meurtre, au trafic de ma conscience et de mon

corps; à l'abus du nom de mon père, de la confiance de mon fils ; au sacrifice, à l'oubli de moi-même, de ma santé, de mon bien-être, de mon luxe, de mon vivre, de mon habit, de ma peau î Et sans remords, s'il vous plaît ! sans reproche, sans souci seulement; avec l'insolente idée que je rendrai tout, que je réparerai tout, que je justifierai tout, et que la fin n'a point à s'en embarrasser, étant comme un festin dont les moyens sont la cuisine. Quand le diner est bon, en efiet, regarde-t-on aux casseroles ? Le vert de gris n'ôte pas la saveur.

De violentes façons, en un mot, qu'on n'a plus guère en fait de jeu, même à la Bourse. Et nous sommes loin de le regretter, c'est entendu ! Mieux vaut, après tout, le sommeil un peu lourd que la fièvre à ce degré-là.

Quant à l'autre face extrême de la question, qui est le vice, nous n'avons pas à nous y arrêter. Les fausses coupes, les ponts, les biseaux, les compères, tout le grand art grec de piper, de filer, de fourrer, de flouer, n'ont rien à faire ici. C'est matière h police correctionnelle ; c'est de la friponnerie, c'est de la filouterie : ce n'est pas du jeu.

Mais hors de ces deux points absolus, qui sont comme les deux pôles, la place se trouve pour une classification plus modeste et moins malhonnête, celle qui fait du jeu, par exemple, un simple

appétit journalier, corome de priser, de fumer ^ de prendre sa demi-tasse ou de lire son journal ; d*accord en ceci avec la tradition et robservation qui nous montrent le jeu à Tétat d*instinct chez les sauvages et chez les enfants, par le moyen des cailloux, des osselets, des noix, des noyaux ou des billes. C'est un milieu assez vulgaire entre les gens qui risquent leur fortune et ceux qui risquent leur renommée, autrement dit le plus et le moins ; c'est à peu près à ce degré que nous rencontrons le jeu pai'mi les personnes nombreuses et tranquilles, entre autres, dont se compose Tintéressante clientèle des maisons à boire de notre pays.

Et voilà pourquoi, ce me semble, on ne pourrait guère mieux généralement comparer le jeu qu'à l'amour. La passion du jeu proprement dite, cette fougue indomptable , cette fiévreuse ardeur , cette soif immense des hasards, ne représente-t-elle pas la galanterie en amour, perpétuelle course aux aventures à travers les rendez-vous manques, les attentes sous les fenêtres, quelquefois même les chutes par icelles, les trahisons, les surprises, les parents, les maris, les lettres de change sous le pistolet, les procès, les duels et le reste? De même que le jeu, considéré comme vice, n'est-il pas la débauche basse de l'amour vénal avec ses mauvais lieux et ses mauvais dangers, ses infortunes qui dégra-

dent et ses joies qu'on n'ose pas dire? Si Ton se borne même à voir dans le jeu un pur besoin d'émotions, n'est-ce pas encore comme dans l'amour, où les plus sensibles se font jaloux et malheureux, se supposent des perfidies, s'inventent réciproquement des noirceurs, sans autre fin que la maudite manie d'être émus ? — Mais le jeu, après tout, c'est l'appétit de l'argent, m'opposera-t-on, et personne ne joue pour perdre : ne profanez donc pas l'amour en lui comparant le jeu. — Hélas ! poètes que nous tâchons d'être, qui donc fait la cour à une femme pour ne jamais rien obtenir d'elle ?

Encore une fois, d'ailleurs, laissons cela, puisque nous avons seulement à rechercher le jeu dans la catégorie sans éclat et sans opprobre des joueurs ordinaires de café, lesquels sont, comme qui dirait, en amour, des mariés revenus de beaucoup d'illusions jeunes, mais n'ayant positivement ni infirmités ni désespoir. Peut-être serons-nous forcé de toucher en passant aux escrocs déguisés qui se font de ceci un métier pour vivre, coquins moins rares qu'on ne suppose et moins maltraités qu'ils ne devraient l'être. La liberté des industnes ne peut pas aller jusqu'à nous interdire de contrarier celle-là.

Il est clair que , pour les particuliers plus ou moins placides dont nous voulons traiter, le jeu a

dû tout d'abord être un délassement plutôt qu'une passion. Je me souviens d'avoir vu à Paris des maisons de jeu publiques, Frascati, Marivaux, et Paphos; où vraiment le diable soufiQait plus fort qu'autour des tables de marbre de nos cafés. On a pu quelquefois se brûler la cervelle en sortant des numéros 9, 113 ou 129 du Palais-Royal ; mais il est évident que l'on va se coucher, ou très à peu près, à la suite des querelles médiocres du bésigue ou du domino. Qu'il y a loin de là à ce que montrait, par exemple, Baden-Baden en 1840, alors que le fermier des jeux, M. Bénazet, faisait faire si belle et bonne garde autour de sa pratique, le grand électeur de Hesse !

Une anecdote, à ce propos.

Les jeux, à Bade, sont la richesse de la ville. C'est pourquoi le grand-duc régnant en ce temps-là défendait aux Badois de jouer. — Je ne veux pas, disait-il, que votre bêtise vous fasse perdre ce que ma sagesse vous fait gagner. — Mais il ne s'opposait nullement à ce qu'on attirât en ce lieu l'argent de partout ailleurs, y ayant, je pense, profit de prmce et profit d'homme. Parmi les perdants illustres de la saison était l' ex-grand électeur de Hesse, souverain descendu après 1830 pour cause d' anti-parlementarisme, et qui avait emmené à Bade ses trois • ministres, naufragés comme lui, ayant fait de celui

de rintérieur son valet de chambre, de celui de Textérieur son commissionnaire, et de celui des finances son caissier. Bon an, mal an, le Charles X au petit pied laissait 50 à 60,000 francs sur le tapis du salon de conversation, — Mot à la fois charmant et sinistre ! Conversation avec qui? avec le hasard ? avec Satan? ou avec Dieu? C'est selon la croyance. Tous les joueurs sont superstitieux plus ou moins, et volontiers môme plusieurs se tiennent un peu pour sorciers.

Le grand-électeur était donc d'une fort agréable recette pour la ferme des jeux de Bade, et Ton prenait un soin particulier à ce qu'il ne se choquât en aucune façon, le sachant doué d'une susceptibilité toute royale. Un matin, — il avait perdu gros la veille,— voilà qu'il est abordé à son entrée dans le salon par un jeune voyageur du commerce de France, qui, en jouant par hasard contre cette grandeur inconnue, lui avait gagné quelques louis dont il était tout joyeux. Le Gaudissart, sans façon, tape sur le ventre à son homme en lui disant, de ce bon rire des voyageurs heureux : — Eh bien! gros papa, aurons-nous aujourd'hui aussi mauvaise chance qu'hier? — Peindre la mine que fit l'Altesse à cette apostrophe de table d'hôte serait au-dessus de nos forces ; figurez -vous peutêtre un marsouin répondant aux familiarités d'une

salicoque. Le voyageur se dit, comme M. Thiers dans son entrevue fameuse avec lord Grey, qu*il avait probablement tapé trop fort, et il allait s* excuser quand un surveillant quelconque, le menton dans une gourmette argentée et le cou dans des broderies de même, vint à son tour lui frapper sur l'épaule et l'inviter à sortir.

— Pourquoi donc ? j'ai l'âge, dit le Français, et j'ai mes papiers.

— Oh ! oui ; mais tout à l'heure vous avez parlé vou^méme à ce grand et fort monsieur qui s'en va là-bas?

— Oui, je le connais ; c'est mon ami : noos avons joué ensemble hier soir. Après ?

— Oh I oui ; mais vous avez aussi fait comme ça au monsieur considérable. — Et le Badois imitait en frémissant l'indécence qu'il avait vu commettre.

— C'est vrai, reprit le voyageur, et j'en suis fâché ; j'ai vu que çà ne lui plaisait pas.

— Oh! non... Voilà pourquoi vous n'entrerez plus jamais dans le salon de conversation; et quand vous trouverez le fort monsieur dans la rue, vous ne lui parlerez pas, vous ne lui ferez pas de gestes, vous ne lui ôterez pas votre chapeau même, ou bien vous sortirez à l'instant de la ville.

— Ah ! vraiment ? C'est donc Rothschild , ce monsieur, ou bien l'empereur d'Autriche 7

— C'est plus : c'est son Altesse Sérénissime le grand électeur de Hesse.

Il fallut se le tenir pour dit.

Nos joueurs de café n'en sont pas là, bien s'en faut. On n'écarte du centre où ils gravitent ni les conseillers importuns, ni les bavards familiers. Maîtres et garçons ne les révèrent ni ne les estiment beaucoup en général ; ils consomment peu. On en voit qui jouent leur demi-tasse pendant deux heures, aller et venir, et la même canette toute la soirée. Ils arrivent ordinairement par trois ou quatre à certaines heures, ou bien ils s'attendent assez longtemps, quelquefois, pour regarder p^r ennui où en sont les choses politiques. Aussitôt ensemble, ils jettent là l'histoire de France et du monde, boivent vite ce qu'on leur apporte et se mettent à jouer ce qu'ils ont bu. C'est alors que le grand plaisir commence, qu'on les voit s'exciter, palpiter, sourire, frémir, éclater, plaisanter, se fâcher, vivre enfin et môme avoir de l'esprit, animés, fouettés, fécondés par l'inattendu! Comme au bout du compte, l'intérêt fait la morale, chacun cherche, et c'est le talent, à mettre ce qu'il doit sur le dos de son ami. Le moins chanceux prend tout; ce n'est pas toujours le plus riche : les riches ont ordinairement du bonheur; je ne dis pas cela pour vous les rendre suspects. Celui qui perd, quand

il paie, est de mauvaise humeur deux fois, à cause de l'argent et à cause de l'amour- propre; c'est pourquoi il paie tout juste, après avoir compté et contesté, sans rien laisser pour les garçons, pauvres mendiants en serviettes, obligés à dire derrière lui qu'avec ces messieurs on n'en fait pas pour les cartes; — dans certains cafés, ce sont les garçons qui fournissent les cartes : voilà le motif. — Les autres sont partis , sans vergogne , égoïstes et triomphants, raillant le vaincu comme c'est d'usage et de droit en ce généreux pays de France, ne s'informant jamais de la peine où, peut-être, ils ont laissé leur victime ; songeant bien moins encore à l'honorer par l'offre d'une consolation quelconque : ce qui serait défaire toute l'économie du jeu. Qu'a-t-on voulu ? deux choses : une épargne et la mort du temps. Or, le temps a été tué et l'épargne est entière; donc il y aurait précédent fâcheux et violation du principe à proposer, conséquemment à s'exposer en dehors. On ferait de la dissipation. Oui, on a tué le temps, et c'était la grande affaire! On a été mesquin, petit, misérable ; on a eu des joies de crétin et des rages de marmot ; on s'est fait les gros yeux pour un point mal marqué ; on s'est dit des injure^ pour une carte jetée à faux ; on a rusé, trompé, triché sans doute, tout jeu comportant des finesses qui frisent plus ou moins l'es-

croquerie. Mais outre que Ton a bu gratis, on a passé cinq ou six heures hors du monde réel, dans la banque des trèfles, Taventure des carreaux, la cour d'amour des cœurs, l'empire romain des piques. Six heures, et deux pour les repas font huit, et huit de sommeil font seize de bonheur. Gomme c'est bon de manger 1 comme c'est bon déjouer I comme c'est bon de dormir! Les deux tiers de la vie sont sauvés, affranchis, remplis. Le commerce et les affaires prennent 4e reste; la famille et les affections rien : pourquoi ressusciterait-on du temps si heureusement mort en faveur de ces cordiaux embarras? Les enfants ont leur mère tant qu'ils sont petits; ils auront la pension, l'apprentissage ou le comptoir lorsqu'ils seront grands. Quant aux affections, rapportent-elles jamais ce qu'elles coûtent? Par qui est-on mieux dupé que par ses amis? L'amitié, c'est du communisme, et le joueur de café est un honnête homme, monsieur III préfère à ce délit le double-six culotte, avec six blancs dans son jeu : voilà qui est pltis sûr et moins trompeur, selon

la belle langue des tables de marbre. N'aimer personne et n'être point aimé, esquiver tout à la fois la reconnaissance et l'ingratitude, quoi de plus salubre d'ailleurs, et de plus recommandable, je vous prie?

Il n'est pas indispensable d'ajouter que les ci-

toyens vivant dans ces raisons hygiéniques doivent également s'abstenir d'agitations d'un autre ordre. Les affaires publiques sont à leur égard comme si elles n'étaient pas ; de quoi ils se font fête. Au temps où chacun en avait l'obligation, on les voyait pour la plupart ne s'y mêler qu'avec une répugnance profonde : ce qui probablement nous explique l'espèce de furie qu'ils y mettaient. C'était, en effet, les déranger que de les appeler; le service capricieux du garde national, l'extraordinaire fonction de l'électeur froissaient leurs habitudes, coupaient leur veine, brouillaient ou interrompaient leurs combinaisons, et les exposaient, chose grave, à n'avoir pas deux jours de suite le même partenaire. Or, comme dit Hamlet (de DucisJ :

On remplace un ami, son pays, son amante :

Mais un vrai partenaire est un bien précieux Qu'on ne tient qu'une fois de la bonté des dieux !

Et voilà ce qui explique de reste leur constant empressement à accepter toutes les cessations diverses de cette activité mal-plaisante. La démission "civique étant pour eux la fin de nos maux, ils la donnaientimmédiatement, sans regret ni ressentiment quelconques, touchés qu'on les rendît à leurs modestes ébats, et ne comprenant point chez d'au-

tresrirritation,inôme passagère, que ceux-ci osaient quelquefois laisser paraître. Une seule, peut-être, en fait de mesures gouvernementales,eût été de nature h troubler sensiblement les esprits innocents de nos pontes limonadiers ; je veux dire Tinterdiction de jouer le dimanche, comme elle existe si bien en Angleterre. N'ayez peur qu'un seul de ceux qui sont allés par hasard à Londres, cette année ou Tautre, ait oublié à son retour de nous signaler Tabstinence dominicale anglaise comme le plus odieux et le plus souverain des attentats. Et ce peuple parle de liberté ! s'écrient-ils. Notez en passant qu'ils commencent beaucoup chez eux à fermer boutique le dimanche. N'importe ! ils n'ont vu en Angleterre que le jeu défendu, et c'est assez pour leur satire. Ils jetteraient au feu la grande Charte et toutes les petites; ils noieraient de leurs mains les vingt-sept Constitutions des États-Unis pour -venger l'imprescriptibilité du piquet et des dominos. C'est leur goût, que voulez-vous ! comme à nos ouvriers le lundi. Supprimez à ceux-ci le dimanche comme jour de joie, faites-en un jour de jeûne ou de cimetière, si vous voulez ; mais ne touchez pas au lundi, qui est peut-être leur façon d'honorer le dimanche. Les échéances morales sont comme chacun les entend. Cependant ce n'est pas impunément toujours

qu'on s'établit ainsi un besoin faux à c6té des besoins vrais. Le mensonge arrive souvent à être le plus fort, à faire, par exemple, passer le jeu avant le manger et le boire : mais c'est peu de chose encore. Toute pente mauvaise implique dégringolade et chute. Nos hommes commencent par se décréter l'innocence devant le ménage, en prouvant, chiffres en main, que perte et gain compensés, leur dépense de café n'excède point l'importance d'une consommation permise. Etant ainsi écarté le reproche de dilapidation, ils proclament leur conscience sans remords et leur renommée sans atteinte. Puis ils vivent au café ouvertement et librement, permettant qu'on dise chez eux qu'ils sont là; souffrant même qu'on les y vienne chercher, au besoin, quand il s'agit d'une grosse affaire. On connaît des médecins entre autres, et des notaires, qui se font quérir ainsi. Quant aux marchands, c'est l'usage. Peu à peu, dans cette glissade, le café devient un domicile en dehors, de beaucoup préféré au domicile en dedans, où l'on noue des relations amusantes, qui rappellent la vie de jeunesse, où l'on se passe au besoin quelques liaisons anticonjugales, les seules qui soient raisonnables et saines aujourd'hui, parce qu'elles ne tirent jamais à conséquence, rarement à impôt : vous n'êtes point -obligé de recevoir chez vous ceux qui les repré-

sentent, ni même tout à fait de les saluer dansia rue.

Quand ils ont fini de jouer leur café du matin, si le temps n'est pas mort tout à fait, ils devisent ; ils s'apprennent, faute de mieux, comment va le monde. Il y a toujours là des hommes qui savent toutes sortes de choses ; la difficulté serait peutêtre comment et où se sont instruits ces forts esprits de taverne. Naturellement, les choses étant à l'argent, et les esprits aussi, nos joueurs jasent argent, bourse, fonds, actions, baisse, hausse, que l'eau leur en vient à la bouche. On a perdu ce jourlà, on a eu de mauvaises cartes ; on est irrité. La conversation rend audacieux et fait qu'on ne voudrait pas donner tout de suite raison à la mauvaise fortune. Quelque savant se trouve parmi les amis, qui propose comme revanche de jouer peu de chose, un franc de consommation, en cent cinquante.,,. Cela va, dure et double jusqu'à l'heure du Idiner d'abord. La consommation n'atteignant pas la somme jouée, le surplus est payé au gagnant. C'est le début, ordinairement sacrifié par ceux qui s'y connaissent. Le lendemain et les jours suivants, autre jeu, autre enjeu. La consommation, peu à peu, s'éteint et disparaît ; elle devient une figure : une canette signifie cinq francs. . . . Révolution I Désastre ! Voilà le buveur économiste, le compensa-

teur de gloria^ tombé à Tétat de joueur complet; la passion lui est arrivée tard, triste, maussade, épaisse, lourde et contrefaite, comme les amours âgées. On cite un fait important de ces habitudes calmes tout à coup transformées, de ces appétits tranquilles petit à petit exaltés , dépravés jusqu'à la fureur; c'est plus de 200,000 francs (12,000 francs de rente) perdus l'année dernière aux dominos par un bourgeois parisien. Trouvez-vous possible de se ruiner plus bêtement ?

A tout prendre, mieux valaient les jeux publics. C'étaient là des maisons suspectes et honteuses devant l'opinion, où l'on vendait le hasard de l'argent comme dans leurs voisines le hasard de l'amour. Jamais un homme établi n'eut osé se risquer là, surtout en plein jour : ce n'est pas le mal qui est le mal, c'est l'apparence. Et cependant, on doit le reconnaître, le jeu se faisait loyalement dans ces maisons : l'argent vous y était vivement et terriblement pris, mais non pas volé. Des dépouillés illustres ou obscurs erraient bien autour de vous, cherchant à vous apprendre les coups que leur avait enseignés la ruine, et vivant parfois de ces leçons amères ; mais voilà tout. Ils essayaient plutôt de vous mettre le doigt sur une chance que leur main dans votre poche, comme les hommes savants des cafés. Cette salutaire influence du pré-

jugé retenait toute l'espèce qui aujourd'hui succombe ailleurs. Comment dire chez soi, à son monde : — Je vais jouer ; si quelqu'un me demande, on me trouvera à Frascali? — C'était impossible. Au lieu que l'estaminet est avoué, reçu, bien vu : c'est de la communication, de la communion, une honnête distraction. Les femmes mêmes ne blâment pas trop cela; le café n'est jamais bon à la maison ; et d'ailleurs on est si exposé aux allants et venants ! où le pauvre mari fumeraitil sa pipe ? Et le jeu, hélas ! achève l'œuvre du tabac et de la bière, c'est-à-dire la désertion du logis, l'oubli du ménage, l'indifférence de la famille. Cependant, ô contradiction humaine I nos joueurs mariés sont précisément les plus chaleureux champions de Tinstitution qu'ils trahissent.... Quel abîme toujours entre la parole et l'action I

Il est vrai que si les cafés sont fréquentés, les cours publics, les bibliothèques, les musées n'ont personne. Mais bah ! est-ce qu'on n'en sait pas toujours assez ?

Ne demandez non plus à ces gens ni charité ni compassion : pourquoi en auraient-ils ? Le jeu est un despote qui veut régner seul ; quand il s'esj saisi de nous, il se fait notre souffle et court dans nos veines avec le sang. Voyez lorsque par hasard entre dans leur café un pauvre musicien, chanteur

affamé aux notes creuses et stridentes comme ses entrailles vides, artiste déchu que le malheur, la concurrence, le jeu peut-être, ont réduit à faire de son violon Timplorateur de l'aumône ! La misère de ce Bériot sans foyer a eu des accents déchirants, des grincements sublimes ; il a tout dit, et horriblement dit ce qu'on souffre quand on a faim ; sa pauvre âme déshéritée s'est roulée de ^nte et tordue de douleur devant leurs joies stupides I il a fini, et silencieux, timide, tête nue, il tend tristement la main de table ^ table... Les buveurs lui donnent ; un fumeur dont il vient d'enrichir les rêves lui paie son extase avec un sou. Les joueurs, eux, le repoussent et le haïssent : ils ont maudit son entrée, ils ont parlé haut pour moins l'entendre ; il les gênait, les fâchait; son incommode musique leur causait des absences ; c'est par lui que l'un d'eux a oublié de compter une tierce qui faisait soixante. — - Il est insupportable, disent-ils, qu'on reçoive ainsi des mendiants ! Ce sont des étrangers, d'ailleurs, des Allemands, que la police devrait renvoyer chez eux î Qu'ils aillent chanter dans la rue ! Je n'aime pas la musique, moi! quand j'en veux, je vais à l'Opéra... Et puis deux sous, songez donc, Monsieur I avec cela on intéresse une partie.

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